Petit rappel pour les surnoms :
Caprice : l'ange, l'elfe...
Gustave : Gus, le lutin...
Camille : l'ogre, le colosse, Mika...
Noah : Nonichoux, l'apollon...
Aby: Georgette...
-Quoi ?
Je grimace, et me rapproche un peu de Camille. Celui-ci jette un regard impassible à Noah.
-Il n'y a pas de quoi en faire une histoire, Noah. Elle est restée dormir avec moi cette nuit. Vraiment pas de quoi fouetter un chat.
Puis, considérant que l'histoire est close, il se tourne vers moi.
-Tu me passes le beurre, Abigaël ?
-Certainement.
Nous échangeons un sourire complice, qui ne fait qu'amplifier la colère évidente de Noah. Toutefois, il laisse effectivement tomber et c'est au tour de Gustave d'élever son cri.
-C'est absolument inadmissible ! Caprice, dis-leur combien c'est inadmissible !
L'intéressé hausse les épaules.
-Il était malade, Gustave. Sois un peu compréhensif. D'autant qu'elle l'a aussi fait pour moi, et c'était très bien. Il faut savoir partager…
L'elfe prend un air rêveur avant de poursuivre :
-Ah, un corps frais contre soi, il n'y a pas mieux pour se sentir bien.
Camille approuve gravement en tartinant sa tartine de pain.
Je pince quant à moi les lèvres devant ce « partage » de ma personne mais n'ai pas l'occasion de m'en ouvrir à l'assemblée. En effet, Noah semble s'être étouffé dans son verre d'eau.
-Tu as aussi dormi avec Caprice ?
-Mais… je te l'avais dit, répondis-je surprise par la question. Et puis, j'ai dormi dans ta chambre aussi.
Noah secoue la tête, bougon sans raison.
-Je ne savais pas que tu l'avais tenu dans tes bras toute la nuit. Ça change tout.
-Exact, approuve tristement Gustave. Moi, je n'ai même pas eu le droit de partager la même chambre.
-Camille, lancé-je avec ennui. Tape-le.
-Aïe, gémit le lutin. Ne lui obéis pas tout le temps.
-Désolé, ça me démangeait, moi aussi.
-Et puis, continué-je, tu n'as pas à te plaindre. C'est de ta faute si j'en suis arrivée là.
Gustave baisse la tête, et je hoche la tête devant cette sage attitude. À mon réveil, le lutin avait passé un sale quart d'heure. Je dirais même pire. Un très mauvais quart d'heure puisque Camille m'avait aidée à la tâche.
Gustave était particulièrement offensé par l'attitude de Camille à son égard ; il considère que je ne l'ai pas tant dérangé que ça, étant donnée notre bonne entente affichée ce matin. Enfin bref, j'avais récupéré ma clé, et avais enfin pu quitter le marcel que portait à présent mon ogre apprivoisé. Et j'avais raison. Cette tenue lui va sublimement bien.
Camille me lance une tape sur la tête (tout petite) avant de passer son bras autour de ma taille lorsqu'il constate que je frissonne de froid (après une nuit à mourir de chaud, le réveil fut brutal).
-Tu aurais quand même pu venir me voir, finit Noah en vrillant ses yeux sur la main de Camille autour de moi. Tu as froid ?
J'approuve gravement.
-Je ne me sens pas très bien, ça va être pour bientôt.
Aussitôt, Noah me tend son verre d'eau.
-Tiens bois, j'ai appris qu'il valait mieux rester hydrater avant une crise.
Je souris, reconnaissante mais Camille pousse vers moi sa tasse de thé fumante.
-Dans ton cas, dit-il, mieux vaut se réchauffer.
Je plisse le front, pensive, mais le dilemme devient plus pénible encore lorsque Gustave me tend un verre de jus d'orange.
-Les vitamines avant tout !
Hmm, je regarde mes trois comparses et suis touchée par leur intérêt pour ma personne. Je n'étais pourtant pas quelqu'un de très aimable à leur égard… je ne les apprécie moi-même que depuis peu.
Alors… que choisir… je scrute les trois verres et ne manque pas de remarquer le mouvement de Noah pour attirer mon attention vers sa contribution. De l'eau ? Hmm, soyons raisonnables.
-J'ai froid, décidé-je, il me faut donc quelque chose de chaud.
Et je prends la tasse de Camille qui sourit gentiment avant de m'ébouriffer les cheveux.
-Tiens, fait Gustave déçu, je suis sûr qu'après la tasse, tu voudras boire de quoi te tenir éveillée.
Je lui adresse un clin d'œil.
-Tu en sais quelque chose. Tu as dû rester éveillé un bon moment, n'est-ce pas ?
-Jusqu'à 3h du mat', décrète Caprice derrière lui. Et ça va, sa performance fut louable.
Hihi, ah que j'adore voir petit Gustave rougir, entre contentement et gêne.
J'accepte son offre et étrangement, il semble aux anges.
-Ahah, ça veut dire que je suis en seconde position.
Je ne saurais dire pourquoi, mais le tout ne semble pas au goût de Noah, qui vide son verre dans l'évier et sort d'un pas rageur. Étrange… quelle mouche le pique ?
-Laisse tomber, me souffle Gustave, il est jaloux…
Jaloux ? Jaloux de qui ? De quoi ? J'entrevois le phénomène de la main de Camille autour de moi et me renfrogne. Oh non, ne me dite pas que Camille aussi est sa proie ? Je commence à avoir plein le nez de cette histoire de gays !
