~La pique d’Hayley
Bouillonnante de rage, Erica pensa tout de suite à Hayley, la seule alliée capable de fomenter un coup contre Anastasia. Elle l’appela et lui proposa de se retrouver dans un café discret. Hayley arriva vêtue sobrement, comme pour ne pas attirer l’attention ; elle salua Erica d’un pas mesuré et prit place en face d’elle.
— Tu avais dit être partie en voyage… où étais-tu ? demanda Erica, la voix piquée de curiosité.
Hayley, mal à l’aise, répondit d’un ton précipité :
— Oh, rien de spécial, juste un petit séjour en ville, quelques jours pour me changer les idées.
Elle évitait de confier la vérité : ses dernières semaines avaient été ponctuées de luxe et d’apparences soigneusement entretenues, ce qu’elle préférait taire.
— Et ta boutique ? Tu vas la relancer bientôt ? insista Erica.
— Non, répondit Hayley d’un air détaché. Le commerce ne tourne pas bien, alors j’ai mis tout en pause.
La réplique sonnait creuse ; Hayley feignait l’indifférence alors que son affaire couvait des problèmes.
Erica explosa, laissant une colère froide glacer ses mots :
— Tu ne le sais peut-être pas, mais Anastasia nous a enfin rendu visite aujourd’hui, à ma mère et à moi. Elle est revenue… et devine quoi : elle a un fils illégitime.
Les doigts d’Hayley se crispèrent autour de la tasse. L’incrédulité se peignit sur son visage, puis elle attrapa la main d’Erica, serrant comme pour mieux ancrer la nouvelle :
— Comment ? Un enfant ?!
Devant la panique exagérée de son amie, Erica ralentit le débit, posa une main sur son épaule et tenta de calmer le tumulte :
— Oui, un petit. Mais pas de panique : c’est un fils hors mariage. Tu t’inquiètes qu’elle ramène l’homme avec qui elle a couché et qu’il vienne nous chercher querelle ? Rassure-toi, ça n’arrivera pas.
Hayley, les yeux allants et venant, voulut savoir :
— À quoi il ressemble ? Quel âge a-t-il ?
Au fond d’elle, Hayley cherchait surtout à tracer des liens entre ce bambin et Elliot. Elle poussa la réflexion plus loin, muette, en essayant d’ordonner les dates dans sa tête : et si… ?
Erica raconta ce qu’elle avait entendu de son père, avec une pointe d’agacement :
— Mon père a dit qu’il avait environ trois ans et demi. Apparemment, le père serait sans doute un amant d’autrefois, de l’époque où elle vivait à l’étranger.
Trois ans et demi. Aussitôt, Hayley fit le calcul mental qui la soulagea : ce n’était pas la même période que sa brève liaison avec Elliot. Elle expira, soulagée. Après tout, sa nuit d’un soir avec lui ne pouvait pas avoir donné si rapidement un tel dénouement. La pensée la rassura et, malgré elle, la curiosité la reprit. Elle interrogea Erica d’une voix mielleuse :
— Et Anastasia, alors ? Comment vit-elle aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’elle fait ?
— Elle travaille comme créatrice chez Bourgeois, répondit Erica, la voix dégagée d’un mépris appuyé. C’est une petite créatrice parmi tant d’autres.
Hayley hocha la tête en signe d’accord et ajouta, accompagnant le mépris d’Erica :
— Elle a peut-être du talent au crayon, je l’admets. Mais elle n’a pas de diplôme, elle n’a pas fait d’études sérieuses… quelle carrière peut-elle bien espérer ?
Erica se rengorgea, son ton devenant plus acerbe :
— C’est une usurpatrice qui se pavane et, malgré tout, elle a réussi à séduire mon père. Même ce petit — comment il s’appelle déjà — parvient à le maintenir dans une bonne humeur ridicule. Quelle comédie !
Dans un élan d’ironie vindicative, Hayley proposa une solution radicale :
— Écoute, Erica : il faudrait la pousser hors de sa maison. Mieux encore, la forcer à quitter le pays. Si tu la détestes tant, pourquoi ne pas la faire disparaître de notre paysage social ?
Erica contempla l’idée comme une évidence, les poings serrés :
— C’est exactement mon projet. Le jour venu, je ferai en sorte qu’elle s’évapore.
Ce serment ne sonnait pas seulement comme une bravade. Hayley nourrissait, en secret, le même souhait que son amie : voir Anastasia effacée pour préserver sa propre place auprès d’Elliot et continuer à couler des jours dorés. Pour Hayley, la disparition d’Anastasia était la condition pour récupérer une vie de privilèges.
Au milieu de la conversation, le regard d’Erica se posa sur le cou d’Hayley et sur le bijou qui y pendait. Elle ne put retenir sa remarque :
— Ton collier, c’est quelle marque ? Il est magnifique.
Hayley effleura le pendentif d’un geste affecté et répondit en souriant :
— Oh, c’est un faux, acheté dans une brocante.
Erica, consciente des difficultés financières d’Hayley, ne fit pas d’histoires. Pourtant la vérité était toute autre : le bijou qu’elle exhibait valait en réalité plus de deux millions et provenait de la maison QR Jewelry. Hayley feignait l’ignorance sur son origine. Tandis qu’Erica la taquinait et grognait, Hayley jeta un coup d’œil à sa montre ; elle devait se rendre chez le coiffeur. Obsédée par l’idée de conquérir Elliot, elle envisageait même la chirurgie esthétique pour corriger ce qu’elle considérait comme des défauts. Lassée d’être reléguée à l’ombre d’Anastasia depuis l’enfance, Hayley rêvait de transformer son visage banal en un outil d’ascension.
