I-2

2275 Words
Enfin, à gauche, le lit avait été complètement défait et bouleversé. La paille même de la paillasse avait été retirée. – Pas la plus légère empreinte, murmura Gévrol contrarié ; il est arrivé avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans inconvénient maintenant. Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, près duquel il s’agenouilla. – Il n’y a pas à dire, grogna-t-il, c’est proprement fait. L’assassin n’est pas un apprenti. Puis, regardant de droite et de gauche : – Oh ! oh ! continua-t-il, la pauvre diablesse était en train de faire la cuisine quand on l’a frappée. Voilà sa poêle par terre, du jambon et des œufs. Le brutal n’a pas eu la patience d’attendre le dîner. Monsieur était pressé, il a fait le coup le ventre vide. De la sorte il ne pourra pas invoquer pour sa défense la gaieté du dessert. – Il est évident, disait le commissaire de police au juge d’instruction, que le vol a été le mobile du crime. – C’est probable, répondit Gévrol d’un ton narquois, c’est même pour cela que vous n’apercevez pas sur la table le plus léger couvert d’argent. – Tiens ! des pièces d’or dans ce tiroir ! s’exclama Lecoq, qui furetait de son côté ; il y en a pour trois cent vingt francs. – Par exemple ! fit Gévrol un peu déconcerté. Mais il revint vite de son étonnement et continua : – Il les aura oubliées. On cite plus fort que cela. J’ai vu, moi, un assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la tête qu’il ne se souvint plus de ce qu’il était venu faire et s’enfuit sans rien prendre. Notre gaillard aura été ému. Qui sait s’il n’a pas été dérangé ? On peut avoir frappé à la porte. Ce qui me le ferait croire volontiers, c’est que le gredin n’a pas laissé brûler la bougie, il s’est donné la peine de la souffler. – Bast ! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C’était peut-être un homme économe et soigneux. Les investigations des deux agents continuèrent par toute la maison, mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien découvrir absolument, pas une pièce à conviction, pas le plus faible indice pouvant servir de point de repère ou de départ. Même, tous les papiers de la veuve Lerouge, si elle en possédait, avaient disparu. On ne rencontra ni une lettre, ni un chiffon de papier, rien. De temps à autre, Gévrol s’interrompait pour jurer ou pour grommeler : – Oh ! c’est crânement fait ! voilà de la besogne numéro un. Le gredin a de la main ! – Eh bien ! messieurs ? demanda enfin le juge d’instruction. – Refaits, monsieur le juge, répondit Gévrol, nous sommes refaits ! Le scélérat avait bien pris toutes ses précautions. Mais je le pincerai… Avant ce soir j’aurai une douzaine d’hommes en campagne. D’ailleurs, il nous reviendra toujours. Il a emporté de l’argenterie et des bijoux, il est perdu. – Avec tout cela, fit M. Daburon, nous ne sommes pas plus avancés que ce matin ! – Dame ! on fait ce qu’on peut, gronda Gévrol. – Saperlotte ! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le père Tirauclair n’est-il pas ici ? – Que ferait-il de plus que nous ? riposta Gévrol en lançant un regard furieux à son subordonné. Lecoq baissa la tête et ne souffla mot, enchanté intérieurement d’avoir blessé son chef. – Qu’est-ce que ce père Tirauclair ? demanda le juge d’instruction ; il me semble avoir entendu ce nom-là je ne sais où. – C’est un rude homme ! s’exclama Lecoq. – C’est un ancien employé du Mont-de-Piété, ajouta Gévrol ; un vieux richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police, comme Ancelin était devenu garde du commerce, pour son plaisir. – Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire. – Lui ! répondit Lecoq, il n’y a pas de danger. C’est si bien pour la gloire qu’il travaille que souvent il en est de sa poche. C’est un amusement, quoi ! Nous