IICe soir-là, profitant d’un moment d’assoupissement de Mlle Luce, Ourida put se glisser dans son lit tout habillée. Il était huit heures et demie et, à cette époque, la nuit n’était pas encore complète. La jeune fille avait eu soin de laisser largement entrebâillée la porte qui faisait communiquer la chambre avec la salle à manger. Elle avait fait de même pour la porte d’entrée. Aussi n’eût-elle aucune peine à sortir quand, au milieu de la nuit, ayant entendu Mlle Luce ronfler légèrement, elle se glissa, toute frémissante, hors de son lit. Quelques instants plus tard, elle était dans les jardins. Un mince croissant de lune lui donnait une clarté juste suffisante pour se guider. Elle gagna ainsi le parc, longea la clôture, arriva à l’endroit dont lui avait parlé le prince. Là, elle passa facilement et se trouva dans la forêt.
Pour retrouver le sentier qui, du château, descendait à Champuis, il lui fallait longer à gauche cette clôture. Cela se fit sans encombre, et, de même, elle s’engagea dans le sentier. Mais à mi-chemin, elle s’arrêta. Il y avait probablement encore plusieurs heures de nuit, – car elle n’avait pas de montre pour la fixer sur ce point, – et, pour prendre la route de Châtel-Sablon, il fallait auparavant qu’elle se renseignât sur cette direction. Or, elle ne le pouvait avant le jour, alors que les logis campagnards s’éveilleraient, que les travailleurs se rendraient aux champs. Il était donc préférable de s’arrêter dans la forêt, où elle serait mieux cachée qu’aux alentours du village.
Elle s’enfonça un peu sous bois et s’assit au pied d’un arbre. Dans cette solitude, dans le silence que troublaient seuls quelques bruissements d’insectes, quelques chutes de feuilles, la pauvre enfant frissonnait, en dépit de tout son courage. Et elle songeait : « Ô ma chère maman, toi qui me vois de là-haut, protège ta petite Ourida ! demande à Dieu, pour elle, qu’elle échappe au péril, qu’elle arrive au but. »
Les heures lui semblèrent interminables. Elle ne voulait pas céder à l’engourdissement qui la gagnait, après la fatigue des jours précédents et les émotions de cette journée. Pour s’encourager, elle tendait toute sa pensée vers don Salvatore, le refuge et le salut. Il lui semblait que, près de lui, elle n’aurait plus rien à redouter. Car, pas un instant, elle n’avait l’idée qu’il pût la mal accueillir. Toute sa confiance, tout son espoir allaient ardemment, ingénument vers ce noble étranger qui lui était apparu comme un prince de contes de fées, un Prince charmant tel que la petite solitaire de la Roche-Soreix n’en avait jamais rêvé.
Enfin l’aube parut. Ourida se remit en marche. Elle atteignit bientôt le village, mais, voulant l’éviter, elle prit une route au hasard, avec l’intention de demander son chemin dès qu’elle le pourrait.
Sur le seuil d’une ferme, une femme parut, en camisole, les cheveux emmêlés. Ourida s’approcha et demanda :
– Pourriez-vous me dire, madame, si je suis sur la route de Châtel-Sablon ?
– Châtel-Sablon ?... Je ne sais pas... Mais je vais demander à mon mari, qui connaît le pays assez loin, rapport aux foires.
Elle revint peu après et informa Ourida qu’il lui fallait continuer sur cette voie pendant un peu de temps, puis prendre une route à gauche. Ensuite, elle demanderait encore son chemin, car elle n’était pas près d’arriver, pour sûr...
En parlant ainsi, la femme considérait curieusement cette étrangère enveloppée dans sa vieille cape, chaussée de souliers très usés et qui dissimulait son visage sous un épais voile gris.
Ourida remercia et continua sa route. Dans la fraîcheur de l’aube et après le repos pris dans la forêt, elle sentait moins sa fatigue. Mais celle-ci commença de l’accabler dès que le soleil chauffa la campagne. Cependant, courageusement, elle allait... allait toujours. À midi seulement, elle s’arrêta dans un pré, au bord d’un ruisseau pour manger un morceau de pain qu’elle avait gardé, la veille au soir. C’était sa subsistance pour toute la journée.