Camille et Gustave froncent les sourcils.
-Mais de quoi parles-tu ? soupire Camille.
Je ne lui réponds pas mais il entrevoit la réponse dans mon esprit. Gustave s'esclaffe mais un regard de Camille le fait taire. Curieuse, j'ouvre la bouche mais ai droit au même regard et je comprends qu'il me faut savoir respecter les pensées des autres.
Gustave soupire.
-Camille, tu n'es qu'un égoïste.
-Pour une fois, ça ne peut pas faire de mal.
Je jette un coup d'œil à Caprice et nous échangeons un regard consterné. Heureusement qu'il est là, sinon je me sentirais bien seule parfois. Et de toute évidence, mon elfe pense de même…
-oOo-
La journée se déroule calmement, avec moi qui fais mes devoirs toute seule. La raison de cette solitude ? Les garçons sont en train de m'installer le matériel de laboratoire dans ma chambre…
Hmm, je constate que vous devez être perdus… Qu'est-ce qu'un microscope, une bonne trentaine de souris, des pipettes à gogo, des agitateurs et autres objets mystérieux pour le commun des mortels peuvent bien aller faire dans ma chambre ?
Et bien c'est simple, c'est mon nouveau passe-temps. Je suis d'ailleurs la première surprise de cette installation si précipitée, mais je n'avais pas prévu cet enthousiasme étrange de Caprice envers mon idée. Je l'ai eue cette nuit, en réalité. Tandis que je m'occupais de Camille, j'ai beaucoup songé.
Je songe toujours beaucoup, rien d'exceptionnel ici, mais là, ce fut un peu plus intense. Je méditais sur ce colosse si fort et pourtant si faible durant ses crises. Tous ces êtres, dont moi, exclus du monde, isolés et ignorants de leurs propres caractéristiques.
Et tout en me laissant glisser vers des pensées de plus en plus égoïstes, m'est venue cette idée géniale : puisque Caprice veut tant que je me développe un hobby, qu'il est prêt à y mettre le prix, alors pourquoi ne pas m'essayer à la recherche ? Oh, je vous vois venir…
Abigaël se prend pour une tête, elle croit pouvoir dénicher la découverte du siècle… Pour qui se prend-elle ? Et bien je me prends pour moi, et rien de plus. Il est effarant de constater qu'ils n'en sachent pas d'avantage sur eux depuis le temps qu'ils existent.
En dix ans, que savent-ils d'eux-mêmes ? Qu'ils sont malades une fois par mois voir plus, qu'ils ont chaud et moi froid ? Qu'ils ne sont pas contagieux le reste du temps ? Excusez-moi, mais c'est carrément pitoyable comme découverte. Ma grand-mère, connue pour sa débilité chronique des jours de pluie, en saurait certainement plus qu'eux après quelques expériences toutes simples.
Leur sang est-il identique à celui des mortels, par exemple ? N'existe-t-il pas un lien entre leur brusque accès de fièvre et ce sang qui bouillonne chez eux ? Enfin bref, la base… ah oui et j'ai décidé que je ne cuisinerai plus jamais pour ces rustres. Trop peu de goût.
Certes Gustave et Camille ont affirmé avoir aimé ma pâte à gâteau, mais lorsque j'ai fait goûter au petit elfe si sincère, il me fit une tête si dégoutée que je compris parfaitement le message.
« Abigaël, ta cuisine n'est pas appréciée ici-bas… » Tant pis pour eux, et toc !
Je reviens au présent et tente de me concentrer sur mes problèmes de matrices, mais la tête n'y est pas. Je ne me sens pas bien et mon esprit s'égare au-delà de la fenêtre.
Ah nuage par-ci, nuage par-là. J'ai compris de quoi il retournait au fait. Vous savez, ces cumulus représentant cette sauterelle, avec le lapin, la sucette et le cœur… c'était finalement très simple. Et Gustave avait raison. Je sais, j'en suis la première choquée. Gustave, avoir raison. J'espère bien pouvoir cacher ce détail au lutin pendant encore longtemps.
Il s'agissait bien de divination. Et mieux, j'ai de bonnes raisons de croire que le phénomène consiste en une divination attributive. Je m'explique.
Ce matin, en me levant, le soleil brilla sur les épaules monstrueusement musclées de mon ogre et j'ai pu découvrir qu'en des temps lointains, celui-ci aimait à se faire tatouer au gré des films qu'il voyait. Et devinez quel fut le film visionné ? Matrix.
Toujours pas ? Très bien, que portait l'un des personnages à l'épaule ? Toujours pas ? Ah faut vraiment tout vous dire. Un lapin que diantre !
Je vous le concède, chez un homme cela peut sembler un peu bête. Voir même carrément débile. Cependant, Camille me convainquit avec beaucoup de simplicité. À moins que je ne sois cinglée comme lui. À voir…
Selon lui, le lapin est un animal dangereux, et pourtant aux allures innocentes. Il peut mordre, mais comment se méfier d'une créature si douce, frêle et souvent aux pâles couleurs de l'innocence ? Camille m'expliqua de même que ce lapin ne le caractérisait pas (il fut heureux, j'en aurais conclu qu'il était fou) mais plutôt son opposé. Et en attendant de le trouver, Camille se l'était fait tatouer afin d'attendre plus patiemment.
Dingue, non ? Je le crois aussi. Et plus fou encore : lorsque j'ai eu cette pensée, Camille ne m'a même pas frappée. Il s'est contenté de m'ébouriffer les cheveux, et j'ai cru discerner quelques phrases dans le style « Tu comprendras… ».
