Chapitre 2 : Le Silence des Machines

810 Words
(Point de Vue : Élara) Le soixantième étage de la Tour Horizon baignait dans une lueur bleutée, froide et stérile. Il était trois heures et quart du matin. L'adrénaline du Gala redescendait lentement dans mes veines, remplacée par une fatigue euphorique. J'avais retiré ma veste de tailleur blanche, l'abandonnant sur le dossier d'un fauteuil ergonomique, et j'avais détaché mes cheveux. Je me tenais au centre de notre nouveau sanctuaire numérique. L'espace était immense, un loft industriel repensé pour héberger la puissance de feu technologique de l'Empire Leduc. Autour de moi, de grandes armoires vitrées renfermaient nos nouveaux serveurs, clignotant au rythme régulier de leurs processeurs. Assis devant une console incurvée composée de six moniteurs ultra-haute définition, Léo tapait frénétiquement sur son clavier mécanique. Le gamin avait troqué son costume du Gala contre un vieux sweat à capuche gris. Je m'approchai de l'îlot central et me versai un verre d'eau glacée. Le goût du champagne Cristal m'empâtait encore le palais. — Tu devrais aller dormir, Léo, dis-je en m'adossant au marbre de l'îlot. Le Ministre des Finances est rentré chez lui la queue entre les jambes, on n'a plus personne à impressionner ce soir. Il ne détacha pas les yeux de ses lignes de code. Léo : Je veux juste finaliser le transfert des protocoles de sécurité sur ce nouveau cluster, murmura-t-il, concentré. Avec les accès que tu m'as fait ouvrir hier pour les prestataires événementiels, nos pare-feux ressemblent à du gruyère. Je lance une routine de fermeture manuelle pour sceller la tour maintenant que la fête est finie. Je souris. Mon gamin des rues, devenu l'architecte du système nerveux du plus grand building de Montréal. — Fais ça bien. Je vais prendre une douche. Je fis demi-tour pour me diriger vers mes appartements privés. Mais je n'eus pas le temps de faire trois pas. Un bip sonore, aigu et dissonant, déchira le ronronnement des serveurs. Puis un deuxième. Puis une cascade d'alertes stridentes. Je me figeai. Sur la console de Léo, trois des six écrans venaient de virer instantanément du vert au rouge sang. — Qu'est-ce que c'est ? demandai-je, l'euphorie s'évaporant en une fraction de seconde. Le gouvernement qui essaie de riposter à Ragnarök ? Léo cessa de taper. Ses mains restèrent suspendues au-dessus du clavier. Son visage, éclairé par la lumière rouge des moniteurs, pâlit à vue d'œil. Léo : Non... Balbutia-t-il, la voix tremblante. Ce n'est pas logiciel. Je contournai la table et me penchai par-dessus son épaule. Les écrans affichaient une série de fenêtres d'erreur en cascade. ERREUR DE CONNEXION : NŒUD 65. PERTE DE SIGNAL CAMÉRA : PENTHOUSE. Léo : Le réseau du soixante-cinquième étage vient de tomber, expliqua-t-il, ses doigts reprenant leur danse frénétique pour forcer la connexion. Les lignes sécurisées, les caméras de vidéosurveillance... tout est mort. — Une panne de secteur ? Léo : Impossible. Le soixante-cinquième est relié à nos générateurs de secours indépendants. Quelqu'un a coupé les câbles physiques dans les baies de brassage. Le penthouse a été manuellement plongé dans le noir absolu. Le verre d'eau m'échappa des mains. Il explosa sur le sol en béton ciré. Tu m'as quittée. Le penthouse n'est plus assez grand pour ton ego numérique ? La voix de Maïra résonna dans mon crâne avec la violence d'un coup de marteau. Mon instinct de rue se réveilla dans une explosion de lucidité glaçante. Les livreurs non fouillés. Les sas désactivés. Ma décision de déménager. Nous avions ouvert les portes de l'abattoir nous-mêmes. — Reste ici. Verrouille les portes blindées et ne laisse entrer personne d'autre que moi ou Silas, crachai-je en sprintant vers la sortie du loft. Je courus dans le couloir central, mes pieds nus claquant sur le sol froid, ignorant les éclats de verre. Silas avait pris ses quartiers au soixante-quatrième étage. Je dévalai la volée de marches de béton jusqu'au palier inférieur et martelai la porte de la chambre de Silas à m'en arracher la peau des jointures. — Silas ! Ouvre cette p****n de porte ! Moins de cinq secondes plus tard, la porte s'ouvrit à la volée. Le colosse se tenait là. Il portait un simple T-shirt noir. Dans sa main droite, le canon de son Glock 19 était déjà pointé vers le sol, prêt à faire feu. Silas : Qu'est-ce qu'il y a ? gronda-t-il. — Le soixante-cinquième, haletai-je, la poitrine en feu. Coupure totale. Les caméras sont mortes. Je vis le monde de Silas s'effondrer et renaître dans la même seconde. L'humiliation d'avoir été traité de paranoïaque disparut. Il avait eu raison. Le Diable avait patienté. Il sortit dans le couloir, me dépassant, et se dirigea vers les escaliers de secours. Silas : Les ascenseurs sont bloqués, déclara-t-il d'une voix polaire. On monte à pied. Restez derrière moi, Élara. Et priez pour qu'on ne soit pas déjà trop tard.
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