Elle résolut de demeurer là une heure pour reprendre quelques forces. Mais quand elle se leva, elle chancelait de faiblesse et d’accablante lassitude. Le travail intensif auquel l’avait soumise Brigida, les veilles de la semaine précédente, pour achever les broderies exigées par la comtesse, le manque à peu près complet de nourriture, aujourd’hui, et cette marche à laquelle son existence de recluse ne l’avait pas habituée, tout concourait pour enlever ses dernières forces à un organisme déjà affaibli par une alimentation insuffisante, par des préoccupations morales datant de tant d’années.
Néanmoins, en se raidissant, la jeune fille se remit en marche. Le soleil, à cette heure, brûlait la route, qui s’allongeait entre de verts pâturages, au-delà desquels s’élevaient les collines couvertes de bois de hêtres. Ourida songeait, désespérément : « Je ne puis plus... je ne puis plus... » Et cependant, elle avançait toujours, en se traînant, comme une malheureuse biche qui, près d’expirer, essaye encore de mettre un peu plus de distance entre les chasseurs et elle.
Une charrette passa près de la jeune fille. Elle était conduite par un paysan d’un certain âge, près duquel se trouvait assise une femme au visage rond et rougeaud, coiffée du bonnet des paysannes d’Auvergne. Comme, à ce moment, la route commençait de monter, le cheval ralentit le pas, et Ourida se trouva à la hauteur du rustique équipage. Elle remarqua alors la physionomie ouverte et honnête de la femme qui la regardait avec quelque curiosité. Une idée lui vint aussitôt. Élevant la voix, elle demanda :
– Pardon, madame, iriez-vous par hasard du côté de Châtel-Sablon ?
– Du côté, oui... mais pas jusque-là. Nous nous arrêtons à la Volande... Qu’est-ce qu’il y aurait pour votre service, ma petite dame ?... Ce serait-il que vous voulez monter dans notre voiture pour ménager vos jambes ?
– S’il vous plaît, je vous en serais bien reconnaissante... Mes forces sont à bout...
– On ne vous refusera pas ça, bien sûr... Arrête un peu, Saturnin, que cette dame monte...
Non sans peine, Ourida, avec l’aide de la fermière, se hissa dans la charrette et s’installa sur la banquette, entre deux paniers d’œufs et de beurre. Mais à peine la voiture s’était-elle remise en marche que la jeune fille se sentit défaillir. Vivement, la fermière lui enleva son voile, lui frappa dans les mains, tout en murmurant avec une surprise admirative :
– Est-elle jolie !... Seigneur ! est-elle jolie !... Vois donc, Saturnin. Mais qu’elle est pâle ! Pauvre mignonne, ça fait pitié !
Au bout d’un moment, Ourida revint à elle et remercia d’un léger sourire la brave femme qui la considérait avec compassion.
– Je vous demande pardon, madame, de vous donner tout cet ennui...
– Bah ! qu’est-ce que c’est que ça !... Vous vous êtes sans doute trop fatiguée, ma pauvre petite !... Et comme vous avez chaud !
– Oui... et je suis très peu forte. Mais, je vous en prie, continuez... Je ne voudrais pas vous retarder...
– Oh ! quelques minutes de plus ou de moins... Allons, repars, Saturnin !
Le paysan, qui avait une figure tranquille et aussi honnête que celle de sa compagne, remit en marche son cheval. Pour abriter quelque peu du soleil la jeune fille, l’excellente fermière lui avait fait une sorte de large coiffe avec un journal. Ourida se sentait très faible, mais elle éprouvait un réconfort, un apaisement à se trouver près de ces braves gens. De plus, au bout d’un kilomètre, la route passait entre des bois, des escarpements rocheux qui répandaient une ombre fort appréciable. Quand elle se sentit un peu remise, Ourida s’informa de la distance qui lui restait à parcourir, une fois à la Volande, pour gagner Châtel-Sablon.
