Chapitre 1

1409 Words
Chapitre 1 Il faisait un temps de rêve et la Côte d’Émeraude n’avait jamais si bien mérité son nom. Un ciel sans nuages, un léger vent d’ouest qui gonflait agréablement les voiles des quelques bateaux qui régataient sur une mer turquoise… Mary avait sous les yeux ces fairways et ces greens1 de légende que les disciples de Saint Andrew n’évoquent jamais sans des trémolos dans la voix. Le terrain de Dinard Saint-Briac était en effet l’un des plus anciens golfs de France donc, pour les adeptes de la religion de la petite balle blanche, la référence obligée, un de ces lieux sacrés où il convenait d’avoir, une fois au moins dans sa vie, planté son tee. Ce links2 avait posé ses étendues de verdure parfaitement tondues sur une lande rustique, fleurie de bruyères, et où le genêt et l’ajonc poussaient dans le désordre le plus débridé. Le mariage de ces deux conceptions, d’une nature s’épanouissant en pleine fantaisie et de ces pelouses anglaises parfaitement tondues, ces massifs parfaitement taillés, ces trous de sable parfaitement ratissés était saisissant. Fièrement campée sur une butte, la salle à manger du club house art déco s’ouvrait sur la côte, entre les grèves et les îles. Comme midi venait de sonner, Mary décida d’y déjeuner. Elle prit d’abord un verre en terrasse en se régalant de la vue et en s’amusant des joueurs qui, avec un sérieux et une concentration extrême, faisaient leurs gammes sur le putting green. Peu à peu la salle s’était remplie, essentiellement de golfeurs, et l’ambiance y était chaleureuse. Elle se régala d’une sole meunière accompagnée de pommes vapeur et elle s’apprêtait à commander un café quand elle s’entendit interpeller : — Mais c’est mademoiselle Lester, si je ne me trompe ! Elle leva les yeux et aperçut l’ineffable Nazelier en tenue sport, pantalon à carreaux et chemise Lacoste. Elle se leva précipitamment : — Commissaire, si je m’attendais… L’hypocrite ! En réalité, elle n’attendait que ça car Bernoin lui avait assuré que le patron ne manquait jamais sa partie du jeudi, du moins quand le temps le permettait. Elle le considéra avec une admiration un peu forcée : — Mais vous êtes magnifique ! Vous jouez donc au golf ? Si outré qu’il fût, le compliment avait touché Nazelier. En réalité, il ressemblait plus à Goldfinger dans le film de James Bond qu’à Tiger Woods en finale des Masters. Il se rengorgea : — On le dirait bien, n’est-ce pas ? Et vous ? — Pour le moment, non, je termine mon déjeuner. On m’avait vanté la beauté du site et la qualité de la table… Je n’ai pas été déçue. Quant au golf, il y a bien longtemps que je n’y ai pas joué mais je compte profiter de mon séjour à Dinard pour combler mon retard. — Ah… Vous jouez donc ! constata Nazelier avec satisfaction. Elle tempéra son enthousiasme : — À un bien modeste niveau… Mais je parie que vous êtes un assidu avec un classement à un chiffre ! — Pas tout à fait, dit Nazelier avec une sorte de fatuité, pas tout à fait, mais presque. Mary admira : — Eh bien, vous m’en direz tant ! Un type corpulent se tenait derrière lui. — Effectivement, je viens au club chaque fois que j’en ai l’opportunité et surtout le jeudi. D’un geste désinvolte du pouce, il désigna son compagnon : — Mon ami Antonio ne me pardonnerait jamais de lui faire défaut. Le gros type salua d’une inclinaison de tête. Il portait des Ray Ban qui dissimulaient son regard. Mary le salua à son tour : — Monsieur… — Antonio Morelli, dit-il en lui tendant une main épaisse. — Ravie, assura-t-elle. Mary Lester. Vous venez déjeuner ? — Pas tout de suite. Il consulta sa montre : — Nous avons un départ dans trois quarts d’heure. — Vous faites dix-huit trous ? — Parfois le dimanche, quand il y a une compétition, mais en semaine, nous nous contentons d’un demi-parcours. — Neuf trous ? — C’est ça ! Un sourire de batracien étira ses lèvres épaisses. — Il faut bien que nous travaillions de temps en temps, n’est-ce pas Antonio ? — Eh bien, dit Mary, si vous avez trois quarts d’heures devant vous, je peux peut-être vous offrir le café ? Mary trouva que Nazelier faisait une drôle de tête, mais Morelli sauta sur l’occasion : — Puisque c’est offert de bon cœur ! Allez, François, pose-toi donc ! Visiblement ce n’était pas Nazelier qui prenait les décisions. Il obtempéra et précisa, à l’intention de son compagnon : — Mademoiselle Lester est commandant de police à Quimper. Elle a été détachée chez nous à propos de ce type de Dinard dont on a découvert le corps dans le Finistère. Voilà, Morelli était averti que cette charmante jeune femme était un flic. Il allait bien se garder de commettre quelque impair. Morelli fronça