Acte II scène I
Quand la vieille, si vieille âme ne veut pas renoncer à sa vie de femme libre et qu’elle cherche l’appui d’une amitié nouvelle…
3 mai 1651 – Poitiers
— Élise, tu m’entends, il te faut m’accompagner. Père est malade et je crains que son état n’empire. J’ai ouï dire que la toux ne le lâchait plus et que sa respiration se faisait sifflante. Nous avons encore deux représentations à assurer dans cette ville et malgré le mauvais accueil qu’elle nous a réservés, nous tiendrons nos engagements. Nous nous mettrons en route sitôt la dernière tirade déclamée.
— Jean-Baptiste, tu sais fort bien qu’une fois à Paris, Père voudra me garder auprès de lui et je ne t’accorde aucun crédit pour m’aider à le convaincre de repartir avec toi.
— Si le devoir filial n’est pas pour toi une raison suffisante pour entreprendre ce voyage, tu n’es pas sans te douter de la vraie raison qui m’amène à insister autant.
— Eh bien non, mon frère, cette raison je ne la connais point.
— Écervelée, ignores-tu dans quelle triste situation nous nous trouvons ? N’as-tu pas remarqué le désespoir de Dufresne et la folle inquiétude de Madeleine dont l’humeur s’assombrit chaque jour davantage ? Ayant perdu la protection du duc d’Epernon, nous ne survivrons guère si nous ne trouvons très vite un autre soutien parmi les Grands du royaume. Où mieux qu’à Paris peut-on espérer rencontrer quelqu’un susceptible de nous verser une rente ?
— Et qu’ai-je à voir avec cela ?
— Ta jeunesse, l’éclat de ta beauté, la vivacité de ta conversation seront mes alliés les plus précieux.
— Mais Jean-Baptiste, tu me proposes là un rôle nouveau, bien loin des ingénues qui me sont d’habitude dévolues.
Faussement naïve, je minaude :
— Je n’aurais aucun talent pour jouer les coquettes !
Dès que Molière en grande fureur a tourné les talons, je me précipite chez Madeleine.
— Ma mie, j’étais loin de me douter dans quelle mauvaise position se trouve notre troupe et quel désarroi est le tien. Pour ma part, je suis toute retournée. Jean-Baptiste m’a appris la maladie de notre père et veut me traîner le voir avec lui. Devant mon refus obstiné, Molière a pris le relais pour que j’use de mes charmes à la recherche d’un protecteur en place du duc d’Epernon défaillant. Je ne sais si lors de cet entretien il était plutôt Jean-Baptiste ou Molière mais ce que je sais avec certitude c’est qu’il n’est nullement question pour moi de me rendre chez mon père. Dieu sait de quelle fourbe manœuvre celui-ci userait pour me retenir ! Peut-être même me contraindrait-il par la force. Or tu n’ignores pas, chère Madeleine, à quel point il me serait insupportable de revenir à ma vie d’avant. J’aurais pourtant souhaité faire l’impossible pour alléger tes soucis et améliorer notre condition, même me rendre à Paris, même séduire un homme ou deux mais tu comprendras que je ne puis courir le risque de me voir enfermée dans la maison familiale.
— Loin de moi l’idée de t’en blâmer, j’avais d’ailleurs tenté de dissuader Molière de te parler de nos problèmes. Tu peux sans crainte rester auprès de moi pendant l’absence de Jean-Baptiste.
— Las, je connais mon frère et ses emportements, il est dans son tempérament de m’emmener contre mon gré et il me faut donc fuir au plus vite.
— Fuir mais pour aller où ?
— Te souvient-il de ce qui s’est passé à Rennes ? De ma rencontre avec une femme hors du commun ? Au premier regard nous nous sommes comprises et son amitié me fut acquise.
— Il m’en souvient en effet, une bien charmante personne. Madame de Sévigné car c’est bien d’elle dont tu me parles ?
— Si fait, un lien inexplicable s’est tissé entre nous et point ne fut besoin de nous revoir pour en mesurer la force.
— Élise, te rends-tu compte que nous ne sommes pas du même monde ? Tu sais en quelle piètre estime les gens de la noblesse tiennent les théâtreux.
— Oui, je ne l’ignore pas mais cette femme n’est pas faite du même bois. Intelligente et généreuse, j’ai l’intuition qu’elle est ouverte aux autres quelle que soit leur condition.
— Et quand bien même tu aurais raison, que fais-tu du mari si tu toques à leur porte ? Et d’ailleurs en quel lieu toquerais-tu à cette porte ?
— Lors de notre entrevue, la marquise a évoqué son château des Rochers dans la campagne de Vitré. J’ai l’absolue certitude qu’elle s’y trouve pour l’heure. Une certitude si forte qu’elle tient de la vision miraculeuse. Et tu as ma promesse que si par malheur elle n’y était pas, j’y verrais un signe du ciel et renoncerais à la chercher ailleurs. Quant au mari, à voir les œillades appuyées dont il m’a gratifiée tandis que sa femme s’entretenait avec Jean-Baptiste, il me sera facile d’en faire mon affaire.
Madeleine Béjart, la mine inquiète mais impressionnée par mon aplomb, réfléchit quelques secondes avant d’ajouter d’une voix ferme :
— Je me rends à tes arguments. Cependant je ne puis soutenir ta folle démarche que si tu consens à être accompagnée par Valère qui a toute ma confiance.
— Le Valère auquel tu donnes chaque soir la réplique ? Ce Valère qui ne m’adresse jamais un regard, jamais une parole, s’agaçant dès que j’ouvre la bouche ?
— Oui, celui-là même que je connais depuis l’Illustre Théâtre. Il est aussi bien fait que raisonnable et il veillera sur toi comme le ferait un grand frère.
— Fi donc, il y a bien assez de Molière pour tenir ce rôle !