(Point de Vue : Élara)
Neuf heures tapantes.
Je me tenais devant le grand miroir en pied de ma chambre, ajustant le col d'un blazer cintré noir corbeau. J'avais maquillé mes cernes avec une précision clinique et attaché mes cheveux en un chignon strict. Le costume de la hackeuse de l'ombre était rangé ; je devais enfiler l'armure de la Reine.
Léo : Élara, crépita la voix du gamin dans les haut-parleurs du plafond. Un membre du conseil vient de forcer le barrage du rez-de-chaussée avec son pass VIP. Il monte directement au soixantième.
Je fermai les yeux, inspirant profondément pour calmer les battements frénétiques de mon cœur.
— Qui ?
Léo : Damien Chevalier.
Je rouvris les yeux. Mon reflet était glacial. Damien Chevalier. Trente-deux ans, héritier d'une immense holding financière, charismatique, et surtout, doté d'un ego aussi vaste que ses ambitions. Il était le loup le plus dangereux du nouveau conseil d'administration que nous avions mis en place après la purge. S'il flairait la moindre goutte de sang, il rameuterait la meute pour nous dévorer vivantes.
Je sortis de mes appartements et traversai le loft numérique.
Les portes de l'ascenseur privatif s'ouvrirent dans un tintement feutré.
Damien en sortit avec l'assurance d'un propriétaire. Il portait un costume trois-pièces gris perle taillé sur mesure. Son sourire charmeur, aux dents trop blanches, n'atteignait pas ses yeux de rapace.
Damien : Élara, murmura-t-il d'une voix de velours en balayant mon sanctuaire technologique du regard. Fascinant. On se croirait dans le cerveau de l'entreprise. Où est ta sœur ?
Je ne reculai pas. Je croisai les bras, adoptant une posture détendue, faussement agacée.
— Le mail de Léo était pourtant clair, Damien. Maïra est clouée au lit. Une grippe foudroyante, doublée d'un épuisement lié au gala d'hier soir. Le médecin lui a ordonné un repos absolu.
Damien s'avança lentement, réduisant la distance entre nous. L'odeur de son parfum au bois d'oud, écrasante et coûteuse, m'envahit les narines.
Damien : Une grippe, répéta-t-il avec une moue sceptique. C'est dommage. Elle devait signer l'accord de fusion pour le complexe de la Rive-Sud à huit heures ce matin. Des centaines de millions en jeu. Ta petite sœur n'est pas du genre à laisser un virus se mettre en travers de son ambition. À moins que...
Il marqua une pause étudiée.
Damien : ... À moins que la pression ne l'ait finalement fait craquer. On murmure dans les couloirs de Bay Street que Maïra est devenue instable. Paranoïaque. L'absence de Silas ce matin n'a fait que confirmer mes doutes. L'Empire Leduc est-il en train de perdre sa tête couronnée ?
Le piège était grossier, mais mortel. S'il convoquait un vote de défiance en prétendant que Maïra était mentalement inapte, je perdrais le contrôle de la tour. Et si je perdais la tour, je perdais les moyens de retrouver ma sœur.
Je laissai tomber mes bras le long de mon corps. Mon visage se détendit. J'esquissai un sourire fatigué, vulnérable. Le sourire d'une fille qui en a assez de porter le monde sur ses épaules.
Je fis un pas vers lui, brisant l'espace intime. Damien cligna des yeux, surpris par cette proximité soudaine.
— Tu es un homme intelligent, Damien, murmurai-je en baissant légèrement la voix, lui donnant l'illusion d'une confidence. Bien plus intelligent que les vieux dinosaures que nous avons expulsés.
Je levai la main et lissai imperceptiblement le revers de sa veste en soie. Je sentis son souffle se bloquer une fraction de seconde. L'ego d'un homme est la faille de sécurité la plus facile à pirater.
— Maïra est... fatiguée, avouai-je dans un souffle. La lumière des projecteurs la consume. Elle prend des décisions erratiques. Mais je te rassure, l'Empire n'est pas sans tête.
Je plongeai mes yeux verts dans les siens, y injectant une dose massive de séduction froide et de promesses inavouables.
— J'ai la procuration totale sur ses parts. Le conseil d'administration n'a pas besoin de s'inquiéter, tant que la division technologique continue d'amasser les données et les profits. D'ailleurs, je cherchais justement un partenaire solide pour un nouveau projet. Un projet que Maïra jugeait trop "agressif". Une absorption hostile d'infrastructures à l'international.
Les pupilles de Damien se dilatèrent. Le requin venait de mordre à l'hameçon. Il voyait la grande sœur frustrée, prête à trahir sa cadette affaiblie, et offrant les clés du coffre à un partenaire consentant.
Damien : Une absorption internationale ? chuchota-t-il, l'avidité remplaçant la suspicion. Intéressant. Et pourquoi m'en parler à moi ?
— Parce que tu as les liquidités que je n'ai pas le droit de toucher sans l'accord de Maïra, mentis-je avec le plus angélique des sourires. Couvre l'investissement de départ de Leduc Tech, et je te garantis quarante pour cent des parts du nouveau réseau. Loin des yeux de ma sœur.
