13 - ABANTE

1126 Words
13 ABANTEIssy-les-Moulineaux. Gilles Contassot avait laissé le volant de la voiture de la brigade à Martin Delpech, afin de pouvoir grignoter tranquillement de savoureux pains au chocolat. En se rendant sur les lieux du crime, ils étaient en effet passés devant une fameuse boulangerie de Montparnasse et le commandant, comme souvent, n’avait pu résister à la tentation. – Un peu chers… ces croissants… mais pas dégueu… Bien beurrés, en tout cas, remarqua-t-il tout en les mangeant et sans avoir pris la peine d’en offrir un à son collaborateur. Arrivé à destination à Issy, et avant même de sortir du véhicule, il balaya de la main les miettes grasses collées sur son pantalon. Delpech l’attendait déjà dehors en trépignant d’impatience. En bon flic de la Crime, il savait qu’il était essentiel d’aller très vite dans les débuts d’une enquête, pour éviter que l’assassin ne décampe. Le commandant se faisait, quant à lui, un malin plaisir d’arriver le dernier sur les lieux d’un meurtre. Il commençait par questionner tous les policiers et témoins présents et, une fois sur la scène du crime, s’amusait à contredire les affirmations de ses collègues. Contassot s’approcha du chantier où se construisait un immeuble de bureaux en bord de Seine. Il en contourna la palissade et entra sur le terrain rendu boueux par la neige molle tombée depuis la veille. Je parie que l’autre fayot est déjà là… Il vint vers de la scène du crime et vit la silhouette de son adjoint penché sur la victime. Bingo ! Le capitaine Damien Salvat était effectivement déjà occupé à examiner le cadavre, après que deux techniciens de la police scientifique aient fini de faire leurs prélèvements. Comme prévu, le commandant commença par papoter avec des collègues pour demander des nouvelles de leur famille et les interroger seulement ensuite sur les événements. Il questionna également le manœuvre qui avait découvert le corps et négligea son patron qui venait d’arriver, l’air affolé. Contassot adorait le contact humain. Il se servait de cette qualité relationnelle et de sa bonhomie naturelle pour mener à bien ses enquêtes. Il interrogeait en priorité les petites gens, les employés, les ouvriers qui lui filaient toujours de bons tuyaux. Il détestait les cadres, les « chefs » qui pratiquaient la langue de bois et collaboraient moins volontiers avec la police criminelle. Pendant ce temps, Martin piaffait d’impatience. En raison d’un froid accentué par un vent de Nord-est, il battait la semelle et grelottait malgré son épais blouson en cuir fourré de laine blanche. Quant à son chef, vêtu de sa seule veste verte en velours et d’une longue écharpe écossaise enroulée autour du cou, il ne semblait nullement gêné par cette atmosphère polaire. Au bout d’un bon quart d’heure, Contassot se dirigea enfin vers la scène de crime. Il montra sa carte à un policier en uniforme qui avait l’air de s’ennuyer ferme et franchit le ruban jaune de protection du périmètre. Shrek salua de l’index le photographe de l’Identité judiciaire qui en repartait après avoir mitraillé les lieux avec son appareil numérique. Il s’approcha de son adjoint. – Quoi de neuf Spock ? Spock était le surnom du capitaine Damien Salvat, un homme de quarante ans, second du groupe d’enquête. Ce sobriquet, issu du personnage de la série TV Star trek, lui avait été attribué par les membres de la brigade en raison de son impassibilité devant les pires scènes de crimes, où il n’affichait jamais la moindre frayeur ou signe de dégoût. Salvat n’éprouvait, en effet, aucune compassion pour les victimes ou leurs familles. En fait, la seule chose à laquelle il était sensible, s’était son évolution de carrière. – Oh, p****n !… Delpech venait de découvrir le cadavre allongé sur le sol, face contre terre. L’homme – apparemment d’origine maghrébine – était habillé d’un simple pull-over et ne portait pas de pantalon ni de sous-vêtements. L’intérieur de son fessier était ensanglanté et son entrejambe n’était plus qu’un trou béant. Contassot leva les yeux au ciel. – Martin, tu feras ta chochotte plus tard. On a du boulot… Il s’adressa de nouveau à Salvat qui faisait semblant de l’ignorer. – Alors quoi de neuf, capitaine ? Le ton était volontairement bourru. Spock tourna sa tête aux cheveux noirs gominés vers le commandant. Avec sa raie sur le côté, son visage lisse et ses lunettes aux montures métalliques, il avait une parfaite tronche de « premier de la classe ». Il était peu apprécié par ses collègues qui le voyaient faire d’incessants ronds de jambe à toute la hiérarchie du Quai des Orfèvres. C’était un flic ambitieux et fier de son métier. Il portait toujours des costumes bleu marine impeccables. Pour lui, l’image que donnait au public la PJ du 36 était essentielle et il regardait d’un mauvais œil l’accoutrement de son chef. Celui-ci avait d’ailleurs volontairement sorti un pan de sa chemise à carreaux de son pantalon, juste histoire de le provoquer. – La victime est d’origine maghrébine, répondit Salvat. Elle a été attachée et s’est débattue, dit-il de sa voix monocorde. Il désigna de l’index les marques de lésions sur la peau au niveau des poignets et des chevilles. Contassot l’interrogea au sujet de l’énorme blessure entre les jambes. – Tu as déjà vu ce type de plaie ? – Non. Mais les dommages corporels de nature sexuelle effectués sur une victime sont fréquents chez les psychopathes. On doit avoir à faire à un tueur en série porté sur l’anal. Ou alors le mort était un adepte de la sodomie. Tu sais ce genre de pervers qui s’enfoncent n’importe quoi dans le derrière et de plus en plus volumineux de préférence… Il croyait faire de l’humour à froid, mais cela tombait toujours à plat. – Je plaisante, bien sûr… Le type a été égorgé et on lui a introduit un énorme objet dans l’anus. C’est un vicelard qui a fait ça. L’air inquiet, il héla Contassot qui venait de s’approcher du cadavre : – Hé ! Fais attention, tu es peut-être en train de piétiner des indices… Le commandant eut un sourire méprisant. – Certainement pas, monsieur « Je-sais-tout ». Le meurtrier n’est pas assez con pour laisser des traces de pas dans toute cette boue. Il désigna le haut du monticule creusé par les pelleteuses de chantier. – Le corps a été balancé de la butte, par le trou dans la palissade. C’est là-haut qu’il faut chercher des empreintes. Et encore, c’est pas sûr qu’on en trouve… Il savoura l’effet de sa déduction en voyant la mine renfermée de Salvat. Ce mec se contente parfois de rechercher les indices sous la seule lumière des réverbères… Contassot respectait le professionnalisme de son adjoint, mais supportait mal son arrogance et son racisme. Il ne perdait généralement donc pas une occasion pour lui rabattre le caquet en public. Delpech, qui était resté jusqu’à présent silencieux, s’approcha également de la victime. Il enfila une paire de gants en latex et tourna le corps de côté. La rigidité cadavérique de la nuque était faible. L’homme était, par conséquent, mort depuis moins de trois à quatre heures. Le jeune policier observa ensuite la plaie béante sur la gorge. La coupure était nette et précise. Scalpel… Pris d’un doute, il essuya délicatement la boue couvrant le front de l’individu. La peau avait été brûlée au fer rouge, laissant une cicatrice comportant une série de chiffres qu’il désigna à Contassot de l’index : – « 666 ». – Bon sang, c’est pas vrai ! Ça recommence, mugit le commandant.
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