l’avons, là-bas, surnommé Tirauclair, à cause d’une phrase qu’il répète toujours. Ah ! il est fort, le vieux mâtin ! C’est lui qui, dans l’affaire de la femme de ce banquier, vous savez ? a deviné que la dame s’est volée elle-même, et qui l’a prouvé. – C’est vrai, riposta Gévrol. C’est aussi lui qui a failli faire couper le cou à ce pauvre Derème, ce petit tailleur qu’on accusait d’avoir tué sa femme, une rien du tout, et qui était innocent… – Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge d’instruction. Et s’adressant à Lecoq : – Allez, dit-il, me chercher le père Tabaret. J’ai beaucoup entendu parler de lui, je ne serai pas fâché de le voir à l’œuvre. Lecoq sortit en courant. Gévrol était sérieusement humilié. – Monsieur le juge d’instruction, commença-t-il, a bien le droit de demander les services de qui bon lui semble ; cependant… – Ne nous fâchons pas, monsieur Gévrol, interrompit M. Daburon. Ce n’est point d’hier que je vous connais, je sais ce que vous valez ; seulement aujourd’hui, nous différons complètement d’opinion. Vous tenez absolument à votre homme brun, et moi je suis convaincu que vous n’êtes pas sur la voie. – Je crois que j’ai raison, répondit le chef de la sûreté, et j’espère bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu’il soit. – Je ne demande pas mieux. – Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un… comment dirais-je, sans manquer de respect ? un… conseil. – Parlez. – Eh bien ! j’engagerai monsieur le juge à se méfier du père Tabaret. – Vraiment ! et pourquoi cela ? – C’est que le bonhomme est trop passionné. Il fait de la police pour le succès, ni plus ni moins qu’un auteur. Et comme il est orgueilleux plus qu’un paon, il est sujet à s’emporter, à se monter le coup. Dès qu’il est en présence d’un crime, comme celui d’aujourd’hui, par exemple, il a la prétention de tout expliquer sur-le-champ. Et en effet, il invente une histoire qui se rapporte exactement à la situation. Il prétend avec un seul fait reconstruire toutes les scènes d’un assassinat, comme ce savant qui sur un os rebâtissait les animaux perdus. Quelquefois, il devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l’affaire du tailleur, de ce malheureux Derème, sans moi… – Je vous remercie de l’avis, interrompit M. Daburon, j’en profiterai. Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il, à tout prix il faut tâcher de découvrir de quel pays était la veuve Lerouge. La procession des témoins amenés par le brigadier de gendarmerie recommença à défiler devant le juge d’instruction. Mais aucun fait nouveau ne se révélait. Il fallait que la veuve Lerouge eût été de son vivant une personne singulièrement discrète pour que de toutes ses paroles – et elle en prononçait beaucoup en un jour – rien de significatif ne fût resté dans l’oreille des commères d’alentour. Seulement, tous les gens interrogés s’obstinaient à faire part au juge de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles. L’opinion publique se déclarait pour Gévrol. Il n’y avait qu’une voix pour accuser l’homme à la blouse grise, le grand brun. Celui-là sûrement était le coupable. On se souvenait de son air féroce, qui avait effrayé tout le pays. Beaucoup, frappés de sa mise suspecte, l’avaient sagement évité. Il avait un soir menacé une femme, et un autre jour battu un enfant. On ne pouvait désigner ni l’enfant ni la femme, mais n’importe, ces actes de brutalité étaient de notoriété publique. M. Daburon désespérait de faire jaillir la moindre lumière, lorsqu’on lui amena une épicière de Bougival, chez qui se fournissait la victime, et un enfant de treize ans qui savaient, assurait-on, des choses positives. L’épicière comparut la première. Elle avait entendu la veuve Lerouge parler d’un fils à elle, encore vivant. – En êtes-vous bien sûre ? insista le juge. – Comme