– Ça fera bien huit bons kilomètres, à mon avis, répondit la fermière. Est-ce que vous auriez idée d’aller jusque-là aujourd’hui ?
– Il le faut bien... Je ne puis m’arrêter en route...
La femme hocha la tête.
– Ça, ma petite demoiselle, je vous dis que vous ne pourrez pas le faire... On voit bien que vous êtes tout au bout de vos forces.
Hélas ! elle s’en rendait bien compte, pauvre Ourida ! Elle songeait avec terreur :
« Que vais-je devenir, seule, sans argent, si je ne puis continuer mon chemin ? »
La fermière, qui voyait se refléter cette angoisse sur le joli visage, dit avec sympathie :
– Écoutez, peut-être y aurait-il moyen d’arranger ça. J’ai des cousins, à la Volande... des braves gens qui seront contents de vous rendre service. Peut-être bien qu’ils connaîtront quelqu’un allant vers Châtel-Sablon et qui accepterait de vous emmener.
– Oh ! j’en serais bien heureuse !
Puis, rougissant un peu, Ourida ajouta :
– Mais je n’ai pas d’argent... pour le moment, du moins.
– Ne vous embarrassez pas de ça, ma jolie demoiselle. Ces petits services-là, on les rend avec plaisir, dans nos campagnes.
Un peu rassurée, Ourida ferma les yeux et, engourdie par la fatigue, se laissa cahoter sur la route assez mal entretenue. À la Volande, la fermière la conduisit chez sa cousine, Marie Simon, femme du forgeron de l’endroit. Celle-ci promit de s’informer si quelque habitant de Châtel-Sablon ou des proches alentours se trouvait à la Volande. En attendant, Ourida fut invitée à entrer dans une petite salle sombre et fraîche, très proprement tenue. Mme Simon proposa :
– Vous allez bien boire quelque chose, mademoiselle ? Par ce temps chaud, on a grand-soif...
Ourida refusa en rougissant de nouveau. Et pourtant, combien elle était altérée, en effet, la pauvre enfant !
Mais la fermière, qui la regardait attentivement, dit avec autorité à sa cousine :
– Si fait, Marie, donne-lui quelque chose de bon et de réconfortant... Ce qui la gêne, cette pauvre petite demoiselle, c’est qu’elle n’a pas de quoi te payer. Mais, Dieu merci, on a coutume de rendre service au prochain, dans notre famille... Et elle mangerait bien aussi quelque chose, j’en suis sûre ?
Ourida essaya de protester. Mais déjà Mme Simon avait disparu. Elle revint peu après, apportant un bol de lait, du café, du beurre.
La fermière prit alors congé de sa protégée, qui la remercia chaleureusement.
– Dites-moi votre nom ? demanda Ourida. Si, plus tard, je passais de ce côté, j’irais vous faire une petite visite.
– Mélanie Chambon, à la Grangelière... Pour sûr que je serai bien contente de vous revoir, mademoiselle !
Ourida était si accablée par la faiblesse et la fatigue qu’elle put seulement boire le lait préparé par l’obligeante Marie. Celle-ci, visiblement apitoyée par la mine de la jeune fille, l’installa dans un fauteuil de paille avec un tabouret sous les pieds, puis elle retourna à ses occupations. Mais un peu après, elle vint avertir Ourida que la Méjan, une fermière des environs de Châtel-Sablon, partirait de la Volande à cinq heures pour retourner chez elle et qu’elle acceptait d’emmener la jeune étrangère.
Après cela, dans la pièce fraîche et silencieuse, la fugitive somnola, jusqu’au moment où la femme du forgeron vint la prévenir que la fermière attendait.
En dépit des protestations de la jeune fille, Marie Simon mit dans son panier un paquet contenant deux tartines beurrées et un morceau de fromage.
– Les Méjan sont des gens honnêtes, mais très regardants, lui confia-t-elle, et il est bien possible qu’ils ne songent pas à vous offrir à souper. Alors, comme ça, vous aurez de quoi manger avant de monter jusqu’à Aigueblande.