Passons… Il est fou. D'ailleurs, tout le monde est fou et il est inutile que je m'appesantis plus longuement sur ce fait. Tout ça pour dire que Gustave pour la sauterelle et ses contrariétés, Caprice et la sucette, Camille et son lapin, il ne restait que Noah… et le cœur ?
Je prends mon crayon afin de mieux le mordiller. Un cœur ? Noah ? … Mais il est gay ? Cette pensée me fait mal, de même qu'elle m'irrite. Comment Noah pourrait-il être associé à un cœur, lui, cet être insupportable qui se fait un point d'honneur à m'horripiler en toute circonstance ?
-Je te dérange ?
Je sursaute et laisse tomber mon crayon.
Noah me le ramasse avant de le remettre dans ma bouche.
-À quoi pensais-tu ?
Je déglutis et remets sagement le crayon entre mes doigts.
- À rien.
Je grimace devant cette réponse minable, et dite beaucoup trop rapidement de surcroit. Je lui aurais dit « je pense à toi tous les jours, à tout instant » que cela n'aurait pas été pire.
Noah sourit et je reste muette face aux petites ridules qui se créent autour de ses yeux rieurs. Pourquoi ne l'avais-je pas remarqué avant ? Étais-je aveugle ?
-Qu'est-ce que tu fais ?
Je ferme la bouche et tente de prendre un air hautement sérieux.
-Des matrices.
-ça consiste en quoi ?
Je lui lance un regard rond, avant de me souvenir qu'il n'avait que quinze ans à peine lors de sa contamination. Mais les matrices, voyons ! Tout le monde sait ce que c'est ! Non ? Oups, bon d'accord quasi personne… Snif, c'est pourtant si beau…
-Il s'agit d'un tableau de données à deux entrées afin de faciliter des problèmes. L'on y met des vecteurs, et…
-Aby, je me moque totalement de ce qu'est une matrice.
Je serre les poings, blessée.
-Alors, à quoi ça sert de me le demander ?
Il hausse les épaules.
-C'était une question comme ça, histoire de parler…
Débile va.
-Et tu en d'autres, des comme ça ?
Noah prend la mouche et se tait un instant. Enfin, c'est ce que je croyais, puisqu'il relève brusquement la tête avant de se tourner vers cette même fenêtre que je contemplais.
-… il fait beau aujourd'hui.
Je le fixe et hoche la tête, perdue.
-Heu, oui. Ça peut aller.
…
-Et les nuages sont hauts dans le ciel.
Je déglutis et sens la panique monter en moi. Quoi ? Camille m'aurait-il trahi ? Noah serait-il au courant ?
Noah voit ma gêne évidente.
-Quoi ? J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?
Je secoue vivement la tête.
-Non non, ce n'est rien. Oui, c'est très joli tout ça.
Je le prends de vitesse avant qu'il ne reprenne sur sa lancée contemplative :
-Et oui les mouches volent bien aujourd'hui… Noah, es-tu vraiment en train de me parler météo ?
L'homme se mordille la lèvre et j'en reste coite avant de me ressaisir.
-Hmm oui, il semblerait. C'est nul comme sujet…
Il réfléchit quelques instants avant que son regard ne brille d'une lueur nouvelle.
-Et que penses-tu de l'immigration des criquets en Amazonie ?
Là, j'en reste sur le cul. Je le fixe, il me fixe, nous nous fixons, et je secoue finalement la tête.
-Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Je m'en fous des criquets.
Il hausse un sourcil et j'ai presque l'impression que ce problème lui tient vraiment à cœur.
-Dans la vie, il faut savoir se soucier de tout.
-Et mes matrices, tu t'en fous, non ? Alors moi, c'est pareil pour les criquets.
Je soupire, vraiment, vraiment perdue.
-Noah qu'est-ce qui t'arrive ? Un coup tu me colles, après tu m'évites, et maintenant tu me parles des criquets…
-Tu préfères parler du magasin où tu as acheté ton chemisier ?
-Non, je m'en moque également, à moins bien sûr que tu ne veuilles le même.
Noah se redresse furieusement.
-J'en ai marre, je laisse tomber. Tu es trop compliquée !
-Je suis une fille, je te signale.
-Et bien, c'est désastreux pour la santé ! Ingérable.
-Tu n'es pas mieux. Timbré.
-Boulimique.
-SDF.
Il se stoppe et esquisse un nouveau sourire, moins crispé.
-Capricieuse.
-Sociopathe.
-Aby ?
-Taré.
Oups, je me suis un peu enflammée.
Je me racle la gorge.
-Oui ?
-C'est quoi ton genre de mecs ?
Je roule des yeux.
-Mais franchement, en quoi ça t'intéresse ?
-Allez, dis-moi, ça m'intéresse.
Je contemple mon crayon et songe à la possibilité de lui répondre. Ses questions sont vraiment à chier, mais en même temps, il fait visiblement des efforts pour s'occuper de mon cas.
Je me dois de faire de même. Ce serait trop dur qu'il me refasse la tête. Ce sentiment est étrange, je ne le comprends pas au vu de nos différences évidentes, mais c'est ainsi.
-Je pense que ce serait quelqu'un de grand, mais pas trop, bronzé mais pas trop, les cheveux longs mais pas trop, avec des yeux intenses mais pas trop et des fesses bien…
Je tousse et cherche à minimiser ce dernier détail.
-Enfin bref, tu vois le genre.
Il soupire.
-Oui, du style « pas trop ».
