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POESISParis, Brigade criminelle, 36 quai des Orfèvres, bureau 414.
« Dans l’onde de tes yeux azur,
Mon âme se noie
En de lents tourments
Qui tourbillonnent jusqu’au fond de mon être. »
– Ça va pas ! C’est pas bon ! C’est même très mauvais !!! Très, très mauvais !!!
Assis derrière son bureau, l’imposant quinquagénaire à la couronne de cheveux noirs graisseux et à l’épaisse moustache s’était exprimé avec rage.
Le commandant Gilles Contassot biffa vigoureusement avec son stylo ce qu’il venait d’écrire et son visage rougeaud afficha une moue d’écœurement devant la difficulté de l’exercice.
Le découragement fit rapidement place au désespoir.
– C’est pas que ça soit exécrable, mais ça ne rime même pas !… marmonna-t-il d’une voix plaintive.
Il avait à cet instant un air penaud, très inaccoutumé pour qui connaissait son caractère prompt aux coups de gueule et autres colères homériques qui effrayaient tant les assistantes de la brigade criminelle.
Pour les flics du 36 qui étaient habitués à attribuer des sobriquets à leurs collègues, celui de Contassot avait fait rapidement l’unanimité. Très enrobé, glouton, paternaliste et gueulard, il avait en plus une récente manie de porter des vêtements de couleur verte, ce qui lui avait valu l’inévitable surnom de : Shrek.
Ces derniers jours, en l’absence d’investigations en cours, l’ogre avait décidé de s’initier à la poésie pour patienter. Il avait cependant une peur bleue que l’on sache qu’un commandant chevronné de la Crim’ se consacre à ce loisir romantique et il s’y adonnait donc toujours en cachette de son équipe.
L’inaction le désespérait, et ce mois de février était particulièrement calme. Pas assez de crimes, en tout cas, pour que toutes les groupes d’enquête aient du travail.
On se demande bien ce que peuvent foutre les assassins !…
La création d’un poème lui permettait ainsi de tuer le temps, faute de meurtres à se mettre sous la main.
Il recommença donc son œuvre d’une écriture appliquée :
« Dans les flots de tes yeux bleus,
Mon cœur douloureux
Chavire lentement
En s’en allant. »
Un large sourire découvrit ses dents noircies par le café et le tabac.
– C’est déjà mieux… Au moins, ça rime !
Il compta consciencieusement le nombre de pieds sur le bout de ses doigts épais :
– Dans-les-flots-de-tes-yeux-bleus, mon-cœur-dou-lou-reux.
Shrek fronça ses broussailleux sourcils avec un air dépité.
– Ça me gave ! Ça marche toujours pas…
Des coups frappés timidement à la porte du bureau sortirent le Victor Hugo de la Police judiciaire de son chef-d’œuvre. Il dissimula prestement son poème sous un dossier et prit une attitude concentrée.
– Oui, entrez…
Les cheveux bruns ébouriffés et les yeux bleus du jeune et beau lieutenant Martin Delpech apparurent dans l’ouverture.
– Bonjour commandant, je peux entrer ?
– Je suis très occupé, mais viens quand même, Martin, grommela le commandant, mécontent d’être interrompu dans son activité littéraire.
Le policier ne remarquait même plus les sautes d’humeur de son chef. Il referma la porte derrière lui sans s’offusquer et tenta de remettre en place ses cheveux rebelles en les lissant de la main droite.
– Je suis désolé d’être en retard ce matin, j’ai oublié de rebrancher mon radioréveil dimanche soir…
– Pas grave, vu qu’on n’a pas grand-chose à foutre… avoua le commandant en se contredisant. Avec le froid de canard qu’il fait, même les criminels n’osent plus foutre le nez dehors… Au fait, quelle heure est-il ?
Martin consulta l’heure sur son téléphone portable qu’il avait l’habitude de mettre dans la poche arrière droite de son jean.
– 9 h 40.
– C’est tout ?
Pour un homme d’action, l’attente semblait interminable. De plus, il commençait à ressentir un petit creux vicieux dans l’estomac qui le tenaillait de manière de plus en plus sournoise. Il désigna sa cafetière posée sur le coin gauche de son bureau.
– On se fait un kawa ?
L’offre était tentante, si l’on faisait abstraction de la propreté douteuse des tasses du commandant qui était un expert en criminologie, mais pas en nettoyage de vaisselle.
– Volontiers. Je n’ai pas eu l’occasion de m’en faire un chez moi…
Contassot eut à peine le temps d’appuyer sur le bouton de sa cafetière pour réchauffer le divin breuvage, que son téléphone se mit à sonner. Il décrocha prestement (les coups de fil étant bien trop rares en ce moment…).
– Contassot…
Tout en écoutant parler son interlocuteur, il baissa la tête pour s’assurer que le témoin lumineux de sa cafetière était bien allumé et sortit deux vieilles tasses en porcelaine du tiroir gauche de son bureau.
– Quel commissariat ? Attends, je prends des notes…
Il arracha une page neuve de son calepin et saisit un des nombreux stylos mâchonnés qui étaient parsemés sur son plan de travail.
– Bonjour. Oui… Oui… Oh !… Ah bon ?… Non ?… C’est pas vrai !… Où ça ?… OK… OK… D’accord… On y va tout de suite…
Delpech observait son supérieur hiérarchique en essayant de deviner quelle pouvait bien être la teneur de la conversation. Son instinct de chasseur lui prédit que la longue attente prenait fin. L’air ragaillardi de Shrek qui raccrochait son téléphone confirma son pressentiment.
– C’est le divisionnaire qui appelait. Il y a un client pour nous qui vient d’être retrouvé refroidi sur un chantier d’Issy-les-Moulineaux, en bord de Seine.
– On connaît les circonstances précises de la mort ?
– Non, c’est tout frais, mais c’est d’évidence un assassinat.
Il frotta ses grosses paluches rugueuses avec un air de satisfaction.
– Les affaires reprennent, mon p’tit gars…
– Tant mieux ! Je déteste rester coincé dans mon bureau à faire de la paperasse…
Les beaux yeux ensommeillés de Martin louchèrent sur la cafetière.
– On dirait que c’est chaud. Je peux me servir ?
Le commandant secoua négativement la tête.
– Pas le temps. Fonce chercher la bagnole et attends-moi en bas sur le quai…
Delpech sortit du bureau en soupirant, mais quand même trop heureux de pouvoir se lancer sur une nouvelle enquête. Le chef de groupe bascula le dossier de son fauteuil en arrière et croisa les doigts sur son ventre rebondi avec un air de satisfaction.
– C’est pas trop tôt… Si ça continuait, il aurait fallu que l’on flingue des gens nous-mêmes pour avoir quelque chose à se foutre sous la dent…
Son attention fut attirée par le clic de la cafetière qui se mettait en veille. Il huma l’odeur alléchante.
– Tiens, je vais me boire un bon café pour fêter ça !
Puis, en se redressant sur son siège pour saisir le récipient :
– Il attendra bien cinq minutes le jeunot…