Chapitre 3

3281 Words
Mikhaïlof était au travail, comme toujours, quand on lui remit les cartes du comte Wronsky et de Golinitchef. La matinée s’était passée à peindre dans son atelier, mais, en rentrant chez lui, il s’était mis en colère contre sa femme, qui n’avait pas su s’arranger avec une propriétaire exigeante. « Je t’ai dit vingt fois de ne pas entrer en discussion avec elle. Tu es une sotte achevée, mais tu l’es triplement quand tu te lances dans des explications italiennes. – Pourquoi ne songes-tu pas aux arriérés ? ce n’est pas ma faute, à moi : si j’avais de l’argent… – Laisse-moi la paix, au nom du ciel ! – cria Mikhaïlof, la voix pleine de larmes, et il se retira dans sa chambre de travail, séparée par une cloison de la pièce commune, en ferma la porte à clef, et se boucha les oreilles. – Elle n’a pas le sens commun ! » se dit-il, s’asseyant à sa table et se mettant avec ardeur à la tâche. Jamais il ne faisait de meilleure besogne que lorsque l’argent manquait, et surtout lorsqu’il venait de se quereller avec sa femme. Il avait commencé l’esquisse d’un homme en proie à un accès de colère ; ne la retrouvant pas, il rentra chez sa femme, l’air bourru, sans la regarder, et demanda à l’aîné des enfants le dessin qu’il leur avait donné. Après bien des recherches, on le trouva, sali, couvert de taches de bougie. Il l’emporta tel quel, le plaça sur sa table, l’examina à distance en fermant à demi les yeux, puis sourit avec un geste satisfait. « C’est ça, c’est ça ! » murmura-t-il, prenant un crayon et dessinant rapidement. Une des taches de bougie donnait à son esquisse un aspect nouveau. Tout en crayonnant il se souvint du menton proéminent de l’homme auquel il achetait des cigares, et aussitôt son dessin prit cette même physionomie énergique et accentuée, et l’esquisse cessa d’être une chose vague, morte, pour s’animer et devenir vivante. Il en rit de plaisir. Comme il achevait soigneusement son dessin, on lui apporta les deux cartes. « J’y vais à l’instant », répondit-il. Puis il rentra chez sa femme. « Voyons, Sacha, ne sois pas fâchée, dit-il avec un sourire tendre et en même temps craintif, tu as eu tort, j’ai eu tort aussi. J’arrangerai les choses. » Et, réconcilié avec sa femme, il endossa un paletot olive à collet de velours, prit son chapeau, et se rendit à l’atelier, vivement préoccupé de la visite de ces grands personnages russes, venus en calèche pour voir son atelier. Au fond, son opinion sur le tableau qui s’y trouvait exposé se résumait ainsi : personne n’était capable d’en produire un pareil. Ce n’est pas qu’il le crût supérieur aux Raphaëls, mais il était sûr d’y avoir mis tout ce qu’il voulait y mettre, et défiait les autres d’en faire autant. Cependant, malgré cette conviction, qui datait pour lui du jour où l’œuvre avait été commencée, il attachait une importance extrême au jugement du public, et l’attente de ce jugement l’émouvait jusqu’au fond de l’âme. Il attribuait à ses critiques une profondeur de vues qu’il ne possédait pas lui-même, et s’attendait à leur voir découvrir dans son tableau des côtés neufs, qu’il n’y avait pas encore remarqués. Tout en avançant à grandes enjambées, il fut frappé, malgré ses préoccupations, de l’apparition d’Anna, doucement éclairée, debout dans l’ombre du portail, causant avec Golinitchef, et regardant approcher l’artiste qu’elle cherchait à examiner de loin. Celui-ci, sans même en avoir conscience, enfouit aussitôt cette impression dans quelque coin de son cerveau, pour s’en servir un jour, comme du menton de son marchand de cigares. Les visiteurs, déjà désenchantés sur le compte de Mikhaïlof par les récits de Golinitchef, le furent plus encore par l’extérieur du peintre. De taille moyenne et trapue, Mikhaïlof avec sa démarche agitée, son chapeau marron, son paletot olive et son pantalon étroit démodé, produisait une impression que la vulgarité de sa longue figure et le mélange de timidité et de prétention à la dignité qui s’y peignaient, ne contribuaient