I-2

1945 Words
Il était de très-mauvaise humeur et se reprochait cette fatigante journée, gaspillée sans profit et qu’il avait terminée par une sottise, en prêtant à une circonstance plus que banale les couleurs d’une aventure. Malgré le mécontentement que lui avait causé, le matin de ce même jour, la constatation de sa sauvagerie, son esprit conservait l’habitude de fuir instinctivement tout ce qui pouvait le distraire ou l’émouvoir sans ébranlement utile pour la pensée. Et il se prit à songer tristement et avec une sorte de repentir à son vieux coin où il était si sûrement à l’abri de semblables accidents ; puis une angoisse s’empara de lui à la pensée des tracas d’un déménagement et de l’ennui d’être encore dans l’indécision à ce sujet. En même temps il se trouvait humilié de tant s’occuper d’une telle vétille. Enfin fourbu, incapable de lier deux idées, il remarqua avec surprise qu’il avait dépassé sa maison sans s’en apercevoir. Étourdi, hochant la tête en songeant à cette anormale distraction, il l’attribua à la fatigue, et, gravissant l’escalier, entra dans sa mansarde. Là, il alluma une bougie ; mais aussitôt l’image de la jeune femme éplorée s’offrit très-nettement à son imagination. Si ardente et si forte fut cette impression, son cœur suivait avec une telle prédilection les doux et tendres traits de ce visage bouleversé par une terreur et un attendrissement mystérieux, baigné par des larmes d’exaltation ou de puéril repentir, que les yeux d’Ordinov se troublèrent et qu’il sentit un feu s’allumer dans ses veines. Mais l’apparition s’évanouit. Après le transport vint la réflexion, puis le dépit, puis une sorte de colère impuissante ; sans se déshabiller, il s’enveloppa dans sa couverture et se jeta sur son rude lit… La matinée était avancée quand il s’éveilla, à la fois accablé et confus. Il fit rapidement sa toilette en s’efforçant de penser à ces soins quotidiens, et sortit, en prenant la direction opposée à celle qu’il avait prise la veille. Pour en finir, il choisit un logement chez un pauvre Allemand nommé Schpis, qui demeurait avec sa fille Tinchen. Schpis, aussitôt les arrhes reçues, ôta l’écriteau cloué à la porte et félicita Ordinov pour son amour de la science. Il lui promit de s’occuper lui-même de son service. Ordinov déclara qu’il emménagerait dans la soirée, puis il reprit le chemin de son ancienne chambre. Mais en route il réfléchit et tourna du côté opposé. L’audace lui revenait, et il sourit en lui-même de sa curiosité. La route, dans son impatience, lui parut très-longue. Il parvint enfin à l’église de la veille. On officiait. Il choisit une place d’où il pût voir tous les fidèles : mais ceux qu’il cherchait n’y étaient pas. Après une longue attente, il sortit, un peu honteux. Il s’entêta fortement à tâcher de fixer son esprit sur des sentiments indifférents pour changer le cours de ses pensées. Et comme il réfléchissait aux banalités de la vie, il vint à songer que c’était l’heure du dîner. Effectivement, il avait faim. Il entra donc dans le restaurant où il avait déjà dîné la veille : plus tard il ne se souvint pas comment il en était sorti. Longtemps et inconsciemment il erra à travers les rues, les ruelles pleines de gens et les places vides, et parvint à un endroit complètement désert, sans maisons et où s’étendaient des champs jaunissants. Le calme mortel du lieu, en lui donnant une sensation nouvelle ou dès longtemps oubliée, le rappela à lui. La journée était sèche, il gelait : un véritable octobre pétersbourgeois. À quelque distance, on voyait une izba, tout auprès deux meules de foin ; un petit cheval crépu, la tête basse et la lèvre pendante, se tenait, dételé, près d’une charrette et semblait méditer. Un chien de garde, en grondant, rongeait un os auprès d’une roue cassée. Un enfant de trois ans, vêtu seulement d’une chemise, en grattant sa tête blonde et touffue, considérait avec étonnement le citadin égaré dans ces parages. Derrière l’izba s’étendaient des champs et des potagers. Au bout des cieux bleus, des bois sombres ; du côté opposé accouraient des nuages de neiges amoncelées : on eût dit qu’ils chassaient devant eux des b****s d’oiseaux migrateurs, sans cri, et l’un après l’autre enfilant le ciel. Tout était calme, tout était empreint d’une tristesse