Chapitre 3

811 Words
-Tu boudes ? Adossé au mur, je tourne la tête vers Jurde, mon « patron ». -Non. Jurde vient s'adosser près de moi. -Si, dit-il tranquillement, tu boudes… Petite peste, bouder est mauvais pour les affaires. Va travailler. Travailler… quelle vulgarité. Plus encore ici. Je lâche un soupire et fais mine de m'étirer. -Il me faut un peu plus de préparation psychologique. -Soit, prépare-toi psychologiquement. (Il se dirige vers son bar à deux mètres de là, avant de me jeter un dernier coup d'œil.) Mais tu as du retard. Si tu ne me ramènes pas quatre personnes au bar d'ici l'heure qui suit, je te vire. Il n'y a pas de place pour les loosers dans ce club. Grr, looser toi-même sale con. Je serre les poings, ferme les yeux, mais rien n'y fait, je flippe. Qu'il me vire, ce sera plus rapide. J'y songe. Ce sera mon boulot le plus court. A peine une heure. Quel record. Je jette un coup d'œil à Mimi, l'androgyne à l'air si frêle de la veille et constate que la foule l'entoure sur la piste de danse. Une vraie saleté celui-là. Et tout sauf gentil. On m'avait dit que les gays étaient des amours. Et qu'on pouvait leur marcher dessus. De toute évidence non. Je grimace et décide d'aller trainer mes guêtres sur la scène. Allez du charme, de la passion, j'ai des êtres impurs à ramener chez le patron. Comme prévu, je bouge un peu, la tension monte. Je tente de rester calme, de rester mâle, mais il suffit d'un corps qui vient se presser contre le mien pour que petit Timothée perde tous ses moyens. Envie de gerber, de foutre des claques, de mordre, de faire dans mon slip léopard. Merde, merde et merde. Je ferme les yeux, danse toujours en me dandinant sur place à la manière de tous les autres. Mais là, je sens un truc dur contre mes fesses. Alors là niet. Je me retourne offensé et lui décerne un crochet du gauche avant de m'enfuir dans la foule. On ne bande pas contre le petit personnel. Où vous avez vu ça vous ? Au bout de trois quarts d'heure, je suis officiellement désespéré. Le phénomène s'est reproduit trois fois de suite, et je suis au bord du pêtage de câble. D'autant que Jurde a été très clair. « On ne frappe pas sur les clients… « Mais il a bandé sur moi… « Tu les laisses bander autant qu'il faut pour les faire consommer. Ils ont le droit. Un client de plus qui se plaint et tu te trouves un autre job. Snif, j'en ai marre. Je me demande si les pelotages aussi on n'y a le droit… Je veux pas ! Je danse encore, je me demande pourquoi, quand le danger se rapproche une énième fois. Un mâle versant nord, un autre au sud, un à l'est et Jurde à l'ouest… Argh je suis cerné ! Je sens ma dernière heure venir, et sais qu'au moins je serais mort comme un homme. Droit et fier. Avant de sombrer dans leurs mains de l'enfer, je me promets que jamais l'un de leur pelotage sur mon corps merveilleux ne me produira d'effet. Et puis… une musique de Michael Jackson… Ohh… paix à son âme… je ne l'aimais pas beaucoup…. Mais là, merci bonté divine, je sais quoi faire. Je me stoppe, les assaillants aussi. Petit mouvement d'épaule, petit claquage de doigt en rythme avec « beat It », un morceau gravé dans ma petite tête, et soudain le pas glissant du chanteur trépassé. Au début pas d'effet, tous dansent, et je sens qu'après la surprise, je vais resombrer sous l'assaut des petits bouts durs de toutes tailles. Je déglutis. Ce n'est pas le moment de lâcher. Vas-y, fais ce qu'il faut. Le morceau débute vraiment, et je saute dans un trou de foule avant de ressortir la chorégraphie de mes débuts. Et là… je suis sauvé. La foule s'agrandit, je suis seul, libre et la musique m'entraine pour que je retrouve toute cette maitrise qui me caractérise. La danse, c'est sans doute l'une des seules activités qui m'allège le cœur de cette manière. Je sais, plus tarlouze tu meurs. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai arrêté, suite aux vacheries de mon père, celles de mes pseudos amis, et je les crois. Mais en ce lieu de décadence, sous l'œil d'une foule du diable, je ne ressens aucune gêne. Mes pas s'intensifient et la foule se met à chanter. Je fais de même. Elle frappe des mains, je danse mieux et puis… la fin… Essoufflé je lance un coup d'œil à mon « patron » ; j'ai gagné, je garderai mon job de pacotille.
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