Chapitre 3-3

1792 Words
Quand enfin leur tour vint, elle n’eut pas envie de le battre tout de suite. Elle lui donna l’occasion de montrer ce qu’il avait appris en très peu de temps sur des enchaînements simples. Il se débrouilla très bien malgré les nombreuses petites fautes qu’il commit et dont elle aurait pu profiter. — Aila, vous devez prouver ce que vous valez au kenda. Assez joué, cessez d’amuser la galerie et finissons-en, voulez-vous ! lui murmura Pardon, ses yeux rieurs fixés sur elle. Et ce fut ce qu’elle fit ! Il tenta de se défendre, mettant au point des stratégies ingénieuses qui combinaient plusieurs enchaînements, mais il se fit battre à plate couture tant Aila semblait voltiger dans les airs, imprévisible, intouchable, tout simplement imbattable… Son kenda fendait l’espace comme si une vie propre l’animait. Le spectacle était à couper le souffle… que perdit Pardon, plié en deux, quand, voulant parer un dernier assaut, il reçut en plein ventre le bâton juste destiné à le frôler. Aila se précipita vers lui, tandis que le gong retentissait. — Pardon, vous allez bien ? Il lui adressa un signe de la main pour lui dire oui, mais mit plusieurs minutes pour retrouver quelques couleurs et sa respiration. — Ouf, ça va mieux et dire que vous m’avez à peine effleuré ! S’ils ne vous choisissent pas comme nouveau commandant de leurs armées, c’est qu’ils sont demeurés ! Aila jeta un coup d’œil, constatant avec soulagement que personne n’avait entendu les paroles hardies de Pardon. — Gardez donc vos opinions pour vous, cela serait préférable. Voulez-vous que je m’assure que je ne vous ai rien de cassé ? — Vous savez le faire aussi… C’est gentil, merci ! Mais j’ai déjà palpé et je semble entier ! Aila le reconsidéra une nouvelle fois : il dégageait une telle bonne humeur qu’elle en était communicative. Et tellement de compétences, il paraissait si complet. Ce ne serait pas elle qu’ils choisiraient, mais un garçon comme lui. Un homme, un vrai, pas elle, une gamine… — Merci, Pardon, vous avez été un extraordinaire adversaire et j’ai pris beaucoup de plaisir à vous combattre. Pour l’aider à se relever, elle lui tendit la main, qu’il saisit, gardant l’autre sur son estomac malmené. — Moi aussi ! Dites, si nous nous distinguons tous les deux ou si nous demeurons à Antan, bien que je préfère la première solution, vous finirez de m’apprendre à me battre au kenda, j’ai adoré ! — Si nous restons ici, je crains que cela ne plaise pas à Barou. — Oui, mais comme nous serons sélectionnés, cela ne posera pas de problèmes ! Elle répondit par un rire sans joie. Comment faisait-il pour paraître si sûr de lui, alors qu’elle doutait si souvent de tout ? — Si nous sommes choisis tous les deux, je vous le promets ! — Bien ! Vous venez boire un verre à mon réfectoire ? Il le faisait exprès ou il était quand même un peu bête. — Je n’imagine pas ma présence au milieu des élèves de Barou comme une bonne idée… Pardon marqua une pause avant de répondre : — Vous auriez eu raison il y a trois ans, mais aujourd’hui, la teneur de ce qui s’y échange vous surprendrait. Aubin a beaucoup fait évoluer les mentalités à votre sujet, de façon prudente. L’air de rien, il a réussi à susciter la curiosité et, si l’écurie avait été bâtie différemment, vous auriez bénéficié d’un public tous les soirs. Cependant, je comprends que vous refusiez. Alors, peut-être une autre fois cela vous paraîtra-t-il envisageable ? Au revoir, Aila. Au loin, elle entendit vaguement Elieu annoncer que tous les candidats seraient reçus individuellement au château, mais elle perdit le reste des propos, médusée par ceux de Pardon. Qu’avait donc pu dire Aubin sur elle sans blesser son père ? Comment avait-il pu créer la curiosité à son sujet ? Et quel intérêt y avait-il le soir pour susciter un tel public autour de l’écurie ? Mais oui, il ne pouvait en être autrement ! Ils auraient voulu assister aux entraînements de kenda entre elle et son oncle ! — Magnifique combat, Aila ! Mais tu m’expliques cet échauffement basique au début ? s’exclama Bonneau. Son expression dut parler pour elle. — Ah !