Londres, 1832.
Je me réveille en sursaut, effrayée par les coups frénétiques de ma tante sur la porte de la cuisine.
— Bélinda ! S’écrit-elle d’un ton sévère. Apporte-moi du thé et des vêtements immédiatement !
Je me redresse sur-le-champ puis quitte ma vieille paillasse, posée à même le sol de la cuisine.
— Euh... Oui. Lui répondis-je en me frottant les yeux. J'arrive tout de suite !
Je regarde l'heure sur la pendule. 6 h 30. Oh non ! Je suis en retard dans mes corvées. Je comprends maintenant, pourquoi tante Anémone est furieuse. Je vais sûrement me faire réprimander encore une fois.
Je replie rapidement la vieille couverture râpeuse avec laquelle je dors et range mon petit matelas miteux derrière une porte. J'allume le fourneau puis mets de l'eau à chauffer.
Pendant ce temps, je nettoie rapidement mes mains et mon visage couvert de suie avec un vieux chiffon que j'ai préalablement mouillé, puis je m'habille à toute vitesse. Une robe en guenilles et un petit tablier troué, que je noue autour de ma taille.
Pour finir, je coiffe rapidement ma longue chevelure blonde avec mes doigts puis l'attache en chignon avec de vieilles épingles rouillées. Je prépare le service à thé sur un plateau d'argent puis verse l'eau chaude dans la théière en porcelaine.
J'apporte le tout dans la chambre de tante Anémone. Je frappe puis entre sans patienter. Elle s'est recouchée et m'attend assise dans son lit, les yeux remplis de colère, elle me regarde poser le plateau sur la petite table.
— Votre thé, ma tante. Dis-je en versant l'infusion dans une tasse avant de lui tendre la sous-coupe d'une main tremblante.
Elle la saisit, mais son geste brutal lui fait en renverser un peu sur les draps de satin blanc.
— Regarde ce que tu as fait, espèce d'impotente ! S’énerve-t-elle en me fusillant du regard.
Je tripote mes doigts avec angoisse puis me mets à bafouiller.
— Oh, je... Je suis désolé... Je...
En une fraction de seconde, elle me jette le contenu de sa tasse au visage.
— Je... Je ! Se moque-t-elle ouvertement. Pauvre idiote ! En plus, il est tiède !
Je baisse les yeux sans répondre, craignant bien pire que de simples remontrances.
— Prépare mes vêtements et mes bijoux. Crache-t-elle. Et va refaire du thé, bonne à rien !
Je me tourne et me dirige vers l'armoire pour l'ouvrir et choisir une robe. J'essuie rapidement mon visage avec mes doigts, en retenant mes larmes de ne pas couler devant ses insultes écrasantes et humiliantes.
— Tu videras le pot de chambre également. Ajoute-t-elle. Et tu iras au marché. Ce midi, j'ai envie de manger du poisson.
Je choisis une robe puis la dépose sur une chaise en face de la coiffeuse.
— Oui Madame. Lui assurai-je en cachant un léger sourire.
Allez au marché est pour moi, une belle occasion de m'évader un peu de mon quotidien désastreux.
Après avoir coiffé et habillé ma tante, je redescends au rez-de-chaussée pour préparer à nouveau du thé que je lui apporte dans le petit salon. Je m'empare ensuite de mon plumeau, mon chiffon et mon sceau pour briquet toute la maison.
Il est 10 h quand je quitte la demeure pour me rendre au marché, muni de mon petit panier en osier. Là-bas, je connais bien les petits commerçants et ils sont tous très gentils avec moi.
Tout d’abord, je me dirige vers le poissonnier, puis vers le maraîcher. Sur mon chemin, je croise un groupe d'Aristocrate en haut-de-forme. L'un d'eux me dévisage un sourire en coin.
Arthur Van der Straeten, un jeune Duc que toutes les jeunes filles de bonne famille rêveraient d'épouser, du fait de sa beauté et de son statut. Un très bon parti, selon tante Anémone.
Il s'approche doucement de moi puis retire son chapeau pour me saluer.
— Bonjour, Mademoiselle. Que fait donc une si jolie jeune fille dans un endroit comme celui-ci ?
— Oh, euh... Souriais-je par pure courtoisie. J'achète des légumes pour faire un potage. Rien de bien passionnant.
Il tourne la tête vers ses quatre compagnons, qui visiblement se moque de moi.
— Pourtant, je vois beaucoup de choses, très intéressantes. Affirme-t-il en me reluquant de la tête au pied, tout en se léchant les lèvres.
Je rougis, quand son regard brun foncé se replonge dans le mien. Que... Quel culot !
— Je... Je ne vous permets pas. M’offusquai-je devant tant d’insolence.
Il saisit une pomme dans mon panier et s'écarte de moi en croquant dedans avant d’y jeter une pièce.
— Très belle journée à vous... Jolie demoiselle. Me dit-il en me décochant un clin d'œil avant de se retirer avec son groupe d'amis.
Il se moque de lui du fait que je l'aie remis à sa place. Je souris malgré moi. Cet homme est très grossier, mais il est aussi irrésistiblement beau garçon.
Jamais un homme de son rang, n'avait osé m'adresser la parole avant lui. Je rougis comme une tomate en repensant à son regard sur moi et à ses lèvres qu'il ne cessait d'humidifier avec sa langue.
Mon Dieu que m'arrive-t-il ? Voilà que je me surprends à rêver de chose improbable et à me faire des idées. Comme si un homme comme lui, pouvait être intéressé par une pauvresse comme moi.
Je rentre du marché vers 11 h puis prépare le repas pour tante Anémone. Moi, je n'ai le droit qu'aux restes et à un vieux morceau de pain rassis.
Le soir venu, je sers le souper à madame, qui accueil de nouveau un homme à sa table. Ma tante est connue pour être une femme très abordable et, quand il s'agit d'argent, elle sait se montrer encore plus ouverte, si vous voyez ce que je veux dire.
Je débarrasse la table puis range la cuisine avant d'aller dormir. Il est 23 h 30 quand j'installe mon vieux matelas sur le sol glacé de la cuisine puis vient me glisser sous ma couverture avec un livre.
Lire me permet de rêver à un monde meilleur. Et j'ai de la chance que tante Anémone est une bibliothèque remplie de livres qu'elle ne lit jamais. Alors, j'en emprunte en secret quand je vais y faire le ménage.
Ce soir, je relis pour la millième fois mon conte de fées préféré. Cendrillon. Quelle ironie me diriez-vous ? Ma situation si prête à merveille. Mais pas l'ombre d'un prince charmant qui viendrait me délivrer à l'horizon.
Je referme mon livre vers minuit puis souffle sur la bougie qui me sert de veilleuse. Je ferme les yeux, épuisé par cette longue journée et toutes les autres.
Je m'apprête à sombrer dans le sommeil, quand j'entends les gémissements de ma tante et de son invité, tout droit sorti de la chambre à coucher.
Encore un homme qui a succombé aux charmes d'Anémone pour une modique somme d'argent. Et apparemment, ce monsieur sait s'y prendre, au vu du niveau sonore qui s'échappe des cordes vocales de ma tante.
Je soupire puis finis malgré tout par m'endormir, une fois leurs affaires terminées.
Étonnamment, mes dernières pensées sont pour lui.
Arthur Van der Straeten.