J' hoche la tête. Oui, ce serait la définition de mon type. Je le vois tout triste et réfléchis à ce que je viens de dire.
Oh zut, n'est-ce pas le genre de Caprice que je viens de décrire ? Ou celui de Camille ? Pff, je suis trop nulle. Voilà à peine cinq minutes que je lui parle et déjà, je lui fais comprendre que je pourrais être intéressée par ses cibles. Pauvre Noah !
-Je suis désolé Noah, mais ce n'est pas ce que tu crois. Aucun d'ici ne m'intéresse, je t'assure. Vous êtes justement « trop » sur la base.
-Trop ?
-Trop mignons.
-Ohh.
Il sourit quoique crispé et je me prends à admirer sa détermination. Il ne me croit pas, c'est évident, et pourtant, il lutte contre le phénomène. Il continue à me parler, et ne me fais pas comprendre que je suis la malvenue. Adorable. Mais gay. Snif, ouin, j'en ai marre, pourquoi cette pensée me mine-t-elle sans cesse ?
Je tremble plus violemment et Noah le voit.
-Toujours froid ?
-Oui, il semblerait que la crise qui s'annonce va être carabinée.
-Ohh, tu veux que…
Il s'approche et je le sens prêt à me réchauffer.
Mon visage se met à s'enflammer et je m'écarte direct.
-Heu non, ça ira, c'est gentil.
Camille arrive à la même minute et je me détourne avec bonheur de l'expression indéchiffrable de mon apollon.
-Camille, ça y est, c'est fini ?
-Presque. En attendant, ça te dirait de venir voir ce que je peins ?
-Tu peins ? J'en reste bouche bée. C'était ça, ton hobby ?
Je le sens se braquer mais je lui renvoie un sourire conquis.
-J'adore. Moi aussi, je peux peindre ? Dis oui, s'il-te-plait !
Camille semble y réfléchir mais finalement acquiesce.
J'ai toujours apprécié ce qui se rapporte à l'art, quoique n'y connaissant rien. Je ne sais pas, je trouve ce coté mystérieux et inaccessible hautement excitant.
-Tu veux venir, Noah ?
-Non merci, bougonne une voix derrière moi. Vous me raconterez vos folles expériences plus tard.
Tant pis. J'aurais aimé qu'il participe, mais après tout, comme ça, j'aurai Camille tout pour moi en tant que professeur (et ne culpabiliserai pas de me l'accaparer devant les yeux de son prédateur !).
-Très juste, sourit Camille. Mieux vaut les cours particuliers.
Et gratuit en plus ! La classe !
-oOo-
C'était génial ! Absolument génial ! En deux heures, j'ai senti mon aura artistique faire un bon de plusieurs millénaires en avant. Et apprendre le maniement d'un pinceau auprès de Camille, c'est tout bonnement magique.
Devant mon chevalet, lui à mes cotés, c'est fou combien mes dessins avaient d'allure avec lui tenant ma main ! Ahhh, j'en soupire de plaisir.
Camille est devenu si gentil. Un autre homme. Comme si une barrière invisible s'était rompue entre nous. Depuis notre mise au point, je me sens tellement comprise. Je le comprends tellement, c'est comme si nous ne faisions qu'un.
Et ses œuvres… magnifiques. Cet homme possède une rare sensibilité qu'il cache si profondément aux yeux des autres. Comment faire d'un vase défraichi une œuvre d'une rare beauté… l'explication en dix leçons ! Et cette araignée morte sur le coin d'une fenêtre… tant de grâce, de simplicité…
Non Camille est un pro, il n'y a pas de doute ! Au diable les technologies modernes, il n'y a rien de mieux que de se retrouver soi, son pinceau noir et une toile vide comme le néant pour se sentir une nouvelle femme. D'autant que Camille affirme que j'ai un grand potentiel. Selon lui, je serais particulièrement douée pour tout ce qui touche à l'art abstrait… Le plus rude !
Donc pas moyen, il me faut prendre davantage davantage de leçons particulières en sa compagnie ! Et comble du bonheur, mon professeur attitré a accepté !
Au repas du soir, je m'ouvre aux trois autres hommes de ces pensées, de mon ouverture d'esprit. Tristesse, seul Caprice semble réceptif à mon récit fabuleux, mais j'ai davantage l'impression d'une écoute maternelle de surface que d'une véritable réflexion approfondie.
Noah boude tout du long, et Gustave je n'en parle même pas, puisqu'il s'endormit après seulement cinq minutes et trente-sept secondes. Inculte !
Et puis soudain, Caprice frappe des mains.
-Allez, debout les enfants ! Ce soir, je veux faire un jeu. Il me jette un regard en coin. ça ira, petite Georgette ?
Je baille mais acquiesce.
-ça peut aller, je retourne dans ma chambre dès que ça se dégrade.
Je serre avec davantage de force le polaire que j'ai autour des épaules. Si ce n'est pas malheureux. Il doit bien faire plus de 28°c dans la pièce ! Ah chaleur bienfaisante, il fut un temps où j'en connaissais la saveur !
-Bon alors, ce soir, ce sera ACTION-VERITÉ!
La réponse ne se fait pas attendre.
-Oh non !
-Je ne vous ai pas demandé votre avis, s'énerve l'elfe. Gustave, tu devrais me soutenir au lieu de t'allier à la masse.
-Mais je sais déjà ce que tu vas me faire faire, se plaint-il. Pas devant tout le monde, c'est trop gênant !