pas à rendre favorable. « Faites-moi l’honneur d’entrer », dit-il, cherchant à prendre un air indifférent, tandis qu’il introduisait ses visiteurs et leur ouvrait la porte de l’atelier. À peine entrés, Mikhaïlof jeta un nouveau coup d’œil sur ses hôtes ; la tête de Wronsky, aux pommettes légèrement saillantes, se grava instantanément dans son imagination, car le sens artistique de cet homme travaillait en dépit de son trouble, et amassait sans cesse des matériaux. Ses observations fines et justes s’appuyaient sur d’imperceptibles indices. Celui-ci (Golinitchef) devait être un Russe fixé en Italie. Mikhaïlof ne savait ni son nom, ni l’endroit où il l’avait rencontré, encore moins s’il lui avait jamais parlé ; mais il se rappelait sa figure comme toutes celles qu’il voyait, et se souvenait de l’avoir déjà classé dans l’immense catégorie des physionomies pauvres d’expression, malgré leur faux air d’originalité. Un front très découvert et beaucoup de cheveux par derrière donnaient à cette tête une individualité purement apparente, tandis qu’une expression d’agitation puérile se concentrait dans l’étroit espace qui séparait les deux yeux. Wronsky et Anna devaient, selon Mikhaïlof, être des Russes de distinction, riches et ignorants des choses de l’art, comme tous les Russes riches qui jouent à l’amateur et au connaisseur. « Ils ont certainement visité les galeries anciennes, et, après avoir parcouru les ateliers des charlatans allemands et des imbéciles préraphaélistes anglais, ils me font l’honneur d’une visite pour compléter leur tournée », pensa-t-il. – La façon dont les dilettantes examinent les ateliers des peintres modernes, lui était bien connue : il savait que leur seul but est de pouvoir dire que l’art moderne prouve l’incontestable supériorité de l’art ancien. Il s’attendait à tout cela, et le lisait dans l’indifférence avec laquelle ses visiteurs causaient entre eux en se promenant dans l’atelier, et regardaient à loisir les bustes et les mannequins, tandis que le peintre découvrait son tableau. Malgré cette prévention et l’intime conviction que des Russes riches et de haute naissance ne pouvaient être que des imbéciles et des sots, il déroulait des études, levait les stores, et dévoilait d’une main troublée son tableau. « Voici, dit-il, s’éloignant du tableau et le désignant du geste aux spectateurs. – C’est le Christ devant Pilate. – Mathieu, chapitre XXVII. » Il sentit ses lèvres trembler d’émotion, et se recula pour se placer derrière ses hôtes. Pendant les quelques secondes de silence qui suivirent, Mikhaïlof regarda son tableau d’un œil indifférent, comme s’il eût été l’un des visiteurs. Malgré lui, il attendait un jugement supérieur, une sentence infaillible, de ces trois personnes qu’il venait de mépriser l’instant d’avant. Oubliant sa propre opinion, aussi bien que les mérites incontestables qu’il reconnaissait à son œuvre depuis trois ans, il la voyait du regard froid et critique d’un étranger, et n’y trouvait plus rien de bon. Combien les phrases poliment hypocrites qu’il allait entendre seraient méritées, combien ses hôtes auraient raison de le plaindre et de se moquer de lui, une fois sortis ! Ce silence, qui ne dura cependant pas au delà d’une minute, lui parut d’une longueur intolérable, et, pour l’abréger et dissimuler son trouble, il fit l’effort d’adresser la parole à Golinitchef. « Je crois avoir eu l’honneur de vous rencontrer, dit-il, jetant des regards inquiets tantôt sur Anna, tantôt sur Wronsky, pour ne rien perdre du jeu de leurs physionomies. – Certainement ; nous nous sommes rencontrés chez Rossi, le soir où cette demoiselle italienne, la nouvelle Rachel, a déclamé ; vous en souvient-il ? » répondit légèrement Golinitchef, détournant ses regards sans le moindre regret apparent. Il remarqua cependant que Mikhaïlof attendait une appréciation, et ajouta : « Votre œuvre a beaucoup progressé depuis la dernière fois que je l’ai vue, et maintenant, comme alors, je suis très frappé de votre