de mon existence, répondit l’épicière, même que, ce soir-là, c’était un soir, elle était, sauf votre respect, un peu ivre. Elle est restée dans ma boutique plus d’une heure. – Et elle disait ? – Il me semble la voir encore, continua la marchande ; elle était accotée sur le comptoir près des balances ; elle plaisantait avec un pêcheur de Marly, le père Husson, qui peut vous le répéter, et elle l’appelait marin d’eau douce. « Mon mari à moi, disait-elle, était marin, lui, mais pour de bon, et la preuve, c’est qu’il restait des années en voyage, et toujours il me rapportait des noix de coco. J’ai un garçon qui est marin, comme défunt son père, sur un vaisseau de l’État. » – Avait-elle prononcé le nom de son fils ? – Pas cette fois-là, mais une autre, qu’elle était, si j’ose dire, très saoule. Elle nous a conté que son garçon s’appelait Jacques et qu’elle ne l’avait pas vu depuis très longtemps. – Disait-elle du mal de son mari ? – Jamais. Seulement elle disait que le défunt était jaloux et brutal, bon homme au fond, et qu’il lui faisait une vie pitoyable. Il avait la tête faible et se forgeait des idées pour un rien. Enfin il était bête par trop d’honnêteté. – Son fils était-il venu la voir depuis qu’elle habitait La Jonchère ? – Elle ne m’en a pas parlé. – Dépensait-elle beaucoup chez vous ? – C’est selon. Elle nous prenait pour une soixantaine de francs par mois, quelquefois plus, parce qu’elle voulait du cognac vieux. Elle payait comptant. L’épicière, ne sachant plus rien, fut congédiée. L’enfant qui lui succéda appartenait à des gens aisés de la commune. Il était grand et fort pour son âge. Il avait l’œil intelligent, la physionomie éveillée et narquoise. Le juge ne sembla nullement l’intimider. – Voyons, mon garçon, lui demanda le juge, que sais-tu ? – Monsieur, l’autre avant-hier, le jour du dimanche gras, j’ai vu un homme sur la porte du jardin de madame Lerouge. – À quel moment de la journée ? – De grand matin, j’allais à l’église pour servir la seconde messe. – Bien ! fit le juge, et cet homme était un grand brun, vêtu d’une blouse… – Non, monsieur, au contraire, celui-là était petit, court, très gros et pas mal vieux. – Tu ne te trompes pas ? – Plus souvent ! répondit le gamin. Je l’ai envisagé de près, puisque je lui ai parlé. – Alors, voyons, raconte-moi cela. – Donc, monsieur, je passais, quand je vois ce gros-là sur la porte. Il avait l’air vexé, oh ! mais vexé comme il n’est pas possible. Sa figure était rouge, c’est-à-dire violette jusqu’au milieu de la tête, ce qui se voyait très bien, car il était tête nue et n’avait plus guère de cheveux. – Et il t’a parlé le premier ? – Oui, monsieur. En m’apercevant, il m’a appelé : « Eh ! petit ! » Je me suis approché. « Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes ? » Moi je réponds : « Oui. » Alors il me prend l’oreille, mais sans me faire de mal, en me disant : « Puisque c’est comme ça, tu vas me faire une commission et je te donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu’à la Seine. Avant d’arriver au quai, tu verras un grand bateau amarré ; tu y entreras et tu demanderas le patron Gervais. Sois tranquille, il y sera ; tu lui diras qu’il peut parer à filer, que je suis prêt. » Là-dessus, il m’a mis dix sous dans la main, et je suis parti. – Si tous les témoins étaient comme ce petit garçon, murmura le commissaire, ce serait un plaisir. – Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta commission ? – Je suis allé au bateau, monsieur, j’ai trouvé l’homme, je lui ai dit la chose, et c’est tout. Gévrol, qui écoutait avec la plus vive attention, se pencha vers l’oreille de M. Daburon. – Monsieur le juge, fit-il à voix basse, serait-il assez bon pour me permettre de poser quelques questions à ce mioche ? – Certainement, monsieur Gévrol. – Voyons, mon petit ami, interrogea l’agent, si tu voyais cet homme dont tu nous parles, le reconnaîtrais-tu ? – Oh ! pour ça, oui. – Il avait donc quelque chose de particulier ? – Dame !