des sourcils qu’il avait fort épais : — Lemercier ? Mary confirma : — Anthony Lemercier, oui. Vous le connaissiez ? — Comme ça, dit évasivement Morelli. — Ah, fit Mary, comme si elle attendait une réponse plus étoffée. Morelli expliqua : — Je suis chef d’entreprise et je dirige plusieurs bars et restaurants sur la côte. Lemercier était un oiseau de nuit, et j’ai été amené à le rencontrer assez fréquemment. Nazelier interrompit l’échange : — Eh, Tonio, tu oublies nos conventions ? Si je ne me trompe, on n’est pas ici pour causer boutique ! — C’est vrai, reconnut le restaurateur. Il sourit à Mary : — Voilà qui va me coûter le déjeuner ! Le serveur posa trois tasses de café sur la table. Nazelier revint au noble sport : — Vous jouez souvent ? — Pas aussi souvent que je le voudrais. On m’a tant vanté le golf de Dinard que je n’ai pas su résister à l’envie de le tester. — Vous avez votre matériel ? — Eh oui, commissaire. Morelli intervint avec bonhomie : — Voyons François, tu sais bien qu’un vrai golfeur ne se déplace jamais sans son sac ! Mary protesta : — Ne nous méprenons pas ! Je vous ai dit que je n’étais qu’une golfeuse occasionnelle. — Quel est votre classement ? — Oh… j’ai simplement passé ma carte verte. — Vous ne faites pas de compétitions… C’était une constatation et il en paraissait désolé. — Non, je ne pratique pas assez. Mon compagnon est allergique à la petite balle blanche… — Mal mariée, alors ? — Pas du tout. Il est vétérinaire et adepte de randonnées équestres. Elle écarta les bras : — On ne peut pas tout faire, n’est-ce pas ? — C’est pour ça que vous en profitez quand vous êtes en déplacement. — Voilà ! — À part ça, vous faites également du cheval ? — Ben oui… C’est écrit dans le Code civil, la femme doit suivre son mari n’est-ce pas ? Morelli aurait bien volontiers prolongé la conversation, mais Nazelier se leva. — Il est temps, Antonio, dit-il en tapant de l’index sur le verre de sa montre. Il faut qu’on s’échauffe un peu… Morelli se leva à regret : — Si vous êtes encore là quand nous aurons terminé nos neuf trous, la tournée sera pour moi ! — Avec plaisir, dit-elle, je vous souhaite une bonne partie. Les deux hommes s’éloignèrent et Mary demanda son addition. Elle paya et passa à l’accueil acheter des jetons de practice.3 Puis elle sortit son sac et s’en fut taper deux seaux de balles sous le regard perplexe de Morelli et de Nazelier qui attendaient leur tour au départ du trou numéro 1. — Qu’est-ce que c’est que cette souris ? demanda Morelli intrigué. Elle est réellement commandant ? — Oui, confirma Nazelier. À ce qu’on m’a dit, elle est même très bonne. Il ajouta : — Ça ne transparaît pas au premier abord mais on dit qu’elle a de gros appuis au ministère… — Ce qui expliquerait qu’elle soit déjà commandant ? demanda Morelli. — Ça pourrait expliquer bien des choses, en effet. Mais, même si son physique ne le révèle pas, elle a toutes les qualités pour être un excellent flic. Après un temps de silence pendant lequel il admira le swing de Mary, il ajouta : — Quoi qu’il en soit, je préfère que ce soit elle plutôt que moi qui se coltine la famille Bonnadieu. — Dossier sensible ? — Et comment ! — Il se murmure que ça serait mal barré pour les Bonnadieu ? — Il se murmure, comme tu dis, fit Nazelier qui, visiblement, ne voulait pas s’étendre sur le sujet. L’équipe qui partait devant eux ayant disparu, le champ était libre. Morelli tendit le bras vers les deux boules jaunes qui délimitaient la zone de départ et lança, magnanime : — À toi l’honneur, commissaire ! Mary regarda le commissaire Nazelier se fendre d’un swing étriqué qui projeta sa balle à une cinquantaine de mètres, puis Morelli qui l’overdriva4 d’une centaine de mètres. Un dog-leg dissimula bientôt les deux hommes et Mary revint vers l’accueil : — Dites-moi, mademoiselle, c’est bien monsieur Morelli qui vient de partir au trou numéro un ? La jeune fille tapota sur son clavier et lut à l’écran : — C’est ça… — Ah, dit Mary dépitée, je suis arrivée trop tard. Monsieur Morelli m’avait invitée et… Il joue souvent ? La fille sourit de toutes ses dents qu’elle avait fort belles : — Messieurs Morelli et Nazelier sont de fidèles habitués. Le départ de 14 heures leur est réservé les lundis, mercredis et vendredis. Sauf intempéries ou événement exceptionnel, vous les y trouverez sans faute à ces heures. Mary rendit son sourire à la jeune fille. — Je vous remercie. 1. Zones d’un golf. 2. Parcours de bord de mer. 3. Terrain d’entraînement où une machine délivre des balles contre des jetons. 4. Dépasser un adversaire lors de la mise en jeu.
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