Pilate. C’est bien là un homme bon, faible, tchinovnick jusqu’au fond de l’âme, qui ignore absolument la portée de son action. Mais il me semble… » Le visage mobile de Mikhaïlof s’éclaircit, ses yeux brillèrent, il voulut répondre : mais l’émotion l’en empêcha et il feignit un accès de toux. Cette observation de détail, juste, mais de nulle valeur pour lui, puisqu’il tenait en mince estime l’instinct artistique de Golinitchef, le remplissait de joie. Du coup il se prit d’affection pour son hôte, et passa subitement de l’abattement à l’enthousiasme. Soudain son tableau retrouva pour lui sa vie si complexe, et si profonde. Wronsky et Anna causaient à voix basse, comme on le fait aux expositions de peinture, pour ne pas risquer de froisser l’auteur, et surtout pour ne pas laisser entendre une de ces remarques si facilement absurdes lorsqu’on parle d’art. Mikhaïlof crut à une impression favorable sur son tableau et se rapprocha d’eux. « Quelle admirable expression a ce Christ ! » dit Anna, pensant que cet éloge ne pouvait être qu’agréable à l’artiste, puisque le Christ formait le personnage principal du tableau. Elle ajouta : « On sent qu’il a pitié de Pilate. » C’était encore une des mille remarques justes et banales qu’on pouvait faire. La tête du Christ devait exprimer la résignation à la mort, le sentiment d’un profond désenchantement, d’une paix surnaturelle, d’un sublime amour, par conséquent aussi la pitié pour ses ennemis ; Pilate le tchinovnick devait forcément représenter la vie charnelle, par opposition au Christ, type de la vie spirituelle, et par conséquent avoir l’aspect d’un vulgaire fonctionnaire ; mais le visage de Mikhaïlof s’épanouit néanmoins. « Et comme c’est peint ! quel air autour de cette figure ! on en pourrait faire le tour, dit Golinitchef, voulant montrer par cette observation qu’il n’approuvait pas le côté réaliste du Christ. Oui, c’est une œuvre magistrale ! dit Wronsky. Quel relief dans ces figures du second plan. Voilà de l’habileté de main ! ajouta-t-il se tournant vers Golinitchef et faisant allusion à une discussion dans laquelle il s’était avoué découragé par les difficultés pratiques de l’art. – C’est tout à fait remarquable ! » dirent Golinitchef et Anna. Mais la dernière observation de Wronsky piqua Mikhaïlof, il fronça le sourcil et regarda Wronsky d’un air mécontent ; il ne comprenait pas bien le mot « habileté ». Souvent il avait remarqué, même dans les éloges qu’on lui adressait, qu’on opposait cette habileté technique au mérite intrinsèque de l’œuvre, comme s’il eût été possible de peindre une mauvaise composition avec talent ! « La seule remarque que j’oserai faire si vous me le permettez… dit Golinitchef. – Faites-la, de grâce, répondit Mikhaïlof, souriant sans gaieté. – C’est que vous avez peint un homme Dieu et non le Dieu fait homme. Du reste, je sais que c’était là votre intention. – Je ne puis peindre le Christ que tel que je le comprends, dit Mikhaïlof d’un air sombre. – Dans ce cas, excusez un point de vue qui m’est particulier ; votre tableau est si beau que cette observation ne saurait lui faire du tort… Prenons Ivanof pour exemple. Pourquoi ramène-t-il le Christ aux proportions d’une figure historique ? Il ferait aussi bien de choisir un thème nouveau, moins rebattu. – Mais si ce thème-là est le plus grand de tous pour l’art ? – En cherchant, on trouverait bien autre chose. L’art, selon moi, ne souffre pas la discussion ; or cette question se pose devant le tableau d’Ivanof : est-ce un Dieu ? et l’unité de l’impression se trouve ainsi détruite. – Pourquoi cela ? Il me semble que cette question ne peut plus se poser pour des hommes éclairés », répondit Mikhaïlof. Golinitchef n’était pas de cet avis et, fort de son idée, battit le peintre dans une discussion où celui-ci ne sut pas se défendre. Anna et Wronsky, regrettant le bavardage savant de leur ami, échangeaient des regards ennuyés ; ils prirent enfin le parti de continuer seuls la visite de l’atelier, et s’arrêtèrent