Chapitre 4

1273 Words
CHAPITRE 4Pour bien éclairer l’histoire de Scarlett et la mienne, jedois m’étendre sur certains faits marquants de ma vie qui expliquent uncomportement singulier. J’espère que le lecteur ne me tiendra pas rigueur decette digression. À l’École de la Croix Nivert, nous avions un professeur decuisine, Paul Millou, pour qui j’avais une immense admiration. Il avait été chefcuisinier au Bas-Bréau de Barbizon avant de monter son affaire, tout encontinuant à enseigner. Le dernier jour, lors de la remise des prix, il m’attiravers lui et déclara : – Alexandre, tu fais fausse route. Personne n’a jamais puexercer le métier d’aromaticien en étant végétarien. Il faut que tu changes devoie ! Ces mots venant de lui prenaient un relief spécifique, dans lamesure où nous éprouvions l’un pour l’autre une affection réciproque. J’étaisabsolument stupéfait de le voir user de son influence sur moi pour m’inciter àabandonner mes lubies de végétarien. – Le végétarisme est un mauvais parti pris qui risque deruiner ta carrière par manque d’éclectisme, et qui plus est, va atrophier tasensibilité gustative, poursuivit-il. Pour entretenir le Goût, il faut manger detout. Mets-toi ça dans la tête ! Il me fit sourire avec cet adage de grand-mère qu’il répétaitsans arrêt comme pour se convaincre lui-même. Mais il ne pouvait pas me faire changer d’avis. Si je nemangeais pas de viandes, d’œufs, ou de laitage, ce n’était pas par convictionphilosophique, ou par un parti pris diététique, mais tout simplement parce queces lipides et ces protides animaux m’écœuraient immanquablement. Je ne refusaispas sciemment ces substances animales. C’était mon organisme qui déclenchait unphénomène de rejet indépendant de ma volonté. À l’époque, j’étais déjà très sensible à ce que j’appelaisironiquement mon carburant. Ce n’était ni le vin, ni les mûres, ni les choux deBruxelles dont je raffolais. C’était la « Sève » des arbres. Aussi surprenantque cela puisse paraître, la sève végétale avait sur moi des effetsdémultiplicateurs. D’abord ce nectar légèrement sucré avait un spectre largepuisque j’y trouvais à la fois des nuances de fruit tropical, de bois vert et dechou acidulé, dans des proportions très différentes suivant l’arbre deprovenance, mais aussi en fonction de mon humeur du jour. De plus, une absorption de sève avait sur moi une inductiontonique qui me dopait pendant une partie de la journée. Sans jeu de mot, j’avaisce qu’on appelle la « pêche ». Je passais par des états successifs d’exaltationintense, de vigueur physique et de bonne humeur qui ravissaient d’autant plusmon entourage que j’étais d’un naturel plutôt cyclothymique et ombrageux. Très difficile de se procurer de la sève ! C’est comme ladope ; il faut trouver le bon filon, et ensuite le circonvenir. Avez-vous déjàessayé de boire le jus d’un arbre, ou de s***r un brin d’herbe ? Je crois qu’iln’y a rien de ressemblant dans la nature qui soit en aussi grande quantité etaussi difficile à extraire. Pour ce qui me concernait, j’avais mis au point une machinepour fabriquer ce jus bienfaisant. D’abord, j’avais repéré les arbresparticulièrement bien fournis, ceux dont l’écorce spongieuse gondolait auxpremiers jours du printemps ; les noisetiers par exemple, et aussi les hêtresdans une moindre mesure. Comme pour un prélèvement de résine, j’ouvrais un coin,mais plus profond d’un ou deux centimètres, et je piquais le tronc avec unesorte de seringue que j’avais confectionnée. Au bout de l’aiguille, j’avaissoudé une capsule qui me permettait d’aspirer plus efficacement le « jus » del’arbre. Pas évident d’expliquer sans un croquis. Mais ça marchait ! Au cœur desarbres, le vide attirait la sève et l’aspiration provoquait la condensation dela sève. Ce procédé, même si je l’ai perfectionné à l’École de la CroixNivert, je l’avais déjà mis au point quand j’avais douze ans. C’était à cet âgeque j’avais découvert l’existence de la sève. Avec mes copains, nous jouionsdans la forêt qui jouxtait le village où habitait ma famille. Une forêt qui meparaissait immense, peuplée d’arbres trapus avec des diamètres de troncincommensurables, des marronniers pour la plupart, mais aussi des chênes, deshêtres, et une espèce d’arbre dont j’ai oublié le nom et qui me faisait penser àces mastodontes qu’on ne voit qu’en Amérique et qui se font appeler les« séquoias ». C’était ces derniers qui étaient devenus nos fournisseursprivilégiés de sève. Les jeux de rôle moyenâgeux que nous menions noustransportaient dans l’univers des « donjons et des dragons », et si nous étionsdotés de suffisamment de points de vie, nous pouvions nous frotter sans crainteà des créatures voraces et