-Silence créature, tu n'as pas ton mot à dire. Allez tout le monde, je ne demande jamais rien ! Juste cette fois. Si vous voulez, c'est moi qui commence. Je choisis vérité.
-ça n'a aucun intérêt, grogne ouvertement Camille. On sait déjà tout sur tout le monde et ce, sans l'aide de nos pouvoirs. Tu n'as nul besoin de ce jeu pour t'ouvrir à nous de tes épanchements sentimentaux.
-Silence, j'ai dit. Caprice croise les bras. Allez les gars, c'est la première fois que nous avons un nouveau membre en plus de dix ans. ça redonne de l'intérêt au jeu.
L'ange plisse les lèvres, boudeur.
-Et moi, conclut-il, je veux savoir.
-D'accord, d'accord. Quel a été ton premier orgasme ? Où et quand...
Personnellement, je serais restée atterrée devant une question si… si… quel est le mot déjà ? Indécente ? Vulgaire ?
Caprice semble quand à lui aux anges (un comble) et j'ai matière à penser qu'il trouve cette question digne de sa personne.
Il ouvre la bouche, mais Camille soupire bruyamment, de toute évidence aux portes de l'ennui.
-Camille, tais-toi.
Caprice rouvre la bouche dans une deuxième tentative, mais Gustave éclate de rire.
-Moi aussi, je sais, tu me l'a d… Aïe !
-J'ai dit « silence ».
Je les scrute, légèrement troublée à présent.
-Elle est nulle cette question.
Tous mes regardent avec des yeux ronds.
-Pourquoi ?
-Parce que la réponse est toute trouvée. C'était aux alentours de tes treize ans, certainement dans les toilettes et/ou ta chambre avec l'image d'une ou un bimbo des magazines dans la tête.
Un silence me répond et j'en déduis que j'ai visé juste. Je suis trop forte, héhé.
-Comment peux-tu le savoir ?
J' hausse les épaules, fataliste.
-Je connais l'espèce humaine… vous êtes si prévisibles.
-Hmm ouais…
Ma déduction semble avoir douché l'enthousiasme de Caprice.
-Vous avez raison, continue l'ange. Si elle devine tout, il n'y plus aucun intérêt.
-Moi, je ne suis pas d'accord, murmure Camille. Je lui trouve justement davantage d'intérêt maintenant…
Les autres défilent donc et les questions Vérité s'accumulent, toutes plus pénibles les unes que les autres :
« Gustave, Caprice est-il violent avec toi ?
- …oui, le pire c'est lorsqu'il me mord…
-Noah, tu t'es déjà épilé auparavant ?
-M'en parle pas, ça m'a quasiment castré. Plus jamais.
-Camille, tes centres d'intérêts dernièrement ? »
Je suis surprise lorsque j'entends cette dernière question. Si anodine, si humaine. Et en plus, elle sort de la bouche de non moins que Noah, un sociopathe en puissance !
Anodine ? Pas tant que ça, du moins lorsque je capte l'air pincé que se lancent les deux hommes. Puis la gêne se dissipe et Camille me fait un clin d'œil complice.
-Mes centres d'intérêts sont multiples et variés, mais j'en découvre parfois de mieux que d'autres.
Je jette un coup d'œil à Noah mais celui-ci reste impassible devant le sous-entendu.
-Suivant, s'exclame gaiement Caprice.
Quatre paires d'yeux se tournent vers moi et, est-ce la sensation usuelle du dernier participant, mais j'ai l'affreux pressentiment que tout ce jeu n'est qu'un prétexte pour me faire avouer quelques sombres secrets dignes de leurs obscénités sexuelles... Mais Abigaël ne s'y laissera pas prendre.
-Action.
Argh ! Pourquoi cette excitation dans le regard ?
-Action, murmure Gustave malgré des efforts violents pour se contenir.
Ah maman ! Je me suis fait bernée ! Comme pour confirmer mon impression de bête piégée, Caprice se lève et quitte la pièce.
-Je reviens, attendez-moi.
Je frissonne mais doute qu'il s'agisse de la maladie. C'est vrai, après tout. Pourquoi aucun n'a choisi Action avant moi ? Est-ce si terrible ?
Gustave hoche la tête et j'en tremblerais.
Et puis Caprice revient et mon œil fait un arrêt sur la bassine qu'il tient. Une bassine… oh non !
En moins de temps qu'il ne faut pour se sauver, le réceptacle se trouve devant moi et un rapide coup d'œil au contenu m'apprend que j'ai une brosse à dent et du dentifrice...
-Hmm, y a-t-il une possibilité de changer mon choix ?
Refus général.
-Ce qui est dit est dit.
-Mais personne ne m'a prévenue que vous n'étiez qu'une bande de dégénérés de la casserole.
-ça ne se dit pas, m'explique tranquillement Caprice. ça se sait.
-Chez moi, insisté-je, on se contente d'un « saute à cloche-pied », d'une bise sur la joue, une imitation de chimpanzé…
-Pour qui nous prends-tu ? On ne va pas te violer, inutile de monter sur tes grands chevaux.
Ces propos ne me rassurent en rien et tous comprennent lorsque je jette un coup d'œil acide à Gustave. Je sais, il me faut passer à autre chose, mais je n'ai pas eu que des bonnes et heureuses expériences auprès de ces mâles.
-Tout ce qu'on te demande, conclut Caprice, c'est de combler l'un de nos fantasmes locaux. Un fantasme typique de cette maisonnée…
-Me brosser les dents ?
-Ne fais pas l'insolente, jeune donzelle. C'est ta mission et tu l'acceptes puisque tu as accepté de jouer.