La Méjan était une grosse femme entre deux âges, dont la mine sournoise déplut aussitôt à Ourida. Elle dévisagea curieusement la voyageuse, qui s’était à nouveau enveloppée de son voile. Et une fois en route, elle commença de la questionner, insidieusement.
Ainsi, elle allait à Aigueblande ? Un bien beau château, où le nouveau maître avait dû dépenser joliment d’argent ! Mais on le disait si riche, ce prince Falnerra ! Et il y avait un train, là-dedans !... Des domestiques, des voitures. Encore on prétendait que le prince en avait laissé une grande partie à Paris...
– Ah ! dame, c’est un grand personnage ! et un fameux beau garçon ! Hier, à l’église, il était dans le banc des anciens seigneurs d’Aigueblande... et je vous assure que toutes les femmes n’avaient d’yeux que pour lui !
Puis, avec un petit sourire entendu, la fermière ajouta :
– Mais vous le connaissez sans doute, mademoiselle ?
Froissée par l’indiscrète curiosité de cette femme, désagréablement impressionnée par ce quelque chose d’indéfinissable pour elle qui existait dans ses paroles, dans son accent, dans le regard de ses yeux narquois, Ourida répondit froidement :
– Un peu, oui, madame.
– Et comme ça, vous allez chez lui ?
– Certainement.
La brièveté de la réponse, l’air lassé de la jeune fille n’invitaient pas à continuer les questions. La Méjan se tut en couvrant la jeune fille d’un regard d’ironique malveillance.
Il fallait deux heures pour atteindre Châtel-Sablon, car la route montait et elle était en outre passablement mauvaise. La montre de la Méjan marquait plus de sept heures, quand le char à bancs s’arrêta devant les bâtiments d’une ferme qui semblait assez mal tenue.
– Vous voilà tout près de Châtel-Sablon, dit la Méjan. Tenez, on voit les premières maisons du village, derrière ces arbres... Mais vous n’avez pas besoin d’aller jusque-là. Prenez ce petit chemin, à gauche... Vous arriverez à une route, pas très large, mais assez bonne. C’est celle que le prince a fait faire l’année dernière pour arriver plus facilement à Aigueblande... Vous n’aurez qu’à monter, tout droit, et vous atteindrez le château.
Ourida descendit de voiture, remercia poliment, mais sans chaleur et s’engagea dans le chemin désigné, d’un pas chancelant.
La fermière la suivit un instant des yeux, puis, s’adressant à son mari qui se tenait dans la cour, appuyé sur le manche d’une fourche, elle ricana.
– M’est avis qu’en voilà une qui va se faire mettre à la porte, là-haut.
– Pourquoi ça ?
– Eh ! tu sais bien ce qu’a dit un des domestiques italiens, le grand qui s’arrête toujours pour boire à la « Pomme de Pin », quand il passe par le village ? Le prince, pour ne pas être ennuyé par les femmes qui sont toquées de lui, – et il n’en manque pas, à ce que raconte l’Italien ! – a donné l’ordre de répondre toujours qu’il ne recevait pas, quand il s’en présentait une demandant à lui parler.
– Tu crois que celle-ci ?...
– Probable... Elle a un air fiérot, et n’a pas écarté son voile un seul moment. Mais elle paraît très fatiguée... Ah ! dame, on ne sait pas... Ces beaux seigneurs, ça s’amuse... et puis ça laisse en plan des pauvres créatures...
Le fermier fit judicieusement observer :
– Il n’y a pas que les beaux seigneurs pour faire cela... Mais cette personne est peut-être une parente du secrétaire, ou d’un des domestiques. Elle ne t’a pas dit qu’elle avait affaire au prince ?
– Non, bien sûr... elle ne me l’a pas dit... mais...
– Mais tu arranges une histoire tout de suite. Ah ! tu n’es jamais en peine pour ça !
Et, bougonnant, Méjan retourna à son ouvrage, tandis que sa femme, les lèvres pincées, levait les épaules en marmottant :
– Avec ça que je ne tombe pas juste, la plupart du temps !