Furie

2707 Words
-Ça m'a l'air plutôt logique, déclare doctement Marie en posant son plateau repas sur la pile à nettoyer. Il doit être en pleine crise existentielle. Je pose mon propre plateau, la regarde d'un air morne tandis que nous quittons la Cafet'. Petite précision scénique, Samuel n'était pas là. Et je déprime. -Hein ? Qu'est-ce que tu veux dire ? Marie me regarde d'un air peiné. -Tu ne peux changer le fait que ce mec est gay. Tu es l'exception à la règle, et ça doit beaucoup le perturber. Peut-être est-il en train de se rendre compte que votre relation est trop étrange… Trop étrange ? Est-ce donc si incroyable que ça marche entre moi et Samuel ? Ce week-end était pourtant si parfait… J'agrippe le bras d'une Marie penseuse. -Mais qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Dis-moi Marie… -C'est pas écrit « SOS problème de couple » sur mon front, grogne la religieuse rebelle. Ça sort de mon cadre de compétence. -Pitié marie, insisté-je désespérée, sois la parole divine pour mon âme en perdition. Je lui lance mon regard de babouin meurtris, me demande s'il ne faut pas lui faire le coup du mouton dégarni pour venir à bout de sa détermination. -Juste cette fois… Help ! Elle cède. -Hmm, tente-t-elle en maniant un paquet de mouchoir, que dirais-tu d'une thérapie de couple ? -Ça fait à peine trois jours qu'on sort ensemble, souligné-je. -Ah oui, effectivement. (elle prend le temps de se moucher une fois ou deux avant de poursuivre). Che me chdemanchde chi… -Hein ? -Pardon. Je disais, « je me demande si philosophiquement parlant, on peut déjà vous qualifier de couple… » -Marie, m'insurgé-je. Réfléchis à une solution. -Oui, je réfléchis… heu… on peut toujours faire l'analyse de ton toi conscient, afin d'y voir plus claire. Tu as beau dire que tu n'as rien fait, ça pourrait très bien… Elle fronce les sourcils, avant de s'illuminer. -Mais bien sûr ! Je manque de lui écraser le bras avant qu'elle ne me l'arrache en grimaçant. -Sois plus soigneuse avec la marchandise, lâche-t-elle. -Oui, d'accord, tout ce que tu veux. Alors ? -J'ai trouvé. -Et ? Elle secoue la tête. -Je ne te dirais rien. -Mais… -Julie, tu n'es qu'une idiote. Je me demande pourquoi je traine avec toi. -Mais… ? -Silence, grince-t-elle avant de se concentrer à nouveau sur son mouchoir usagé, faible créature imparfaite. Bouh, je vais mourir. Qu'est-ce que j'ai encore fait ? Et d'ailleurs, pourquoi suis-je en train de déprimer ? Pff, je suis entourée de sans-cœur, dotés d'un même objectif démoniaque : me faire péter un câble. Comme pour me donner raison, l'un de mes nouveaux boulets personnels vient dans ma direction, je me cache en vain dans le dos de ma petite Marie d'amour. -Il est là, gémis-je en réponse à sa question muette. -Julie ? Je baisse encore la tête, fais mine de ne pas entendre en baissant la tête. -C'est toi le prétendant prétentieux ? lance joyeusement Marie à Matthieu, toujours en me cachant (ainsi qu'en cachant au mieux son cleenez infecté par la même occasion). -Heu… oui, lâche Mathieu surpris, on peut dire ça. Julie, je peux te parler ? Fais chier tiens. Dépitée, je me redresse, lassée. -Qu'est-ce qu'il y a Matthieu ? Si c'est pour tout à l'heure, le coupé-je, je te l'ai déjà dit, c'est non. -C'est vraiment injuste, souligne Marie près de moi. Tu ne mérites pas de repousser des mecs aussi beaux. Je la foudroie du regard, Matthieu semble au contraire apprécier. -Merci… heu ? -Marie, lui précise la traitresse enchantée. -Ah… merci Marie. Matthieu se retourne vers moi. -On peut aller discuter dans un coin tranquille ? -Non. -Si tu veux, se croit obligée de préciser mon amie, moi je suis libre. Je serais prête à quitter ma condition de jeune vierge pour