Trois jours plus tard, à l’aube, Hayley s’éveilla dans un sursaut, le cœur battant à rompre sa poitrine. Dans son rêve, elle avait vu Elliot faire face à Anastasia, la reconnaître avec une clarté terrifiante, puis la rejeter, elle, sans un mot, la laissant seule, dépouillée de tout. Elle avait crié, supplié en vain tandis qu’Anastasia, impassible, prenait sa place, sa vie, son monde. Lorsqu’elle se redressa dans son lit, haletante, la sueur perlait sur son front. Les murs familiers de sa chambre lui revinrent lentement à l’esprit, la ramenant à la réalité. Ce n’était qu’un cauchemar. Et pourtant, son cœur n’y croyait pas.
L’angoisse la rongeait. Si tout ce qu’Elliot lui avait offert venait à disparaître, elle ne pourrait jamais le reconquérir. Une peur viscérale s’insinua en elle, mêlée d’un désir fébrile de conserver sa vie dorée. Elle se recroquevilla, murmurant : Je ne peux pas tout perdre… pas maintenant. La colère monta en elle, violente. D’un geste brusque, elle lança son oreiller à travers la pièce comme si elle projetait sa rage contre Anastasia.
— Pourquoi n’es-tu pas morte, Anastasia ? Pourquoi ?! cria-t-elle, la voix étranglée.
Tant qu’Anastasia vivrait, elle resterait une menace.
Les traits contractés, Hayley sentit soudain qu’elle devait la revoir. Il fallait savoir ce qu’Anastasia savait de cette fameuse nuit, et surtout, si elle connaissait la vérité sur Elliot. Si elle était au courant, alors Hayley devait agir, coûte que coûte.
Elle se rassura en pensant qu’Elliot, lui, n’avait gardé aucun souvenir précis de cette nuit — seulement la montre qui lui avait servi d’indice pour croire qu’elle, Hayley, était la femme qu’il cherchait. Mais une autre crainte l’envahit aussitôt : et si Anastasia, elle, reconnaissait Elliot ?
Cette possibilité lui glaça le sang. Rien, pourtant, dans leurs échanges passés, ne laissait penser qu’ils pourraient se souvenir l’un de l’autre. Malgré tout, la peur la poussa hors du lit. Elle enfila ses vêtements à la hâte, décidée à retrouver Anastasia à Bourgeois et à lui soutirer la vérité.
Pendant ce temps, Anastasia, après avoir conduit son fils à l’école, rejoignait son bureau. La journée s’annonçait chargée : une réunion capitale sur le lancement d’un nouveau produit battait son plein. Felicia, d’un ton ferme, exigeait de chacun au moins dix propositions avant la fin du mois. Lorsque la séance s’acheva, les employés se levèrent, rassemblant leurs dossiers. Alice, en passant à proximité d’Anastasia, la heurta volontairement et lança d’une voix acérée :
— Tu sais que le président Presgrave a porté la prime à un million ? J’espère que tu es prête, parce que je ne compte pas perdre, Anastasia.
La jeune femme demeura un instant figée, stupéfaite par cette provocation inattendue. Un million ? pensa-t-elle, déconcertée. Qu’Elliot puisse ainsi bouleverser la compétition la mettait mal à l’aise. Avec son influence, tout pouvait sembler biaisé.
Me donner un million comme ça ? Hors de question. Je veux gagner honnêtement. L’idée d’être mêlée à une mascarade lui répugnait.
Tandis qu’elle regagnait son bureau, encore troublée, Grace apparut, tenant une tasse de café.
— Mademoiselle Tillman, vous avez de la visite.
— De la visite ? Qui est-ce ?
— Une dame vous attend au salon. Souhaitez-vous que je la fasse entrer ?
— Oui, faites-la venir.
Anastasia, intriguée, resta debout, les bras croisés. Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit, révélant une silhouette qu’elle aurait préféré ne jamais revoir. Cinq ans s’étaient écoulés, mais la colère et le mépris refirent surface comme si le temps n’avait rien effacé. Dès que Grace referma la porte et s’éloigna, Anastasia lança d’une voix glaciale :
— Il faut du culot pour te présenter ici.
Hayley afficha un sourire faussement aimable.
— J’ai appris que tu travaillais dans cette entreprise. Comme j’étais dans le quartier, j’ai pensé te rendre visite.
— Tu me dégoûtes, répliqua Anastasia en serrant les poings.
— Ah vraiment ? fit Hayley avec un rictus. Tu n’étais pas satisfaite de l’homme avec qui tu as passé la nuit, peut-être ? J’avais pourtant choisi le plus séduisant. Tu te souviens de son visage ?
— Tais-toi ! hurla Anastasia, le visage livide.
Hayley la fixa d’un air narquois.
— Si cet homme se tenait devant toi aujourd’hui, saurais-tu le reconnaître ? demanda-t-elle d’une voix douce mais venimeuse.
Le silence retomba dans le bureau, lourd, coupant, chargé d’un passé que ni l’une ni l’autre ne parvenait à enterrer.