IXCasimir Laporte était assis dans un fauteuil Voltaire, il posa le livre qu’il lisait et lui demanda de s’asseoir en face de lui sur un tabouret.
— Bérénice m’a vaguement parlé de vous…
C’était un homme aux tempes grisonnantes, dont le visage, bien que buriné, exprimait encore une certaine noblesse.
— C’est quoi déjà votre nom ? reprit-il.
— Jacques Plank…
— Ah oui, Plank, ça fait pas très breton, je me souviens de vos parents, ils étaient locataires de cette maison et c’est moi qui ai repris la location, ce n’est que depuis quelques années que j’ai pu l’acheter. La passation a été aisée entre nous, ils m’ont même invité à l’apéritif.
Jacques Plank était très excité à l’idée d’apprendre du nouveau sur ses parents qu’il regrettait de ne pas avoir suffisamment connus quand il était encore temps.
— Ton père… – il s’arrogea d’emblée le droit au tutoiement par privilège de l’âge – …était un solide gaillard, il avait la parole facile, le bougre, il aurait pu devenir avocat, il faisait des études pour ça.
— Il les a interrompues pour travailler dans les assurances ; plus tard, il a monté son propre cabinet, coupa Jacques Plank, et maintenant…
Il n’acheva pas sa phrase.
— On fait ce qu’on peut, commenta le vieillard, on fait ce qu’on peut… moi-même… mais je ne vais pas te raconter ma vie. Ta mère était plus effacée, mais on sentait en elle une force et une énergie. C’est lui qui m’a parlé de sa peinture, comme s’il était son inspirateur.
— Le tableau…
— J’y viens. Nous voudrions vous faire un cadeau, m’a-t-il dit, et il m’a montré le tableau accroché dans l’escalier, à la place où tu l’as vu. J’ai bien sûr refusé, mais il a tellement insisté… Ta mère ne disait rien… Lui a poursuivi : elle a peint ça depuis longtemps, mais dans notre nouvelle maison – ils partaient s’installer à Saint-Brieuc – il n’a pas sa place.
— Il n’a pas sa place ?
— Comme je te le dis… Alors je n’ai pas cherché à comprendre, refuser les aurait offusqués, j’ai demandé qui représentait ce portrait. C’était toujours lui qui parlait… Pierre Adelphélie, un ami que nous avons perdu de vue, a-t-il simplement dit, laconique.
À l’énoncé de ce nom, Jacques Plank sentit une transe qui le parcourut de part en part, il demanda, fébrile :
— Puis-je photographier le tableau ?
— Mais tu n’as pas d’appareil, vois avec Bérénice…
— Oh j’ai un portable.
Quand il vit l’engin miniature, Casimir Laporte se demanda comment on pouvait prendre des photos avec ça, il se montra vaguement intéressé, mais loua les temps d’avant, où la technologie ne venait pas parasiter les rapports humains. Puis, il apparut fatigué et Jacques Plank prit congé. Dès qu’il fut dans le couloir, Bérénice réapparut et attendit qu’il ait photographié le portrait.
— C’est peut-être un signe, dit-il, maintenant, je sais à quoi ressemble ce Pierre Adelphélie…
Jacques Plank sentait que la jeune femme était très intéressée par son entreprise, comme impliquée, l’enthousiasme de la jeunesse sans doute.
— Je vous tiendrai au courant régulièrement de mes avancées, l’encouragea-t-il.
— Oh oui, dit-elle, faites-le !
Cela avait jailli de sa bouche, sans qu’elle se rende compte que cela pouvait être sujet à interprétation, aussi se ravisa-t-elle :
— Enfin, je veux dire… si vous en avez le temps.
— Je vous remercie pour votre sollicitude, ça met mon début d’enquête sous de bons auspices. Je vous laisse ma carte ; quant à vous, je sais où vous retrouver…
Il sortit dans la rue, satisfait de ses premiers pas, il avait eu quelques renseignements sur ses parents et, surtout, il pouvait mettre un visage sur un nom.
Il regarda attentivement le portrait sur son portable. L’homme représenté était large d’épaules, avait les cheveux bruns et possédait un visage taillé à la serpe. Son nez aquilin, ses sourcils broussailleux et ses moustaches accentuaient l’impression de rudesse, voire de rusticité que dégageait le personnage. Sa mère avait tordu les traits, déformé l’allure du modèle, mais on pouvait s’en faire une idée assez précise. Il pensa à la jeune Bérénice, envisagea tout un tas de possibilités qu’il dut refréner eu égard à Mathilda, mais il n’en pensait pas moins.
Bérénice Laporte avait été étrangement marquée par cette visite inattendue. Elle avait trouvé bien du charme à ce sexagénaire et, surtout, elle s’était montrée intéressée par ses recherches. Elle avait toujours eu un penchant pour les choses farfelues et inutiles, la quête de l’inaccessible étoile la fascinait.
La perte de ses parents l’avait comme libérée et elle n’attendait de la vie que ce qu’elle pouvait lui apporter : des instants de bonheur plutôt qu’un plaisir béat, éternel et inapproprié. Il fallait croquer dans tout ce qui se présentait, surtout dans les chimères, le faire avec sérieux sans se prendre au sérieux. Elle passait dans la vie, légère comme une plume ballottée par le vent, repoussant par avance les obstacles et n’attendant aucune certitude. Les doutes l’habitaient et elle aimait leur danger.
Sans perdre de temps, Jacques Plank se dirigea vers l’école privée où son père avait fait ses études.