solennelle, tout souffrait de la secrète et navrante venue de la nuit… Ordinov s’en alla plus loin, plus loin encore. Mais enfin la solitude lui pesa. Il rentra dans la ville, et soudain il entendit les puissants accents de la cloche appelant à la prière du soir. Il doubla le pas, et bientôt il entra de nouveau dans l’église qui depuis un jour lui était si familière. L’inconnue s’y trouvait déjà. Elle était agenouillée près de l’entrée, dans la foule des fidèles. Ordinov se fraya un chemin à travers les rangs serrés des mendiants, des vieilles femmes déguenillées, des malades et des infirmes qui attendaient l’aumône à la porte, et s’agenouilla à côté de la jeune femme. Leurs vêtements se touchaient. Il entendait la respiration inégale qui s’échappait avec une ardente prière de ses lèvres entr’ouvertes. Ses traits, comme la veille, trahissaient une émotion et une piété infinies. Comme la veille, des larmes ne cessaient de couler et de se consumer sur les joues brûlantes, comme pour laver quelque terrible crime. L’endroit était sombre. Par instants seulement la flamme d’une lampe agitée par le vent éclairait d’une intermittente lueur le visage de l’inconnue dont chaque trait se gravait dans la mémoire d’Ordinov, dans son regard et dans son cœur. Enfin, n’y tenant plus, la poitrine convulsivement oppressée, il éclata en sanglots et heurta de sa tête en feu les dalles glacées. Il n’entendit, il ne sentit rien, sauf au cœur, comme s’il allait cesser de battre, un spasme très-douloureux. Était-ce la solitude qui avait développé en lui cette extrême impressionnabilité et laissé ainsi ses sens sans défense, comme à découvert ? S’était-elle amassée, cette effervescence, dans l’angoisse des insomnies sans bruit et sans air ? Avait-il fallu tous ces efforts désordonnés et toutes ces impatientes émotions de l’esprit pour qu’enfin le cœur pût s’ouvrir, trouver une issue et prendre son élan ? Ou bien était-ce simplement que l’heure eût sonné et que les choses dussent s’accomplir ainsi, soudainement, comme dans un jour de chaleur étouffante le ciel s’obscurcit tout à coup, puis se décharge sur la terre altérée en pluie chaude qui suspend des perles aux branches vermeilles, et froisse l’herbe des champs, et courbe au ras du sol les corolles délicates des fleurs : mais au premier rayon du soleil tout renaît, tout se relève, tout s’élance au-devant de la lumière et solennellement lui envoie jusqu’au ciel, pour fêter cette renaissance, d’abondants et doux effluves de joie et de santé… Ordinov ne pouvait se rendre compte de son état, il avait à peine conscience de lui-même… Il ne s’aperçut presque pas de la fin de l’office. Alors pourtant il se releva et suivit la jeune femme à travers la foule des paroissiens qui se portaient vers l’entrée. Il rencontra plus d’une fois son regard tranquille tout ensemble et étonné. Plus d’une fois arrêtée par les reflux de la foule, elle se retourna vers lui ; son étonnement s’accroissait visiblement, et tout à coup ses joues s’empourprèrent. Alors se montra le vieillard qui la prit par la main. Ordinov subit de nouveau le regard moqueur et menaçant, et une sorte d’étrange rancune lui serra le cœur, Mais bientôt il perdit de vue les deux inconnus, et, rassemblant toute son énergie dans un effort surnaturel, il s’élança en avant et sortit de l’église. L’air frais put à peine le rafraîchir. Sa respiration était difficile, il suffoquait. Son cœur battait lentement et fortement à lui rompre la poitrine. Il chercha en vain à retrouver ses inconnus : ni dans la rue ni dans la ruelle, personne. Mais en sa tête naissait une pensée et se formait un de ces plans décisifs et bizarres qui, bien qu’insensés, réussissent toujours en de telles circonstances. Le lendemain matin, à huit heures, il vint par la ruelle à la maison qu’habitaient le vieillard et la jeune femme, et entra dans une cour étroite, sale, infecte comme une fosse d’ordures. Le dvornik 2 , petit de taille, d’origine tartare, un homme d’environ vingt-cinq ans avec un visage vieilli et ridé, travaillait dans cette cour. Il s’arrêta, appuya son menton sur le manche de sa pelle en apercevant Ordinov, le regarda des pieds à la tête et lui demanda ce qu’il désirait. – Je cherche un logement, répondit Ordinov, d’un ton bref. – Lequel ? demanda le