… sa figure de brique. – Et c’est tout ? – Mais oui ! monsieur. – Cependant, tu sais comme il était vêtu ; avait-il une blouse ? – Non. C’était une veste. Sous les bras, elle avait de grandes poches, et de l’une d’elles sortait à moitié un mouchoir à carreaux bleus. – Comment était son pantalon ? – Je ne me le rappelle pas. – Et son gilet ? – Attendez donc ! répondit l’enfant. Avait-il un gilet ?… Il me semble que non. Si, pourtant… Mais non, je me souviens, il n’en portait pas, il avait une longue cravate attachée près du cou avec un gros anneau. – Ah ! fit Gévrol d’un air satisfait, tu n’es pas un s*t, mon garçon, et je parie qu’en cherchant bien tu vas trouver d’autres renseignements encore à nous donner. L’enfant baissa la tête et garda le silence. Aux plis de son jeune front, on devinait qu’il faisait un v*****t effort de mémoire. – Oui ! s’écria-t-il, j’ai encore remarqué une chose. – Quoi ? – L’homme avait des boucles d’oreilles très grandes. – Bravo ! fit Gévrol, voilà un signalement complet. Je le retrouverai, celui-là ; monsieur le juge peut préparer son mandat de comparution. – Je crois, en effet, le témoignage de cet enfant de la plus haute importance, répondit M. Daburon. Et se retournant vers l’enfant : – Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi était chargé le bateau ? – C’est que je n’en sais rien, monsieur, il était ponté. – Montait-il ou descendait-il la Seine ? – Mais, monsieur, il était arrêté. – Nous le pensons bien, dit Gévrol ; monsieur le juge te demande de quel côté était tourné l’avant du bateau. Était-ce vers Paris ou vers Marly ? – Les deux bouts du bateau m’ont semblé pareils. Le chef de la sûreté fit un geste de désappointement. – Ah ! reprit-il en s’adressant à l’enfant, tu aurais bien dû regarder le nom du bateau ; tu sais lire, je suppose. Il faut toujours regarder le nom des bateaux sur lesquels on monte. – Je n’ai pas vu de nom, dit le petit garçon. – Si ce bateau s’est arrêté à quelques pas du quai, objecta M. Daburon, il aura probablement été remarqué par des habitants de Bougival. – Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire. – C’est juste, fit Gévrol. Du reste les mariniers ont dû descendre et aller au cabaret. Je m’informerai. Mais comment était ce patron Gervais, mon petit ami ? – Comme tous les mariniers d’ici, monsieur. Le petit garçon se préparait à sortir ; le juge le rappela. – Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parlé à quelqu’un de ta rencontre avant aujourd’hui ? – Monsieur, j’ai tout dit à maman, le dimanche en revenant de l’église ; je lui ai même remis les dix sous de l’homme. – Et tu nous as bien avoué toute la vérité ? continua le juge. Tu sais que c’est une chose très grave que d’en imposer à la justice. Elle le découvre toujours, et je dois te prévenir qu’elle réserve des punitions terribles pour les menteurs. Le petit témoin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux. – Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissimulé quelque chose. Tu ignores donc que la police connaît tout ? – Pardon ! monsieur ! s’écria l’enfant en fondant en larmes, pardon, ne me faites pas de mal, je ne recommencerai plus ! – Alors, dis en quoi tu nous as trompés. – Eh bien ! monsieur, ce n’est pas dix sous que l’homme m’a donnés, c’est vingt sous. J’en ai avoué la moitié à maman et j’ai gardé le reste pour m’acheter des billes… – Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te pardonne. Mais que ceci te serve de leçon pour toute ta vie. Retire-toi et souviens-toi que vainement on cèle la vérité, elle se découvre toujours.
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