I-2

2096 Words
L’union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil courait la France et l’Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité tenait la caisse, qui s’emplissait à mesure que les hangars de la fabrique d’Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses, répandant l’abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement consciencieux, ne concoururent à une œuvre aussi malsaine. On leur eût donné le prix Montyon, pour l’application et la probité avec lesquelles ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par ce qu’ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C’étaient de vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant l’humanité. Vernier, en quête de progrès, ne s’en tenait pas à la fabrication du Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une « Arbouse des Alpes » dont il espérait merveilles. La fabrique d’Aubervilliers s’agrandissait, et les travées succédaient aux travées, multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C’était, dans l’intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les secrets de la fabrication leur étaient incorporés. Un laboratoire de chimie était annexé à l’établissement. Là, dans un cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les représentants de l’administration chargés de contrôler les entrées et les sorties d’alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition de ne pas frauder le fisc ! Et n’avait-il pas pour complice l’État, qui se trouvait être son meilleur client ? Plus il vendait de liqueurs, plus l’État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber en état d’épilepsie. Qu’importait ? Puisque les intérêts de l’État étaient sauvegardés ! Cependant, une ombre vint obscurcir la sérénité splendide avec laquelle Vernier travaillait à faire sa fortune en abâtardissant la race française. Il y avait, attaché au laboratoire, un dégustateur chargé de rendre compte de l’égalité du dosage des produits. Chaque cuvée était goûtée par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent présenter dans leur composition la moindre différence. Le dégustateur logeait dans un petit pavillon voisin de l’administration, et, toute la journée ; il sirotait les échantillons prélevés pour lui à la fabrique. Il ne les avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n’être pas pochard, tous les matins, avant dix heures. Au bout de deux ans, cet homme, très solide en apparence, mourut. Il fut remplacé par un autre employé, qui ne dura que six mois. Le troisième fit un an et devint phtisique. C’était un garçon de vingt-deux ans qui soutenait sa mère. Il se mit à tousser, à pâlir. Sa mère, affolée, vint trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon Vernier y consentit. Mais le malade était déjà trop gravement atteint. Il mourut, comme son prédécesseur. Alors la mère, dans une crise de désespoir, vint, après l’enterrement, faire une scène horrible à Vernier, l’accusant de la mort de son enfant. Elle criait à travers ses larmes, ameutant le personnel de l’usine : — Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l’ont tué ! Il me le disait : « C’est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, à la dixième dégustation ! » Sa poitrine n’y a pas résisté… Il est mort pour que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais ça ne vous portera pas bonheur ! Vainement Mareuil, qui était présent, essaya de raisonner cette pauvre femme ; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle les rejeta avec indignation. — Est-ce avec de l’argent que vous espérez me payer mon fils ? Le tort que vous m’avez fait est impossible à évaluer. C’est mon cœur que vous m’avez pris ! Et comme Mme Vernier, enceinte, paraissait à son tour pour tâcher de calmer la douleur de cette mère farouche, celle-ci reprit avec véhémence : — Vous serez punis dans votre enfant ! Oui, si le ciel est juste, vous aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux familles ! Mme Vernier rentra consternée chez elle. Les imprécations de cette femme en deuil l’avaient saisie. Elle se sentit frappée d’un pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne savait que lui dire pour dissiper l’impression déplorable produite par cette scène. Il s’en ouvrit au docteur Augagne, qui, déjà très en vue comme gynécologue, avait été appelé auprès de Mme Vernier pour lui donner des soins. Le jeune agrégé l’écouta, pensif. Puis, avec une grande fermeté de langage : — Il est incontestable que l’industrie que vous avez entreprise et où vous faites fortune est pernicieuse. Vous me répondrez que les fabricants d’allumettes, qui font manier le phosphore par leurs ouvriers, les miroitiers, qui les mettent à même le mercure pour l’étamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des coliques de plomb, et tant d’autres qui vivent sur la détérioration humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la vie, des allumettes, des glaces, des couleurs ; tandis qu’il n’est pas indispensable de boire des alcools. L’ivrognerie est un vice, et l’exploitation d’un vice est un acte abominable en soi. — Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de renoncer à une industrie qui m’a été si avantageuse. — Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter. Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu’exige l’imperfection humaine, je vous dirai : Tâchez de rendre vos produits aussi peu nocifs que possible. L’idéal serait de n’en pas faire. Si vous en faites, tâchez qu’ils soient sans danger. Mais est-il une boisson alcoolique sans danger ? — Ah ! vous me désolez ! gémit Vernier. Je me considérerais comme un criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je suis un brave homme, je n’ai jamais fait tort d’un centime à personne. Je tâche d’être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse jamais un secours à un malheureux… Ma femme… — C’est un ange ! interrompit le docteur. Je sais le bien qu’elle répand autour d’elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera certainement très belle, s’élève sur des tombes. Vous construisez dans un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous songiez à cela. Un pays d’imagination comme la France, qui se met à boire de l’alcool, est perdu en vingt ans. La race s’étiole, les sources de la génération se tarissent, l’intelligence s’obscurcit, et, là où triomphaient la sagesse, l’ordre, la patience, se déchaînent la nervosité, l’incohérence et la fureur. Voilà ce que l’alcool fait d’un peuple fier, brave et spirituel : une brute féroce et dégoûtante. Tous les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès de l’alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l’eau-de-vie est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce temps, la France passe au premier rang de l’alcoolisme, elle marche en tête, la bouteille à la main. Et pourquoi ? Parce que l’État a intérêt à laisser se propager l’ivrognerie, parce que l’alcool est pour lui un moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la laisser sortir. L’alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays, marchent d’accord. Et quand l’électeur manifeste une velléité de révolte, le débitant d’ivresse est là, qui lui tend son verre et lui dit : « Bois et vote ! » Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d’orgueil, nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi inéluctable : la force physique d’un peuple est en raison directe de sa sobriété. Il faut qu’une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c’est le pain. L’alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une nation perdue. Et tous ceux qui l’ont aidée à boire sont des criminels, depuis l’industriel qui fabrique la boisson jusqu’à l’État qui permet qu’on la vende. Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l’intransigeant Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui venait de le bouleverser. — Laisse donc, s’écria l’ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile pour des déclamations humanitaires, qui n’ont qu’une portée purement scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t’a fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce d’aujourd’hui qu’on fait de l’eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune s’appelait, dans ce temps-là, de l’hypocras ou de l’hydromel. Et ils se pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se faisant sans doute beaucoup plus de mal qu’avec nos liqueurs de choix. L’histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse ? Est-ce que ça a empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon ? Non, mais il me fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs manies ! Ils se toquent d’un système, et puis, en dehors de leurs prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de défendre le vin rouge, et d’ordonner le vin blanc. Pourquoi ? Parce que l’un d’eux, quelque gros bonnet de l’École, aura eu mal à la vessie. Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s’ils avaient des calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin : rouge et blanc, et ils ont ordonné la bière. La bière !… Suivant les théories du brave docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du houblon, ne risquerait-on pas d’en faire des Allemands ou seulement des Belges ? Car, enfin, si l’alcool peut transformer une race, pourquoi la bière n’obtiendrait-elle pas le même résultat ? Maintenant, ce n’est plus la bière qu’ils recommandent, c’est l’eau pure ! Comme s’il y en avait ! Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux ! Et ceux qui vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le ventre. Ils n’ont plus qu’à fermer boutique. Et c’est le sirop de grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour microbes variés, vendus sous la dénomination d’eau minérale, qui triomphent ! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous devrions cesser notre commerce ? Attends un peu, pour voir ! Mon vieux, ne te frappe pas ! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux rats en pilules, en cachets et en fioles. Ne t’occupe pas de leur opinion. Ils t’appellent : Marchand de poison ? C’est la concurrence ! Va ton petit bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te dira que c’est toi qui as raison ! La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer par ses scrupules. Il redoubla d’activité, tripla ses annonces, décupla sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme un venin. Et elle ne parvenait pas à s’en débarrasser. Elle s’étiolait, changeait, perdait son activité. À mesure que la prospérité de Vernier augmentait, sa santé à elle déclinait. Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une attention médiocre à l’état physique de sa femme. Pendant que Mareuil courait l’Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison, Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l’attention. On achetait le Royal-Carte jaune ou l’Arbouse des Alpes à cause du récipient. Vernier venait d’acheter, pour un morceau de pain, à Moret, près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un château du temps de François Ier, au milieu d’un parc admirable. Il s’était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n’avait vu que la facilité de construire une usine possédant un quai d’embarquement sur le fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d’un côté, pour les vins, et le Midi, de l’autre, pour les trois-six. Mais quand il visita, avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci manifesta le désir de s’y installer pour passer l’été. Vernier, qui surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon moment de sa vie. Elle avait paru, dans l’air sain et vivifiant des forêts, retrouver un peu d’énergie et de joie. Elle rentra à Aubervilliers pour s’aliter et mourir.
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