… Tu n’as pas désiré l’exterminer tout de suite. Je me demande quand même si ton choix stratégique correspondait aux enjeux. Enfin, après, tu étais la reine ! Cependant, j’ai noté quelques petits défauts à corriger. Viens, on va en discuter. Il la prit par l’épaule, commençant l’énumération des erreurs en question. — Dis, Bonneau, maintenant, je t’appelle comment ? l’interrompit Aila. Il se tut. Le silence se prolongea. — Comme tu veux, Aila. J’ai été ton père quand tu m’appelais Bonneau. Je le serai encore si tu m’appelles papa. — Alors, va pour… papa. Je vais devoir m’habituer parce que, jusqu’à présent, je n’avais jamais pu utiliser ce mot. — Va pour papa, ma chère fille. Il l’étreignit très fort dans ses bras avant de s’éloigner et reprit : — S’il te plaît, revenons aux fautes que je t’ai mentionnées… Aila cessa d’écouter, elle verrait cela demain, mais entendre le son de la voix de Bonneau tout près d’elle la rassurait. Elle se sentit heureuse, entière et complètement vivante ! Quelle que soit la façon dont se termineraient les joutes le lendemain, elle avait beaucoup grandi en une journée et, volontairement, elle chassa l’ombre d’Aubin de son esprit pour profiter du moment. Inutile de se monter la tête avec une histoire triste si les choses s’arrangeaient au final. Il fallait juste attendre. — Aila, tu m’écoutes ? — Non, Bonn… papa, mais continue à parler quand même ! Et elle éclata de rire. En fin de soirée, alors qu’elle brossait Lumière, elle entendit un pas résonner dans l’écurie et découvrit, dans la lumière de sa lanterne, Avelin. Il posa sa lampe sur un support avant de se tourner vers elle. — Bonneau m’avait dit que je vous trouverais là. Il affichait toujours ce petit sourire au coin des lèvres, pas vraiment moqueur, mais comme en attente de quelque chose… — Alors, à part vous défendre comme un animal sauvage avec toutes ces armes, que proposez-vous d’autre ? — Je peux suivre une piste, effacer mes traces ou en créer de nouvelles, tendre des pièges ou les déjouer, soigner… — Bien, bien… Mais quand vous avez prétendu que vous saviez tout faire, j’avais imaginé des talents un peu plus personnels… Aila rougit jusqu’aux oreilles. Comment pouvait-il, juste en une seule remarque, la mettre si mal à l’aise ? Elle répliqua : — Le genre de talents auxquels vous faites allusion, Prince Avelin, je les réserve à ceux que je choisis et vous n’en faites pas partie. Elle se mordit les lèvres, c’était sorti tout seul. Que venait-elle de rétorquer à son prince ? Elle cligna des yeux avant de se remettre à le regarder. Il souriait, attendant de croiser son regard pour répliquer : — Quel tempérament, jeune damoiselle ! Au fait, j’étais venu vous chercher pour vous accompagner devant le conseil qui prendra sa décision à la fin de la journée. Après une dernière caresse, Aila abandonna Lumière et emboîta le pas du prince jusqu’à la salle du château où se déroulait la réunion. Parmi les membres présents, elle reconnut le frère d’Avelin, avec son air sévère, le mage royal ainsi qu’Hamelin, Elieu, Mélinda et, manque de chance, Barou. Avelin rejoignit Hubert tandis, qu’elle s’installait devant eux. Le prince héritier prit la parole : — Je suis Hubert, fils et représentant du roi Sérain d’Avotour. Avec mon frère, nous écouterons tous les avis et recommandations du conseil, mais au final, notre choix prévaudra. Aila Grand, vous nous avez particulièrement éblouis lors de ces joutes. Qu’auriez-vous à ajouter pour nous prouver que votre talent mérite une place dans notre équipe ? Elle comprit immédiatement le sens de la question; Avelin lui avait fait répéter sa réponse quelques instants auparavant : — Je ne me contente pas de combattre, sire Hubert, je sais aussi effacer des traces, en créer de nouvelles pour attirer dans un piège. J’ai appris les plantes et je fabrique des onguents pour soulager et cicatriser. Je