toi… -Marie la ferme. Mattieu semble perdre l'usage de sa langue durant une minute, j'en profite pour m'éloigner, (en trainant Marie par le bras. C'est fou ce que ce mec semble lui faire de l'effet.) -Allez, reprends Matthieu en me rattrapant, ça ne prendra qu'un instant. Il commence sérieusement à m'énerver. Attention à ne pas réveiller la bête. -J'ai dis non. Je continue à marcher, il m'attrape le bras. Je me stoppe. Les étudiants sont partout autour de nous, entrant et sortant de la cantine, ce qui rend cette situation d'autant plus ridicule. Ce mec n'a-t-il donc aucune once de fierté pour se donner en spectacle de cette manière ? -Julie, s'il te plait, insiste-t-il encore. Ce ne sera qu'une seconde. C'est décidé, je vais le frapper. -Lâche-moi, fis-je de ma voix la plus effrayante, sinon je… -Mais… -Si j'étais toi, murmure gentiment Marie à l'adresse de mon pot de colle, je la lâcherais tout de suite… -Ah oui ? Et pourqu… Un coup de poing l'atteint violemment au nez, il n'achève pas sa phrase. -Parce que tu risques de le mettre en rogne, conclut Marie d'une voie angélique. Puis à l'intention de l'attaquant. - Samuel, frapper son prochain est péché. Surtout si j'ai des vues sur ce prochain. Je ne suis même pas certaine que Samuel ait fait attention aux conneries que débitent toujours Marie. D'ailleurs, je n'écoute pas non plus. Tout ce que je sais, c'est que ce n'est plus Matthieu qui me tient, mais mon oisillon. Il me fait mal. Il me fait peur. -Cette fille n'est plus disponible, lâche durement cet homme à l'air mâle et cruel. Wow, il faudra que je songe à ne jamais le remettre autant en pétard. Mon homme. La foule curieuse s'amasse, ça chuchote, je voudrais disparaitre six pieds sous terre. En si peu de temps, je parviens à déclencher deux disputes, avec trois adversaires différents. Ça va jaser. Mais Samuel semble n'en avoir rien à foutre, et c'est avec une expression tout aussi sauvage qu'il lève mon bras d'un air possessif. -Elle est déjà prise, grogne-t-il d'une voix toujours aussi sombre. Matthieu s'est relevé, une main sur son nez en sang. Vu comme ça, il perd tout le côté beau gosse que j'aurais pu lui voir. Et l'air hébété ne l'aide en rien. -…qui… ? Commence-t-il. -Devine, pauvre con, crache Sam avant de lui tourner le dos et de m'entrainer à sa suite. Bon, bah, au revoir tout le monde. Marie, à la prochaine. On se tient au courant n'est-ce pas ? Après tout, ce n'était pas comme si on ne me laissait pas le choix… Snif, pourquoi j'ai l'impression d'être trainée tel un sac de patate qui encombre ? Ah et ces regards sur nous. Je vais mourir, et les rumeurs vont aller bon train. Adieu ma vie privée… Mais c'est de ma faute. Si j'avais eu plus de courage, je lui aurais dit d'arrêter et je l'aurais engueulé sur place. Sauf que… bah il est effrayant, qu'il me tient et que j'aime ça ! Maso je vous dis, je suis vraiment cinglée. Samuel me pousse à l'intérieur de la même salle vide de tout à l'heure, et c'est à son tour de fermer la porte à clé d'un air rageur. Il inspire rapidement, expire, et mon dieu qu'il est beau, et mon dieu que ce n'est pas mon oisillon que je vois là. Etre un homme, ça lui réussit si bien… Je croise les bras d'un air vexé (ce que je suis). -Qu'est-ce que tu fous ? Tu étais obligé de nous montrer en spectacle… ? Son regard vert me lacère avec précision, je meure. -Oui j'étais obligé, lâche-t-il froidement, parce que ce n'était visiblement pas toi qui allait le faire… Grr… -J'étais déjà en train de m'en occuper. Il était inutile de… -Tais-toi. La voix a claqué, je ne peux faire autrement que me taire. Si ça continue, il va falloir que je l'assomme. Trop de tension de nerveuse, ça risque de m'abimer ce petit corps fragile