-Je n'ai rien accepté du tout...
Je fais mine de me relever, mais brusquement me rassieds. Je me sens toute drôle. J'ai froid. Je frissonne imperceptiblement. Mais surtout, deux envies me tenaillent. Manger (quoique je sorte de table) et faire comme ils le veulent.
Une envie. Un besoin. Une pulsion.
Je regarde le dentifrice et sais que j'en avais envie pour m'amuser, mais m'y refusais par pur orgueil. Mais là, ce n'est plus un désir, c'est une véritable nécessité pour moi de le faire.
Camille fronce les sourcils et retient ma main que j'avance vers la bassine.
-Tu n'es pas forcée. Tu ferais mieux d'aller te coucher…
Je secoue la tête.
-Non, ça ne me dérange pas.
-Tu vois, s'énerve Caprice, tu es pénible Camille.
-C'est toi qui l'es, grince l'ogre. Je crois qu'elle entame une crise de pulsion…
Je fais la moue, perdue.
-Pulsion ?
-C'est un phénomène qui survient plus ou moins tôt après la contamination. C'est la disparition de tes frontières, des barrières qui t'empêchent d'agir selon tes envies. Un peu comme si tu étais bourrée, sans l'effet vomitif.
-Bourrée ? Je me frotte les yeux. Je n'ai jamais été bourrée. Je n'aime pas le goût de ces cochonneries. Et ça ne me gêne plus.
Je prends la brosse à dents mais Camille me la retire fermement des mains.
-Tu es disqualifiée pour ce soir. Tu satisferas les fantasmes de ces messieurs lorsque tu seras en état.
Je cille et m'attarde sur l'expression déçue des autres. Non, pas tous. Noah reste, lui, impassible, mais j'ai l'envie de croire que j'ai entraperçu une pointe de soulagement sur ses traits.
D'ailleurs, il se lève et me tend une main ouverte.
-Viens, Aby, je t'emmène dans ta chambre.
-Mais ça va…
-Pour l'instant.
-Laisse-la tranquille, réplique gentiment Camille. Elle peut rester encore un peu si elle le souhaite.
Je frissonne et acquiesce. Camille me sourit et m'amène fermement contre son torse musclé. Je ne lutte pas, il est si chaud. Et en outre, je ne vois aucune raisons de me justifier : j'ai confiance en lui.
Plus impassible encore, Noah se rassied, et le jeu continue.
J'y assiste quinze minutes de plus, mais le déroulement du jeu s'en fait si pénible que je sais que j'aurais dû partir au moment dit.
Noah se montre froid. Si froid. C'est même bien pire que son coté colérique, celui bougon, collant ou même insupportable. Le jeu entre Camille et lui me fait d'ailleurs plus l'effet d'un règlement de compte en bonne entre et due forme qu'un jeu entre deux personnes complices.
Je déteste ça. Je déteste le voir ainsi, et je sais que c'est ridicule. Mais ça me fait mal.
Mes frissons s'amplifient, je me sens de plus en plus mal, mais la chaleur de Camille permet d'atténuer le tout.
Pourtant, à un moment donné, je sais que j'ai passé un cap et m'y suis vraiment prise trop tard pour me retirer à temps. Et j'ai presque l'impression que le phénomène est causé par une question. Une seule.
- Noah, Quel est ton mec préféré ? lance sournoisement Camille.
Silence, et moi qui déglutis en regardant Noah.
-C'est quoi cette question de merde ? lâche froidement Noah.
Ses yeux semblent ne plus vouloir me lâcher du regard, mais l'effet est froid, perçant, brutal.
-C'est une question, alors réponds.
-Hmm, sans doute Caprice, répond t-il sèchement. C'est le seul qui soit un minimum honnête dans ce manoir.
Et voilà. Sans prévenir, je finis de m'écrouler et Camille me rattrape fermement avant de me soulever.
-Bon je crois que c'est fini pour toi ce soir, murmure-t-il. Je te ramène dans ta chambre… à moins que tu ne souhaites venir dans la mienne ?
Je fronce les sourcils malgré mes tremblements.
-Dans ta chambre ?
-Une sorte de retour pour hier si tu préfères.
Aussitôt je secoue la tête et Camille lit très clairement combien je détesterais que l'on me voie malade. C'est déjà trop maintenant, je veux être seule dans ma chambre.
Il soupire.
-Très bien.
J'appuie ma tête contre sa poitrine avant de me souvenir que je ne veux pas que l'on me porte. J'ai ma fierté, bon sang.
-Lâche-moi…
Aussitôt, il obéit et je lui en suis reconnaissante. N'importe qui d'autre se serait acharné et m'aurait contrariée.
-Ce n'est même pas juste, bougonne Gustave près de moi. Je n'ai jamais eu le droit de la porter.
-Et tu n'en auras jamais l'occasion, grimacé-je.
Je m'écarte de Camille et me tourne vers les autres. Caprice m'adresse un sourire compatissant en réponse à une nuit qu'il sait sera difficile. Noah reste froid comme la pierre. Ses poings sont serrés et je me sens meurtrie en songeant qu'il me les adresse peut-être.
Que lui ai-je donc fait pour qu'il me traite de la sorte ? La colère me prend. Cet homme est insupportable. Un coup, il fait des efforts débiles pour parler du temps, la seconde d'après, il me regarde comme l'insecte des débuts. Pauvre type…
Je sors de la pièce et une fois sûre que je suis seule, je me permets de m'appuyer contre le mur. Ah mur tout chaud… Vous le saviez ? À moins que je ne sois réellement gelée. Snif, j'ai tendance à pencher pour la dernière supposition.