devant un petit tableau. « Quel bijou ! c’est charmant ! dirent-ils tous deux d’une même voix. – Qu’est-ce qui leur plaît tant ! » pensa Mikhaïlof. Il avait complètement oublié ce tableau, fait depuis trois ans. Une fois une toile achevée, il ne la regardait plus volontiers, et n’avait exposé celle-ci que parce qu’un Anglais désirait l’acheter. – Ce n’est rien ; une ancienne étude, dit-il. – Mais c’est excellent ! » reprit Golinitchef, subissant très sincèrement le charme du tableau. Deux enfants pêchaient à la ligne à l’ombre d’un cytise. L’aîné, tout absorbé, retirait prudemment sa ligne de l’eau ; le plus jeune, couché dans l’herbe, appuyait sur son bras sa tête blonde ébouriffée, en regardant l’eau de ses grands yeux pensifs. À quoi pensait-il ? L’enthousiasme produit par cette étude ramena un peu Mikhaïlof à sa première émotion, mais il redoutait les vaines réminiscences du passé, et voulut conduire ses hôtes vers un troisième tableau. Wronsky lui déplut en demandant si l’étude était à vendre ; cette question d’argent lui parut inopportune et il répondit en fronçant les sourcils : « Il est exposé pour la vente. » Les visiteurs partis, Mikhaïlof s’assit devant son tableau du Christ et de Pilate, et repassa mentalement tout ce qui avait été dit et sous-entendu par eux. Chose étrange ! les observations qui semblaient avoir tant de poids en leur présence, et quand lui-même se mettait à leur point de vue, perdaient maintenant toute signification. En examinant son œuvre de son regard d’artiste, il rentra dans la pleine conviction de sa perfection et de sa haute valeur, et revint par conséquent à la disposition d’esprit nécessaire pour continuer son travail. La jambe du Christ en raccourci avait cependant un défaut ; il saisit sa palette et, tout en corrigeant cette jambe, regarda sur le second plan la tête de Jean, qu’il considérait comme le dernier mot de la perfection, et que les visiteurs n’avaient même pas remarquée. Il essaya d’y toucher aussi, mais pour bien travailler il devait être moins ému, et trouver un juste milieu entre la froideur et l’exaltation. Pour le moment, l’agitation l’emportait ; il voulut couvrir son tableau, s’arrêta, soulevant la draperie d’une main, et sourit avec extase à son saint Jean. Enfin, s’arrachant à grand’peine à sa contemplation, il laissa retomber le rideau, et retourna chez lui fatigué mais heureux. Wronsky, Anna et Golinitchef rentrèrent gaiement au palazzo, causant de Mikhaïlof et de ses tableaux. Le mot talent revenait souvent dans leur conversation ; ils entendaient par là, non-seulement un don inné, presque physique, indépendant de l’esprit et du cœur, mais quelque chose de plus étendu, dont le sens vrai leur échappait. « Du talent, disaient-ils, certes il en a, mais ce talent n’est pas suffisamment développé, faute de culture intellectuelle, défaut propre à tous les artistes russes. » Wronsky acheta le petit tableau et décida même Mikhaïlof à faire le portrait d’Anna. L’artisan vint au jour indiqué et commença une esquisse, qui, dès la cinquième séance, frappa Wronsky par sa ressemblance, et par un sentiment très fin de la beauté du modèle. « Je lutte depuis si longtemps sans parvenir à rien, disait Wronsky en parlant de son portrait d’Anna, et lui n’a qu’à la regarder pour la bien rendre ; voilà ce que j’appelle savoir son métier. » « Cela viendra avec la pratique, » disait Golinitchef pour le consoler ; car à ses yeux Wronsky avait du talent, et possédait d’ailleurs une instruction qui devait élever en lui le sentiment de l’art. Au reste, les convictions de Golinitchef étaient corroborées par le besoin qu’il avait des éloges et de la sympathie de Wronsky pour ses propres travaux ; c’était un échange de bas procédés. Mikhaïlof, hors de son atelier, paraissait un autre homme ; au palazzo surtout, il se montra respectueux avec affectation, soigneux d’éviter toute intimité avec des gens qu’au fond il n’estimait plus. Il n’appelait Wronsky que « Votre Excellence » et, malgré