qu'est le sien. Il se met à faire les cents pas, se pince l'arête du nez pour se calmer. -Pourquoi ça m'arrive à moi ? -C'est bien ce que je me demande, grincé-je doucement. -Tu n'es qu'une chieuse Julie, dit Samuel, lassé à présent. Une imbécile, et après délibération avec mon moi intérieur, j'en déduis que je n'y suis pour rien. Tout est de ta faute. Le comble. Ce serait de ma faute ? Et en plus, monsieur a pris la peine d'en parler avec son moi intérieur pour me sortir ça ? Mais merde, qu'il crée un club avec Marie ! Ils iraient parfaitement ensemble. -Je ne vois pas en quoi… ? -Tu es égoïste, capricieuse, sans cœur, égocentrique,… -Oui bon ok, j'ai compris. Mais ça tu le savais avant de sortir avec moi, me défendis-je. Tu n'as qu'à t'en prendre qu'à toi-même. Samuel ne parle pas. Moi non plus. Est-ce le moment où il va me dire qu'il s'attendait à mieux, que je le déçois, et qu'il vaudrait mieux mettre un terme à cette mascarade ? Samuel semble se décider. -Je ne sais pas pour toi, mais pour moi, cette journée était un cauchemar. Je redresse les yeux. Hein ? -Heu, oui j'avoue. -Tu m'as demandé tout à l'heure si ça se passait bien pour moi, poursuit-il, et la réponse est non. Je me sens furieux, frustré, malheureux. -Je… c'est de ma faute ? -Oui. Je ne parviens pas à assimiler cette réponse. C'est donc si terrible pour lui d'être avec moi ? Je fixe Samuel, m'accroche à son regard comme à une bouée de secours. Pitié petit oisillon ne sois pas cruel, ne me quitte pas, je peux m'améliorer s'il le faut. Samuel me scrute un instant, semble s'adoucir devant ma détresse. -Il me faut plus, lâche-t-il, presque calmé. Il recommence à faire les cent pas, ne me regarde plus. -J'ai pensé qu'être avec toi suffirait. Je vois bien que tu tiens à ta vie privée, je sais que ces derniers jours ont été plutôt mouvementés, que c'est soudain. Je le sais, et je devrais tenter de comprendre, mais… (Il hésite, semble décidé à aller jusqu'au bout) mais ce n'est décidément pas assez. Je ne veux plus rester ton meilleur ami aux yeux des autres, je ne veux plus devoir me cacher lorsque je veux te toucher et je ne veux surtout plus devoir jouer la comédie et supporter la narration des multiples et merveilleuses qualités de mes rivaux, sans rien pouvoir dire ou faire. -Je… -Je veux que ta mère le sache, lâche-t-il précipitamment, qu'elle fasse une syncope. Je veux que tu dises à tes amies que tu m'as, qu'on parle de nous, qu'on nous dévisage et qu'on critique ma bisexualité de circonstance. Le regard de Samuel revient sur moi, me transperce. -En un mot, je veux que tous sachent que tu m'appartiennes. Je ne réponds pas, je suis hébétée, sans mot, prise de court. Je m'attendais à me faire larguer, pas à sentir mon cœur exploser. Encore et toujours, Samuel interprète mal mon silence. Il se rassombrit. -Mais ça, tu ne peux pas le comprendre n'est-ce pas ? Je ne suis même pas sûr que tu me considères comme un homme. Pour toi qu'est-ce que je suis ? Un jouet ? Je m'approche d'un pas, plonge mes yeux dans les siens. Doute, tristesse, joie. Pourquoi l'amour ne peut-il pas être plus simple ? Pourquoi faut-il toujours passer par ces explications difficiles ? Pour mieux savourer la suite ? J'espère. -i***t, marmonné-je en lui frappant le bras du poing. (Je déglutis.) Tu crois vraiment que je serais avec toi si je ne te voyais pas comme un homme ? Tu crois vraiment que je te laisserais à un, voire une autre ? Je le tape à nouveau, avec plus de force, plus de conviction également. -Tu n'imagines pas combien je serais heureuse de ne pas te voir comme un homme, mais seulement comme un jouet. Tu ne me rendrais pas si furieuse. Tu ne me ferais plus perdre le contrôle, tu ne me rendrais