Chapitre 3 — Ce qu’elle ne sera plus jamais

1236 Words
Le vent glissa contre le visage d’Avalina tandis qu’elle s’arrêtait au bord du trottoir, les yeux levés vers un ciel d’un bleu presque irréel. Tout semblait étrangement calme, comme si le monde ignorait encore que quelque chose venait de changer. Mais elle, elle le savait. Elle le ressentait jusque dans la moindre fibre de son être. Avalina Hayes. Ce nom résonna dans son esprit avec une douceur qu’elle avait oubliée. Lentement, ses doigts se resserrèrent. Avalina Blackwood. Non. Ses lèvres se pincèrent légèrement. Ce nom n’était pas le sien. Il ne l’avait jamais été. Il n’était qu’une étiquette qu’on lui avait imposée, une identité qu’elle avait acceptée en pensant y trouver une place, un avenir… de l’amour. Quelle naïveté. Elle reprit sa marche, ses talons claquant doucement contre le sol, mais chaque pas était désormais chargé d’une détermination nouvelle. Dans sa première vie, elle aurait hésité. Elle aurait réfléchi à ce que les autres attendaient d’elle. Elle aurait ajusté ses actions pour ne pas déranger, pour ne pas déplaire. Aujourd’hui, cette version d’elle-même n’existait plus. Le divorce. Le mot s’imposa à elle avec une clarté froide. Il ne lui arrachait plus le cœur. Il ne lui inspirait plus de peur. Il représentait une issue. Une nécessité. Mais Avalina n’était pas stupide. Elle connaissait Ethan Blackwood mieux que quiconque. Il ne la retenait pas par amour, mais par contrôle. Dans son esprit, elle faisait partie de ce qu’il possédait. Et Ethan ne supportait pas de perdre ce qui lui appartenait, même s’il n’y attachait aucune valeur. Un léger sourire, presque invisible, étira ses lèvres. — Comme toujours… Mais cette fois, elle ne serait plus celle qui subit. Ses pensées dérivèrent malgré elle vers le moment où tout avait commencé. Le bureau du patriarche. L’atmosphère lourde, presque oppressante. Et ce regard… celui de William Blackwood. Il n’avait pas élevé la voix. Il n’en avait pas besoin. « Tu seras sa femme. » Une simple phrase. Une sentence. Ethan avait refusé, bien sûr. Il avait déjà quelqu’un. Chloe Whitmore. Douce, élégante, irréprochable en apparence. La femme parfaite aux yeux du monde. Celle qu’il regardait avec une attention qu’il ne lui avait jamais accordée, à elle. Mais William Blackwood n’était pas un homme que l’on contredisait. Pas réellement. Et encore moins dans ce genre de décision. Alors le mariage avait eu lieu. Rapide. Imposé. Définitif. Avalina fronça légèrement les sourcils en continuant d’avancer. Dans sa première vie, elle n’avait jamais remis cela en question. Elle avait accepté. Peut-être même inconsciemment reconnaissante d’avoir été choisie, malgré tout. Elle avait vu dans ce mariage une opportunité d’être aimée. Quelle erreur monumentale. Car une chose était désormais évidente : elle n’avait jamais été choisie par Ethan. Elle avait été placée là. Et lui avait appris à la détester pour ça. Ses doigts se resserrèrent légèrement. Il pensait qu’elle avait manigancé. Qu’elle avait utilisé son grand-père pour s’imposer dans sa vie. Et elle… elle n’avait jamais cherché à corriger cette erreur. Jamais cherché à comprendre. Elle avait simplement souffert en silence. Cette fois, non. Cette fois, elle voulait savoir. Pourquoi elle ? Pourquoi William Blackwood l’avait-il choisie, elle, plutôt qu’une autre ? Car une chose était certaine : cet homme ne faisait rien au hasard. Absolument rien. Et pourtant… malgré la froideur générale de cette famille, malgré le mépris constant, il avait toujours été différent avec elle. Distant, certes. Mais jamais injuste. Jamais cruel. C’était subtil, presque imperceptible… mais réel. Le seul à ne pas l’avoir écrasée. Le seul à ne pas l’avoir regardée comme une erreur. Un souffle discret s’échappa de ses lèvres. — Intéressant… Mais elle n’avait pas le luxe de se perdre dans ces réflexions pour l’instant. Un autre souvenir s’imposa, plus