connais l’organisme humain, je peux détecter des fractures, les réduire, masser des muscles ou des tendons douloureux. Je maîtrise les exercices qui requinquent des hommes très fatigués pour repartir malgré tout. Mon sens aigu de l’observation me permet, à votre demande, de vous décrire ce j’aurai aperçu l’espace d’un instant. — Intéressant… Tournez-vous. Quels sont les vêtements du mage royal ? — Il a revêtu une robe violette en soie avec un liseré vert aux manches et au col. À son doigt, il arbore une bague dorée avec l’œil des fées, symbole de notre pays. — Restez retournée. Que portait-il cet après-midi ? — Une robe gris foncé, toute simple et son anneau argenté, orné de la lune en croissant. Elle se douta qu’Orian hochait la tête pour confirmer sa description. — Très bien. Quelles personnes dans la pièce sont restées telles que ce matin ? — Vous-même et votre frère avez conservé vos habits de la journée, mais vous avez déposé votre poignard, tandis que le prince Avelin l’a gardé comme s’il comptait ressortir et pas vous. Sire Elieu s’est changé et a passé, sur son pantalon noir, le pourpoint pourpre qu’il affectionne le soir pour son confort. Dame Mélinda a juste ôté sa coiffe et remis un châle sur sa longue robe bleue. Aila entendait des murmures derrière elle. Elle avait perçu le reproche rapide qu’Hubert avait adressé à son frère. Avant d’entrer au conseil, Avelin n’ignorait pas qu’il ressortirait pour aller chercher quelqu’un, alors qu’il avait lancé la proposition comme si elle n’avait pas été préméditée… Aila avait encore perdu une occasion de se taire. Au point où elle en était, elle ajouta : — De plus, mon excellente oreille associée à un bon niveau d’analyse me permet de dire que le prince Avelin a trompé tout le monde, sauf le mage royal qui suspectait la supercherie. En revanche, le prince Hubert vient de découvrir la nouvelle fantaisie du benjamin…, conscient que ce n’est pas la première fois et sûrement pas la dernière. Cependant, dans le même temps, il préférerait qu’il arrête de manigancer ses coups en douce… Aila comprit au silence qui tomba derrière son dos qu’elle avait dépassé les limites de la bienséance due à la famille royale. — Retournez-vous, Aila, enjoignit Orian, j’apprécie grandement vos talents d’observatrice… Pour quelles raisons ne devrions-nous pas vous sélectionner ? — Parce que je parle trop, peut-être… Enfin, cela n’a pas toujours été le cas. Hamelin, sire Elieu et dame Mélinda vous le confirmeront… Parce que je suis une fille et que je n’ai que seize ans… Parce que si vous me choisissez, cela posera probablement des problèmes de cohésion d’équipe si je me retrouve avec des personnes comme Hector Plantu. — Bien. Quels autres concurrents trouvez-vous dignes de faire partie du groupe que nous allons former ? — Pardon Juste ! Incroyable combattant, rapide, efficace, fin stratège et sans points faibles ou presque. Elle n’hésita pas non plus pour le suivant : — Aubin Grand. Encore jeune, mais déterminé. De plus, il progresse de jour en jour. — Le présentez-vous parce qu’il s’agit de votre ex-frère ? coupa Orian. — Oh ! non, mage royal, loin de moi cette idée ! Aussi excellent archer que cavalier, sa compétence ne s’arrête pas là. Son tempérament extrêmement posé peut enfin empêcher des esprits irréfléchis de se jeter dans un piège, car il voit loin. — Bien. Merci pour vos réponses, Aila Grand. Rendez-vous demain à la troisième cloche dans la cour du château. Aila se retira, certaine d’avoir misérablement échoué, mais, si au moins, elle avait pu sauver Pardon et Aubin, elle aurait servi une noble cause. Quand elle rentra dans la maison, Bonneau leva la tête. Elle lui adressa un sourire triste avant de se diriger vers son lit. Elle n’avait pas envie de parler et il respecta son silence. Elle resta assise un long moment, immobile, le cœur lourd, puis finit par se déshabiller et se coucher pour s’endormir dans un sommeil sans rêves.
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