corrosives, orques, salamandres ou autres lutins quiassaillaient notre imagination et organisaient des guets-apens au fin fond de laforêt ténébreuse. Pour survivre, nous avions besoin de boire un breuvagemagique, sorte de potion miracle qui nous rendrait éternels. Obtenir ce nectarn’était réservé qu’à une élite rompue aux combats et douée d’une faculté detranscender l’adversité et de pourfendre les créatures hostiles. Ce breuvage,c’était la « sève ». Je n’avais donc que douze ans lorsque je mis au point ceprocédé industrieux pour extraire le liquide aux propriétés vivifiantes. Macible n’était rien moins que les « séquoias » géants qui habitaient ma forêt,car j’avais remarqué que ma seringue, une fois logée dans un nœud du tronc,était capable de drainer un demi-litre de sève en une seule aspiration. Biensûr, l’effort était physiquement intense pour remplir la totalité de maseringue, et je devais me faire même aider d’un de mes acolytes pour mieux jouersur la détente. Dans un cérémonial très solennel, nous remplissions ensuitenotre verre comme un calice, et en respectant un silence religieux, noustrempions nos lèvres délicatement dans la « sève ». Elle n’était même passirupeuse ; elle avait les qualités d’un nectar, onctueuse et sucrée, à la foislégère et dense. Je la gardais sur mon palais pour en imprégner ma langue, et jegardais jalousement son goût dans ma bouche pendant des heures en évitantsoigneusement d’avaler ma salive. À la fin de notre rituel, chacun devait prononcer les mots quiscellaient notre secret. – Je jure que tout cela restera entre nous et que nous nedonnerons pas au commun des mortels le chemin qui mène au pacte de la « sève »,était la phrase que nous devions prononcer successivement l’un après l’autre enlevant une main au ciel. Nous étions tous persuadés que la « sève » était la source del’éternité, et qu’elle pouvait nous procurer un avantage concurrentieldéterminant pour affronter les affres et les ornières de la vie, en surmontantle parcours impitoyable du guerrier. Oui, la « sève » nous permettrait d’être meilleurs. Quelques années passèrent, et à l’adolescence, nos jeux sefirent plus tendres et moins spirituels ; mes copains se dispersèrent avec leursparents, ma famille déménagea dans la grande ville. Moi, je continuai à extrairela sève des arbres dès que les hasards des promenades ou des vacances memenaient dans un bois ou une forêt. J’avais dans ces cas-là presque toujours maseringue dans mon sac, et il me fallait peu de temps pour ajuster mon dispositifet extraire le jus des arbres. L’écorce des « séquoias » était la plusprolifique de tous les arbres, mais cette espèce était si rare que je n’en aijamais revu ensuite. Les marronniers, avec leur écorce spongieuse, étaient ausside remarquables producteurs de sève, et tout particulièrement les vieuxmarronniers dont l’écorce s’attendrissait avec l’âge. Je savais où trouver la sève, il me restait à parfaire lebreuvage. Je m’y employais pendant les années qui suivirent. Alors, je découvrisune autre invention géniale de l’homme : c’était l’alambic. À ce stade du processus de fabrication, le jus des arbres estencore très concentré et je le diluais avec de l’eau sucrée. C’était un savantdosage qui me permettait de la distiller dans mon alambic. Avec une cucurbited’où les vapeurs se dégageaient par le chapiteau, et remontaient par uncol-de-cygne de ma fabrication jusqu’à un serpentin refroidi à l’eau du robinet,j’obtenais à deux degrés un breuvage parfait pour mon goût. Les deux premièresgorgées me ravissaient d’aise, les deux suivantes me chauffaient le gosier enmême temps qu’elles me rassasiaient. Il ne m’en fallait pas plus pour me sentirdans une forme olympique pendant des heures. Beaucoup plus tard, j’eus l’idée de produire la sève desarbres à grande échelle pour la distribuer au public et la référencer aux côtésdes jus de fruits haut de gamme dans les épiceries fines. Avec l’aide d’un demes amis, un designer talentueux, j’avais même envisagé de l’embouteiller dansun contenant de verre très original en forme de flûte fermée par un bouchon deliège d’Indonésie. Le projet avait germé si vite que je n’en avais pas maîtrisétous les aspects. Plein d’enthousiasme, j’en avais déjà parlé à un investisseurfinancier qui venait renifler sous mes fenêtres. Soudain, je réalisai que nonseulement le projet allait m’échapper, mais que j’étais en train d’initialiserune catastrophe naturelle sans précédent qui pouvait dégénérer en génocidevégétal. Alors, je tuai l’idée dans l’œuf. Aujourd’hui encore, je remercie le ciel de m’avoir rendu malucidité à brûle-pourpoint.
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