Damien me regarda, fasciné. Il pensait avoir trouvé une brèche pour siphoner Leduc Immobilier de l'intérieur en me manipulant. Il ignorait que j'étais en train d'ouvrir un canal numérique direct vers ses propres fonds d'investissement privés. S'il signait, je le ruinerais en trois clics dès que Viktor aurait besoin de plus d'argent.
Il posa sa main sur la mienne, toujours posée sur son revers.
Damien : Prépare les contrats de ce projet, Élara. Je les lirai avec une très grande attention. Souhaite un prompt rétablissement à ta sœur de ma part.
— Ce sera fait.
Il recula, ajusta sa cravate avec un sourire victorieux, et reprit l'ascenseur.
Dès que les portes se refermèrent, je m'essuyai violemment la main sur mon pantalon, un frisson de dégoût me parcourant l'échine.
— Connecte-toi aux serveurs de la holding de Chevalier, ordonnai-je à Léo en retournant vers l'îlot central. Prépare un Cheval de Troie dans les documents de fusion que je vais lui envoyer. Quand il signera, je veux un accès total à ses comptes offshore.
Léo hocha la tête, les doigts volant sur le clavier. L'incendie interne était temporairement circonscrit.
Soudain, mon téléphone personnel — la ligne rouge, cryptée et inconnue du public — se mit à vibrer sur le marbre. L'écran n'affichait qu'un numéro masqué.
Je fronçai les sourcils. Personne, à part Maïra, Silas et Léo, ne possédait ce numéro.
Je décrochai et portai l'appareil à mon oreille.
— Oui ?
— Élara Leduc ?
La voix féminine à l'autre bout de la ligne était posée, métallique, dénuée de toute chaleur. Une voix taillée dans l'acier chirurgical.
— C'est moi. Qui est à l'appareil ?
— Inspectrice-Chef Nadia Rostova. Division des Crimes Majeurs du SPVM, se présenta la femme.
Mon sang se figea. La police de Montréal.
Je fermai les yeux, mon esprit cherchant frénétiquement une parade. Avaient-ils trouvé Maïra ? Un cadavre ?
— Que puis-je faire pour vous, Inspectrice-Chef ? demandai-je en forçant mon ton à rester calme, mondain. Il est rare que la police me contacte sur ma ligne privée.
Rostova : Il est rare que je sois confrontée à des anomalies de ce genre, Mademoiselle Leduc, rétorqua-t-elle, sa voix trahissant une suspicion implacable. Nous enquêtons sur une série de vols de véhicules. À trois heures trente-deux ce matin, une caméra de circulation de la Sûreté du Québec a flashé une Ford Transit blanche grillant un feu rouge à cent dix kilomètres-heure sur le pont Jacques-Cartier, en direction de la Rive-Sud.
Le fourgon de Kaiden. Mon souffle se bloqua. Viktor venait tout juste de partir sur cette piste.
— Je ne vois pas le rapport avec Leduc Immobilier, mentis-je.
Rostova : Le rapport, Mademoiselle Leduc, c'est que la plaque d'immatriculation de ce fourgon était volée. Mais la caméra infrarouge du péage a capté un reflet sur le pare-brise. Un badge d'accès temporaire, oublié sur le tableau de bord par le conducteur. Le code-barres appartient à la liste des prestataires événementiels ayant opéré dans la Tour Horizon lors de votre gala.
Un silence de mort s'abattit sur le loft. Kaiden avait commis une erreur. Ou pire : il avait laissé ce badge en évidence de manière délibérée, pour jouer avec moi, pour attirer la police et faire exploser mon secret.
— Un technicien pressé de rentrer chez lui, sans doute, improvisai-je avec le sang-froid d'une sociopathe. L'entreprise d'événementiel a géré des centaines d'intérimaires hier soir. Vous devriez les contacter.
Rostova : C'est déjà fait, répliqua-t-elle sèchement. Le badge était attribué à un sous-traitant audio. Le problème, c'est que l'entreprise n'a aucune trace de ce prestataire. C'est une identité fantôme. Un véhicule volé, conduit par un fantôme, sortant de votre tour à une vitesse criminelle, quelques heures après la fin d'un événement hautement sensible.
Elle marqua une pause mortelle.
Rostova : Je n'aime pas les fantômes, Mademoiselle Leduc. Je serai à votre bureau à quatorze heures. Je veux voir les registres de sécurité de la tour, et je veux m'entretenir personnellement avec votre sœur pour m'assurer que tout va bien. À tout à l'heure.
Elle raccrocha avant même que je ne puisse formuler une objection.
Le téléphone glissa de mes doigts et tomba sur le sol.
J'avais gagné quarante-huit heures avec le Conseil d'Administration. Je venais d'en perdre quarante-trois.
Dans cinq heures, une flic experte fouillerait ma tour. Si elle découvrait l'e********t, elle déclencherait une alerte nationale. L'action s'effondrerait, le gouvernement nous achèverait, et Kaiden — se sachant traqué par l'État — exécuterait Maïra sans aucune hésitation.
Je regardai Léo, les yeux écarquillés par la terreur.
L'étau venait de se refermer.