les invitations réitérées d’Anna, n’accepta jamais à dîner, et ne se montra qu’aux heures des séances. Anna fut plus aimable pour lui que pour d’autres ; Wronsky le traita avec une politesse exquise et désira avoir son opinion sur ses tableaux ; Golinitchef ne négligea aucune occasion de lui inculquer des idées saines sur l’art : Mikhaïlof n’en resta pas moins froid. Anna sentait cependant qu’il la regardait volontiers, quoiqu’il évitât toute conversation ; quant aux conseils demandés par Wronsky, il se retrancha dans un silence obstiné, regarda les tableaux sans mot dire, et ne cacha pas l’ennui que lui causaient les discours de Golinitchef. Cette sourde hostilité produisit une pénible impression, et l’on se trouva mutuellement soulagé lorsque, les séances terminées, Mikhaïlof cessa de venir au palazzo, laissant en souvenir de lui un admirable portrait. Golinitchef fut le premier à exprimer l’idée que le peintre était envieux de Wronsky. « Ce qui le rend furieux, c’est de voir un homme riche, haut placé, comte par-dessus le marché, ce qui les vexe toujours, arriver sans se donner grand’peine à faire aussi bien, peut-être mieux que lui ; il a consacré sa vie à la peinture, mais vous, vous possédez une culture d’esprit à laquelle des gens comme Mikhaïlof n’arriveront jamais. » Wronsky, tout en prenant le parti du peintre, donnait au fond raison à son ami, car, dans sa conviction intime, il trouvait très naturel qu’un homme dans une situation tion inférieure lui portât envie. Les deux portraits d’Anna auraient dû l’éclairer et lui montrer la différence qui existait entre Mikhaïlof et lui ; il la comprit assez pour renoncer au sien en le déclarant superflu, et se contenter de son tableau moyen âge, dont il était aussi satisfait que Golinitchef et Anna, parce qu’il ressemblait, beaucoup plus que tout ce que faisait Mikhaïlof, à un tableau ancien. L’artiste, de son côté, malgré l’attrait que le portrait d’Anna avait eu pour lui, fut heureux d’être délivré des discours de Golinitchef et des œuvres de Wronsky ; on ne pouvait certes pas empêcher celui-ci de s’amuser, les dilettantes ayant malheureusement le droit de peindre ce que bon leur semble : mais il souffrait de ce passe-temps d’amateur. Nul ne peut défendre à un homme de se pétrir une poupée de cire et de l’embrasser, mais qu’il n’aille pas la caresser devant deux amoureux ! La peinture de Wronsky lui produisait un effet d’insuffisance analogue ; elle le blessait, le froissait : il la trouvait ridicule et pitoyable. L’engouement de Wronsky pour la peinture et le moyen âge fut du reste de courte durée ; il eut assez d’instinct artistique pour ne pas achever son tableau, et reconnaître tristement que les défauts, peu apparents au début, devenaient criants à mesure qu’il avançait. Il était dans le cas de Golinitchef, qui, tout en sentant le vide de son esprit, se nourrissait volontairement d’illusions, et s’imaginait mûrir ses idées et assembler des matériaux. Mais là où celui-ci s’aigrissait et s’irritait, Wronsky restait parfaitement calme : incapable de se tromper lui-même, il abandonna simplement la peinture avec sa décision de caractère habituelle, sans chercher à se justifier ni à s’expliquer. Mais la vie sans occupation devint vite intolérable dans cette petite ville, le palazzo lui parut tout à coup vieux et sale ; les taches des rideaux prirent un aspect sordide, les fentes dans les mosaïques, les écaillures des corniches, l’éternel Golinitchef, le professeur italien et le voyageur allemand devinrent tous intolérablement ennuyeux, et Wronsky sentit l’impérieux besoin de changer d’existence. Anna fut étonnée de ce prompt désenchantement, mais consentit bien volontiers à retourner en Russie habiter la campagne. Wronsky voulait passer par Pétersbourg pour y conclure un acte de partage avec son frère, et Anna pour y voir son fils. L’été devait se passer pour eux dans la grande terre patrimoniale de Wronsky.
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