dvornik avec un sourire. Il regardait Ordinov comme s’il eût été au courant de ses pensées. – Je cherche une sous-location, répondit encore Ordinov. – Sur cette cour-là il n’y en a pas, dit le dvornik en indiquant d’un regard malicieux une cour voisine. – Et ici ? – Ici non plus. Et le dvornik se remit à son travail. – Peut-être y en a-t-il tout de même, reprit Ordinov en lui glissant dans la main une pièce de vingt kopecks. Le Tartare regarda Ordinov, prit la pièce, se remit de nouveau au travail et, après un silence, déclara : – Non, il n’y a pas de logement. Mais le jeune homme ne l’écoutait plus. Il se dirigeait, en marchant sur les planches fléchissantes et à demi pourries qu’on avait jetées sur les flaques d’eau, vers l’unique entrée qui donnât sur cette cour noire, dégoûtante et croupie dans la boue. Au rez-de-chaussée vivait un pauvre fabricant de cercueils. Dépassant l’atelier de ce « garçon d’esprit », Ordinov s’engagea dans un escalier tournant, ruineux et glissant, et parvint à l’étage supérieur. En tâtonnant dans l’ombre, il trouva une porte épaisse en bois non équarri et couverte de nattes d’osier en loques. Il chercha le loquet et le tourna. Il ne s’était pas trompé : devant lui se tenait le vieillard qui le regardait fixement, au comble de la surprise. – Que veux-tu ? demanda-t-il d’une voix rude et basse. – Y a-t-il un logement ? murmura Ordinov sans savoir exactement ce qu’il disait : derrière les épaules du vieux il venait d’apercevoir la jeune femme. Le vieillard, sans répondre, se mit à fermer la porte en poussant Ordinov dehors. Mais tout à coup Ordinov entendit la voix caressante de la jeune femme murmurer : – Il y a une chambre. – Je n’ai besoin que de très-peu de place, dit Ordinov en se hâtant de rentrer et en s’adressant à la belle. Mais il s’arrêta, stupéfait, en regardant son futur logeur. Sous ses yeux se jouait un drame muet. Le vieillard était mortellement pâle, prêt à tomber inanimé. Il faisait peser sur la jeune femme un regard de plomb, immobile et perçant. Elle aussi pâlit d’abord, mais brusquement tout son sang lui monta au visage, et ses yeux brillèrent d’un étrange éclat. Elle conduisit Ordinov dans la pièce voisine. Tout le logement se composait d’une seule et vaste chambre divisée par deux cloisons en trois parties. Du vestibule on passait dans une très-petite pièce. En face, dans la cloison, s’ouvrait une porte qui menait évidemment à la chambre à louer. Elle était étroite, avec deux fenêtres basses très-rapprochées l’une de l’autre. Tout était embarrassé par les menus objets essentiels à un ménage. Tout était pauvre, mesquin, mais extrêmement propre. Une table en bois blanc, deux chaises vulgaires, deux bancs le long du mur formaient tout le mobilier. Dans un coin l’on avait mis une grande image pieuse ornée d’une couronne dorée et soutenue par une planche. Devant l’image brûlait une lampe. La chambre à louer partageait avec la pièce voisine un grand et incommode poêle russe. Il était clair que trois personnes ne pouvaient vivre dans un tel logement. Ils discutèrent les conditions. Mais leurs voix étaient entrecoupées, ils se comprenaient à peine. Ordinov, à deux pas d’elle, entendait battre son cœur. Elle était tremblante, et à son émotion se mêlait une sorte de terreur. Enfin l’accord se fit. Le jeune homme déclara qu’il emménagerait aussitôt et revint au vieillard. Il se tenait encore près de la porte, debout et toujours très-pâle, mais un sourire calme, un sourire réfléchi s’était fait jour sur ses lèvres. En apercevant Ordinov, il fronça de nouveau le sourcil. – As-tu un passe-port ? lui demanda-t-il brusquement, d’une voix haute et dure, tout en ouvrant la porte. – Oui, répondit Ordinov un peu déconcerté. – Qui es-tu ? – Vassili Ordinov, noble, sans emploi. Je m’occupe de certains travaux, répliqua Ordinov, sur le même ton que le vieillard. – Et moi aussi ; je suis Ilia Mourine, mechtchanine 3 . C’est assez, va-t’en. Une heure plus tard, Ordinov était installé, à son propre étonnement, – et à celui de M. Schpis, qui commençait à soupçonner, avec sa douce Tinchen, que son locataire s’était moqué de lui. Ordinov ne comprenait guère comment tout cela avait pu arriver, mais il ne tenait pas à le comprendre.
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