II
– Désagréable n’est pas suffisant, reprit Blanc-Minot. On ne sait quelquefois comment sortir de ces confusions, et je vais vous conter ce qui m’arriva un jour. J’étais tranquillement en omnibus, quand une dame d’un certain âge y entra comme la foudre, une quinquagénaire pétulante qui, croyant avoir certainement affaire à une de ses connaissances, me tendit affectueusement la main. Par distraction, je la serrai en m’inclinant. Je ne sais encore à qui diable de ses amis je pouvais ressembler à ce point, mais elle se mit à me parler avec une volubilité extraordinaire d’un tas d’intimes qu’elle nous supposait communs et qui m’étaient aussi parfaitement inconnus que le grand Turc. – Et M. Pératé ? – Et Mme Dufessier ? – Et Mlle Van de Beden ? – Et l’abbé Lubricien ? – Et le docteur Lanusse ? – Et maître Vententoutesaison ? – Et la douairière ? – Et le vidame ? – De magnifiques relations, au demeurant, mais un véritable Bottin mâtiné d’Almanach Gotha. J’étais abasourdi. Et n’osant plus, devant tant de personnes, la tirer de son erreur, je l’y entretenais, au contraire, par de petits signes de tête, une pantomime vague et des interjections affirmant le grand intérêt que je prenais à tous ces gens-là. Parfois même, je hasardais une remarque qui pouvait me compromettre. – Ce bon Pératé ferait bien de ménager sa santé. – Cette excellente Mme Dufessier ne saurait trop s’occuper de l’éducation de ses enfants. – Mlle Van de Beden aurait tort de choisir à la légère un mari. – L’abbé Lubricien avait du mérite, mais pas autant de style que Bossuet. – Bien que médecin, le docteur Lanusse finirait bien par mourir comme tout le monde. – Quoique avoué, maître Vententoutesaison avait une faiblesse pour le papier timbré. – La douairière se disait alliée aux meilleures maisons de France. – Le vidame aurait préféré être marquis…, etc., etc. Ainsi je convertissais en un dialogue animé l’insipide monologue de cette vieille toupie ronflante. Ah ! ne croyez pas que c’est malin ! – Telle est l’extraordinaire banalité des conversations communes que vous pouvez y prendre toujours une part active sans savoir un mot de rien et en vous demandant simplement ce que M. de La Palisse eût dit en pareil cas. Faites l’expérience. On dira ensuite de vous que vous êtes un causeur plein de ressources et un homme d’infiniment de bon sens. S’il y a là des académiciens, ils concevront le désir de vous recevoir dans leur compagnie, où le fauteuil de Calino est toujours vacant.
Cependant, en ayant assez de ce bavardage, je résolus d’y mettre fin brutalement.
– Et y a-t-il longtemps que vous n’avez vu ce délicieux M. Pincecul ? me demanda la dame.
– Hélas ! il est mort, répondis-je du ton le plus douloureux.
– Mort ! juste ciel ! Mais je l’ai vu hier matin.
– Mort d’une attaque d’apoplexie, à trois heures.
Ma persécutrice devint vert pomme. Elle fit signe au cocher d’arrêter.
– Mon ami, me dit-elle, accompagnez-moi de grâce ! Je ne me sens pas la force de marcher.
Toujours pour ne pas faire mauvais effet, je descendis avec elle et je lui offris le bras en maugréant.
– Allons vite voir sa pauvre veuve en larmes !
C’en était trop.
– Madame, lui répondis-je. Je viens de me tromper. Ce n’est pas ce bon M. Pincecul qui est mort, mais un autre.
– Animal ! me dit la dame indignée. Me causer une telle émotion ! Faut-il être assez bête pour prendre ainsi les gens les uns pour les autres !
Et, furieuse, elle m’allongea un coup d’ombrelle que je fus trop heureux d’emporter en me sauvant.