personnel, plus amer. Avant ce mariage… Elle était quelqu’un. Elle ralentit légèrement le pas, son regard se perdant un instant dans le vide. Elle se souvenait des réunions, des décisions prises sans hésitation, des regards impressionnés qu’on lui adressait. Elle avait été brillante. Vive. Ambitieuse. Elle comprenait les chiffres, les stratégies, les gens. Elle dominait. Alors pourquoi avait-elle tout abandonné ? La réponse était aussi simple que douloureuse. Ethan. Toujours Ethan. Elle avait vu son indifférence dès le début. Elle avait ressenti cette distance glaciale. Et au lieu de se tenir droite, au lieu de rester elle-même, elle avait reculé. Elle avait adouci sa personnalité, réduit ses ambitions, effacé ce qui pouvait le déranger. Elle avait voulu être acceptable. Supportable. Aimable. Et à force de se transformer pour lui… elle avait fini par disparaître. Un rire bref, sec, lui échappa. — Quelle idiote… Mais aucune émotion ne transparaissait réellement. Ni colère. Ni tristesse. Juste une lucidité froide. Elle releva légèrement le menton. — Plus jamais. Cette fois, elle ne se réduirait pour personne. Elle ne cacherait plus ses capacités. Elle ne jouerait plus un rôle. Elle ne vivrait plus dans l’attente d’un regard ou d’une reconnaissance qui ne viendrait jamais. Elle reprenait tout. Son identité. Son intelligence. Son pouvoir. Et surtout… son indépendance. Ses doigts glissèrent dans son sac, en sortant son téléphone. L’objet lui sembla étrangement familier, comme une extension d’un passé qu’elle retrouvait progressivement. Elle fixa l’écran quelques secondes, son regard devenant plus calculateur. Si elle voulait divorcer… elle devait être prête. Pas émotionnellement. Stratégiquement. Ethan Blackwood n’était pas un homme qu’on quittait sans conséquences. Il fallait anticiper. Prévoir. Sécuriser. Et pour ça… Elle avait besoin d’aide. Son pouce s’arrêta sur un numéro. Un numéro qu’elle connaissait par cœur. Même après la mort. Elle hésita une fraction de seconde. Pas par doute… mais par anticipation. Cet appel marquait un tournant. Le premier vrai pas de cette nouvelle vie. Puis elle appuya. La tonalité résonna. Une fois. Deux fois. Trois fois. Puis la ligne s’ouvrit. — Avalina ? La surprise dans cette voix était évidente. Presque incrédule. Ses lèvres s’étirèrent légèrement, un mélange subtil de contrôle et d’assurance. — Oui. Un silence à l’autre bout du fil. Puis : — Ça fait longtemps… je ne m’attendais pas à— — J’ai besoin de toi. Elle coupa net. Pas de détour. Pas de politesse inutile. Un nouveau silence. Plus lourd cette fois. Plus attentif. — …Qu’est-ce qui se passe ? Avalina détourna légèrement le regard, observant la rue sans vraiment la voir. — Je veux divorcer. Les mots tombèrent simplement. Calmement. Définitivement. De l’autre côté, la réaction fut immédiate. — Quoi ? Elle pouvait presque imaginer son expression. — Tu es sérieuse ? — Plus que jamais. Un souffle passa dans le téléphone. — Ethan Blackwood ne va pas te laisser faire. — Je sais. Sa voix ne tremblait pas. — C’est pour ça que je t’appelle. Un silence s’installa. Mais cette fois, il n’était plus surpris. Il était en train de réfléchir. D’évaluer. Exactement comme elle. — Tu as changé… finit-il par dire. Un léger sourire traversa ses lèvres. — Oui. Une pause. — Et ce n’est que le début. Ses yeux se relevèrent lentement, brillants d’une détermination glaciale. — Alors… tu es avec moi ? Un instant. Puis : — Toujours. Avalina raccrocha. Lentement. Sans précipitation. Son reflet apparut dans la vitre d’une voiture garée à proximité. Elle s’en approcha légèrement, observant cette version d’elle-même. Plus jeune. Mais surtout… Plus dangereuse. Ses lèvres s’étirèrent à peine. — Cette fois… je gagne. Et sans un regard en arrière, Avalina Hayes reprit sa marche. La femme qui avait tout perdu appartenait au passé. Celle qui revenait… Allait tout prendre.
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