pas aussi tarée… Samuel met un terme à mes paroles de jeune donzelle en chaleur, me serre dans ses bras. Je sens les larmes venir malgré moi. -Imbécile, conclus-je. -Tu as raison, je suis un imbécile. -Un pauvre con, un salopard, une tête à claque. Samuel m'éloigne de lui, je vois son air moqueur laisser place à cette lueur qui me fait perdre tous mes moyens. Désir, envie, émerveillement. -Je t'aime Julie. Et tu es à moi. Il m'embrasse. Mes larmes coulent de plus belle, vagues de joie aussi incompréhensibles que gênantes pour pouvoir lui répondre. Mais je lui réponds, et je l'aime, je l'aime tellement. Depuis le tout début ? Non, je n'irais pas jusque-là. Il faut du temps pour aimer l'autre, pour le connaitre de fond en comble, connaitre ses peurs, ses doutes, mais aussi ce qui le fait vibrer. Et c'est le cas. Je le connais, et je sais que je l'aime, comme je n'ai jamais aimé quiconque avant lui. Dans notre étreinte, la même table vient nous heurter. Nous nous en accommodons, montons sur cette table. Il est sur moi, je suis à lui et lorsque nous nous regardons, je sais que nous allons le faire. Enfin. Ses baisers sont autant de caresses qui m'exhortent à me presser et ce pull s'en va enfin pour que me doigts puissent dessiner le contour de son torse, de ses reins. Ses lèvres sont sur moi, sur ma poitrine, mon ventre, notre ligne d'horizon descend progressivement, pour que nos pantalons deviennent également des offenses au désir qui nous calcine. Je le veux, je le désire. Il est midi, la foule est là, toute proche, et je gémis, tout doucement, juste pour lui, pour lui montrer la profondeur de mon amour, de ma folie. Mes doigts se promènent, viennent tout naturellement se poser en des terres interdites pour tout autre que moi. Je le veux. En moi. Et je le guide, tout comme je découvre, et c'est ensemble, tous les deux et non avec un autre substitut d'amour, que nous découvrons les premières souffrances. J'étouffe dans ses bras, il me laisse me blottir contre lui. Puis ses baisers, la brulure qui s'apaise, et le va et vient de ses hanches se mêle à ma stupeur. Etrange. Agréable. Oh… oui, c'est agréable, inutile de nier. Mon sang n'est plus que volutes enflammées, et c'est nue, dans cette salle de classe, sur cette table livrée à l'étude et à l'élévation de l'esprit que je m'abandonne à mon oisillon. Je n'ose pas même imaginer ce que ce sera sur un lit… j'ai hâte. … -Ce soir, me murmure mon homme peu de temps après, tu le dis à ta mère. Et merde. Je grimace contre lui qui me serre. Il ne pouvait pas se taire ? -Alors toi tu le dis à Sacha, grincé-je faussement. Air surpris chez mon homme. -Qui te dit que ce n'est pas déjà fait ? Et puis ce n'était pas comme si c'était une rivale. Il m'embrasse. -Je te l'ai déjà dit, il n'y a que toi. Les autres je m'en moque. -Oui, mais elle te colle. Et ça ne parait pas te gêner plus que ça. Il soupire. -Bien sûr que les autres filles me gênent. Mais je ne peux pas me coller sur le front une affiche « je hais les filles, ne m'approchez pas, bande de femelles sans cervelle. » Je ne dis rien, mais je songe à cette possibilité. Le matériel ne manque pas, mais j'ai peur que ça ne tienne pas bien avec du scotch. Ni même avec du papier collant. Hmm, je crains qu'il me faille recourir à de la glue pour que ça tienne comme il faut. Samuel m'empêche de parler. Il serre son corps nu au mien, et je comprends que nous avons déjà trop parlé. La sonnerie retentit, je sais que qu'il s'en moque. Nous n'irons pas en cours cette après-midi, parce que cette salle est réputée pour n'être jamais utilisée, et foi de bête déchainée, je compte bien y remédier. Samuel, j'arrive. Fin
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