J'en avais presque oublié que je meurs de faim. Zut. J'ai omis d'en parler.
Apathique, je me dirige dans la salle de bain pour le fameux lavage de dents (et oui, Abigaël a tout prévu ! deux brosses à dents valent toujours mieux qu'une…pour si on perd l'une, ou si on se la fait voler par des pervers !). Quand on pense qu'ils voulaient que je le fasse devant eux… Ils ont vraiment de ces idées !
Je scrute mon reflet livide (plus que d'habitude, j'entends) et me prends à sourire bêtement. Qu'est-ce que cela aurait donné ? Je prends ma brosse à dents, mets ce qu'il faut dessus et, appuyée au rebord du lavabo, je frotte de-ci de-là. Je fais la moue. Il n'y a rien de vraiment sexy dans la démarche.
Je frotte encore, et sens la brosse à dents s'enfoncer à un rythme régulier dans ma gorge. S'enfoncer. Un malaise me prend et je crispe mes mains sur le rebord. Je crois que je comprends. Je regarde la brosse à dents, et me pique un fou rire maladif. Des vrais tarés. S'ils en sont à penser à ça…
Juste pour le plaisir, je joue avec. Je ferme les yeux, et me prends à en lécher le bout (oui je vous avais dit que j'étais douée). Je frotte, la fait sortir, la fait rentrer et ce faisant, le dentifrice se met à ruisseler le long mon menton. Des vrais pervers vraiment. Les yeux toujours fermés, je frotte encore, mais ne sais plus vraiment ce que je fais.
Où suis-je ? Pourquoi suis-je en train de m'amuser avec ma brosse à dents ? Mes jambes sont flageolantes, et je vais pour tomber à même le sol… avant que des mains puissantes ne me rattrapent.
-Ca va ?
J'ouvre grand les yeux, choquée, et plonge mon regard dans celui scrutateur de Noah. Je tente de me redresser mais mes membres tremblent bien trop, je crois.
Noah comprend et me retire la brosse à dents (du plaisir, si j'ose dire) des mains pour la jeter dans le lavabo. Eh, ce n'est pas hygiénique de faire ça ! Qui me dit qu'il n'y a pas un mariol qui pisse dans le lavabo histoire de ne pas avoir à faire le trajet jusqu'aux toilettes ?
Mes pensées s'embrouillent et seul reste le tracé de feu que fait la main de Noah sur mon menton. Mais que fait-il ? Lorsque je le vois lécher ses doigts couverts de dentifrice, je comprends. Berk. Un dingue ! Sauvez-moi ! Je m'essuie prestement la mâchoire et tente de me redresser. Il veut m'aider mais je ne me souviens que trop bien du regard froid de tout à l'heure. Il me méprise alors autant ne pas le forcer.
-Je me débrouillerai seule, lâché-je, tremblotante.
Je m'enfuis et cours me réfugier dans ma chambre. Je m'effondre à même mon lit et pose ma main sur mon menton. J'en sens encore le tracé. Argh, du calme Abigaël…
La colère vient, fidèle compagne de ma maladie. Pourquoi agit-il de la sorte ? Pourquoi se montre-t-il si froid puis si gentil ? Et vice versa… Est-ce pour me faire davantage souffrir, moi, pauvre femme qui ose m'approcher de ses compagnons, qui m'entends si bien avec Caprice ? Que dois-je faire pour qu'il comprenne qu'ils ne m'intéressent pas ?
Des larmes viennent s'ajouter au tableau et je serais tentée de dire que ce sont des larmes de rage. Mais ce n'est pas vrai. C'est de la souffrance pure, une souffrance effroyable qui me compresse le cœur et m'appauvrit les sens. Une souffrance qui me fait me recroqueviller plus encore sur mon lit, qui braque mon corps déjà convulsé et souffreteux.
Une lumière s'élève dans ma chambre avant que la pénombre ne revienne.
Aurais-je oublié de fermer ma porte à clef ? C'est bien probable. Et merde ! Le premier qui tente de s'approcher, je lui fais une prise de karaté, version nuisible qu'il ne fallait pas approcher !
- ça va ?
Oh non ! Ou plutôt tant mieux. Serait-il bon pour mon métabolisme de me venger sur Noah pour ce qu'il m'inflige ? Je soupire. Non. Ce serait pire.
-Dégage, Noah. J'ai dit que je voulais être seule ! (Tiens je me rappelle Camille hier…)
Ma voix fait vraiment pitié. Un gémissement, tout au plus un murmure.
Une main vient me tâter le front et je la repousse durement. C'est ironique n'est-ce pas ? Le geste est-il là pour me rappeler les tous débuts, ce soir maudit où ma vie fut réduite à néant ? Ce même soir, où j'avais tâté le front brulant d'un certain SDF…
-Tu veux que je reste avec toi ?
Je m'étouffe et peine à recouvrir une respiration normale. Mais qu'est-ce qu'il fout ? Une réponse vient se loger dans mon esprit.
Non, mieux vaut grommeler un refus.
-Pas la peine, j'ai dit non… et ne t'inquiète pas, je n'irais pas voir les autres. Si ça te rassure.
Je lève les yeux, histoire de voir le soulagement se peindre sur ses traits parfaits, mais je ne rencontre que colère. Noah carre les mâchoires, plisse le front. Qu'ai-je encore fait ? Le désespoir m'envahit de constater qu'il me voit dans cet état et se montre si abject, et à l'identique ma colère s'élève.
-Qu'est-ce qu'il y a encore ?
-Rien.
Je déglutis et rends ferme ma voix.
-Alors dégage.
-Non.
-Mais…
-Aby, ça t'amuse de fricoter avec tout le monde ?
J'en reste coite un moment et crois ne pas avoir saisi.
-Pardon ?
-Tu m'as très bien compris. Tu trouves ça sympa, toi qui nous détestais il n'y a pas une semaine, de dormir avec tout le monde ?
-Mais… mais t'es un taré ! Je ne fricote pas, je me rends utile.
Est-il seulement venu pour mettre les points sur les « i » ? Quelle cruauté de le faire maintenant ! Tiens, je serais bien tentée d'appeler Camille à l'aide mais je doute qu'il m'entende. Pourtant demain c'est sûr, Noah va passer un sale quart d'heure.
-Tu te rends utile ? grince l'homme. Moi, je dirais plutôt que tu joues à la trainée.
Je me redresse brusquement, allez savoir où j'en trouve la force, et lui assène une gifle magistrale.
-Tu retires immédiatement ce que tu viens de dire, abruti.
Il reste un moment silencieux.
-Pardon.
-Y'a intérêt. Sociopathe. Jaloux. Crétin.
-Naïve.
-Je ne joue pas, Noah. Tu n'as pas le droit de sortir des trucs pareils. Et pas maintenant. Je suis mal, et toi, qu'est-ce que tu fais ?
-Pardon.
Ce n'est pas la réponse que j'attendais. J'espérais un peu plus de répondant. Il ne sait pas ce qu'il veut ce mec !
-Noah, haleté-je, je ne suis pas à ta botte. Je ne suis pas à la botte des autres non plus. Et ils ne t'appartiennent pas, j'ai le droit de faire ce qui me plait avec qui je veux. Ça ne signifie pas que je vais leur sauter dessus. Maintenant sors d'ici.
Noah me scrute, et je vois de la tristesse malgré la pénombre. Je suis perdue. Je viens pourtant de lui dire ce qu'il voulait, non ?
-Tu as raison, marmonne-t-il, ils ne m'appartiennent pas, je ne peux pas les forcer à faire comme il me plait.
Je baisse les yeux, afin de cacher le pincement au cœur que ces propos mélancoliques me font.
-Mais toi si, lâche-t-il.
Hein ? Quoi ? Moi ?
Je relève les yeux, avant de pousser un cri lorsqu'il me prend dans ses bras.
-Noah, lâche-moi tout de suite.
Peine perdue.
Je le vois m'envelopper de son étreinte forcée, et cherche ma clé pour me défaire de mon bracelet anti-j'oblige-les-autres.
Le temps de la retrouver, Noah est entré dans sa propre chambre. Il me jette sur son lit et se met sur moi.
-Toi, répète-t-il, tu m'appartiens.
J'en ai le souffle court, et laisse tomber la maudite clef pour me plonger dans ses yeux sombres.
-Je t'ai faite, continue-t-il, je suis responsable de toi. Tu l'as dit.
L'apollon laisse errer sa main brulante contre ma peau glacée.
-Alors laisse-moi m'occuper de toi. Et cesse de me rendre jaloux avec les autres, je t'ai prévenue pourtant.
Je plisse les yeux très fort, les rouvre, mais il ne s'agit pas d'une illusion. Je suis belle et bien dans la chambre de Noah, et celui-ci veut s'occuper de moi. Culpabilité. Désir. Je devrais sans doute lui en retourner une pour le principe. Abigaël n'appartient à personne. Et pourtant…
Une pulsion me vient, un désir, et je l'attrape pour me coller à lui. Il est chaud, ça fait du bien. Je tremble davantage encore et Noah m'enveloppe de ses bras chaleureux. Il veut s'occuper de moi ce soir. Il est jaloux. Se pourrait-il qu'il me voie avec autre chose que de la méfiance ?
Mieux, me considère-t-il comme un bien à protéger des autres ? Être gay, et pourtant tenir à quelqu'un du sexe opposé… cela doit être dur, il doit souffrir.
Pour ma part, j'ai affirmé refuser que l'on s'occupe de moi, je l'ai revendiqué… Mais… Vraiment, je lui appartiens ? Et en outre, je me sens en sécurité auprès de ce monstre cruel… Étrange paradoxe, n'est-il pas ?
Je le sens me dévêtir mais je n'ai pas peur, je sais qu'il ne s'agit que de pouvoir me réchauffer davantage. Prenez-moi pour une naïve, mais c'est effectivement le cas, car une fois en petite tenue, il se contente de me coller un peu plus à lui, et je me laisse bercer par ses doigts dans mes cheveux. Je me love davantage contre lui et bénis ces pulsions qui m'assaillent.
Jamais je n'aurais été en mesure d'agir ainsi dans mon état normal. Et sans doute jamais Noah ne se serait-il soucié de moi sans ma faiblesse. Des larmes coulent sur mon visage, et je songe que demain il redeviendra froid à mon égard.
Passons, il faut savoir profiter des bonnes choses, aussi éphémères puissent-elles être.
Chaleur. Bonheur. Tremblements. Que rêver de mieux ?
Ah oui, je sais. Sans doute de sentir Noah se rapprocher de mon oreille pour me souffler des douceurs.
-Tu es à moi, ai-je cru entendre.
Pourquoi pas. C'est toujours mieux que rien !