Le taxi crachotait une fumée noire, mais Amira s’en fichait. La vitre baissée, elle laissait le vent chaud de Yaoundé balayer la poussière de Bouda sur son visage. Le village, ses concessions de briques rouges, son air épais chargé de terre et de cacao séchant, tout cela s'éloignait.
Ici, c'était le béton, le rythme du Benskin qui cognait dans les baffles des mototaxis, et l'odeur entêtante du beignet-haricot frit. C'était la capitale, la promesse de la Faculté de Droit, et surtout : la liberté.
Elle se pinça le flanc, une vieille habitude, pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. À 23 ans, elle avait réussi l’exploit de s’échapper au contrat tacite que son oncle, le Chef de famille, avait scellé pour elle : une alliance avec un cousin éloigné, Tchameni, l'assurance d'une vie stable, mais sans horizon.
— On est arrivés, Mami ! lança le chauffeur en coupant le moteur devant un portail en fer forgé gris.
Le portail s'ouvrit sur une villa immense, bien gardée, dans le quartier chic de Bastos. Le contraste était v*****t. À Bouda, la richesse se mesurait en terres et en bétail ; ici, elle s’affichait dans les jardins manucurés et les piscines.
Elle sortit sa petite valise fatiguée et son baluchon de tissu. C’est là qu’elle allait vivre, chez Clarisse Kouam, sa tante paternelle, et son mari, Japhet Fotsing.
Clarisse, ou « Tantine Clarisse » comme on l’appelait, l'accueillit sur le perron, vêtue d'un pagne ajusté et d'un sourire un peu trop large.
— Ma petite Amira ! Tu as grandi ! Entre vite, que je te montre la vie.
La maison était fraîche, climatisée. Tout y sentait la propreté méticuleuse et le luxe discret. En comparaison, Amira se sentait soudain trop simple, trop de la terre.
L’après-midi passa à déballer et à recevoir des instructions. Clarisse était douce, mais rigide. Elle parla de l’université, des bus, mais surtout, des règles de la maison : discrétion, travail acharné, et pas d’histoires.
— Japhet rentre tard, dit-elle en lissant son pagne. Il travaille beaucoup. Son entreprise d'exportation de bois et de cacao lui prend tout son temps. Tu le verras surtout le matin. Comporte-toi bien, Amira. Sa réputation est notre bouclier ici.
Amira hocha la tête, absorbant les mots et observant le salon : des meubles massifs en bois tropicaux, une tapisserie d’art Bamiléké, et sur une étagère, une photo. Un homme souriant, au regard perçant, un costume impeccablement taillé. Japhet Fotsing.
Il avait l'air si sûr de lui, si puissant.
Le soir, le bruit des clefs dans la serrure à 21h30 la fit sursauter. Amira, dans sa petite chambre de bonne réaménagée, faisait semblant de lire.
Un homme entra dans le couloir, portant l'épuisement d'une longue journée, mais avec une aura indéniable. Il était plus grand que sur la photo, avec une démarche assurée et des épaules larges sous un costume déboutonné. Il avait une barbe bien taillée, et des yeux d’un brun profond, capables de déshabiller l'âme.
Il s'arrêta devant le miroir du couloir, détachant sa cravate. Son regard croisa celui d'Amira dans le reflet.
Un silence. Pas un silence gênant, mais un silence qui aspirait l'air de la pièce.
— Tu dois être Amira, dit-il finalement, sa voix grave comme le grondement d'un vieux Land Rover.
— Oui. Bonsoir, Tonton Japhet, répondit Amira, le cœur battant la chamade, étonnée par l'intensité de sa propre réaction.
Il se tourna complètement, s'adossant au mur, les bras croisés. Ses yeux la balayèrent, non pas avec désir, mais avec une curiosité profonde et une once de... douleur.
— Tu as les yeux de ta mère, Amira. Tu es enfin là.
Amira cligna des yeux, surprise. Sa mère était morte quand elle était petite, et personne ne parlait jamais de son apparence.
— Je... J'ai été acceptée à la fac. Je commence lundi.
Japhet sourit légèrement, mais le sourire n'atteignit pas ses yeux.
— Le Droit. Bien. Le Cameroun a besoin de femmes qui connaissent la loi. Mais rappelle-toi, Amira : la loi est souvent écrite par les hommes, pour les hommes. Fais attention à ne pas te brûler les ailes.
Il s'approcha d'elle, sans franchir la ligne invisible du respect, mais assez près pour qu'elle puisse sentir son parfum subtil, le bois de santal et le succès.
— Bienvenue à Yaoundé. Mais si tu as le moindre problème, n'importe lequel, tu viens me voir. Pas Clarisse. Moi. C'est compris ?
Son ton était à la fois autoritaire et protecteur. Amira sentit la confusion et une chaleur soudaine monter en elle. Elle était la nièce, et il était le mari de sa tante. Il n'y avait aucune place pour ce genre d'électricité.
— C-Compris, Tonton Japhet.
Il hocha la tête, puis se dirigea vers la chambre principale sans un mot de plus. Amira resta figée, son cœur refusant de ralentir.
Elle venait de fuir un piège à Bouda pour se jeter dans les bras d'un danger beaucoup plus beau et plus grand à Yaoundé : l'homme interdit, le mari de sa tante. L'odeur du danger était enivrante, plus douce que le cacao.
Le lendemain matin, Amira était dans la cuisine à 6h30, Clarisse absente (elle était déjà partie à la messe matinale). Japhet entra, vêtu d’un T-shirt et d’un pantalon de sport, l’air moins endurci que la veille.
Il la trouva en train de tâtonner avec la machine à café sophistiquée.
— Laisse ça, sourit-il, et ce sourire, cette fois, fit chavirer quelque chose en Amira. La machine est un monstre.
Il s’approcha, passant derrière elle, si près qu’Amira sentit sa respiration sur sa nuque. Il lui montra les boutons, sa main effleurant presque la sienne.
— Tu dois connaître l’ennemi pour le maîtriser. Comme le Droit.
Il s'écarta pour la laisser essayer, mais la maladresse d'Amira fit déborder le café chaud sur le comptoir immaculé.
Amira rougit de honte.
— Oh non, je suis désolée, Tonton !
Elle se précipita pour essuyer, mais Japhet posa une main ferme sur la sienne, l'arrêtant net. Leur contact fut bref, mais la secousse était intense. Leurs yeux se rencontrèrent.
Le silence, encore. Mais cette fois, c’était un silence de feu. Amira vit dans ses yeux l’éclat sombre de la tentation, et pour la première fois de sa vie, elle sentit le désir sauvage de ne pas se retirer.
Japhet s'écarta le premier, reprenant son souffle, son visage redevenu le masque impassible de l'homme d'affaires.
— Laisse. Je m’en occupe. Va prendre ton petit-déjeuner.
Amira obéit, les jambes molles, mais elle ne put s’empêcher de le regarder pendant qu’il nettoyait. Elle réalisa qu'elle n'avait pas seulement trouvé un foyer à Yaoundé. Elle avait trouvé son plus grand, et plus dangereux, conflit.
Elle devait s'éloigner, mais elle ne le voulait pas.
Japhet jeta la serviette souillée dans la poubelle, et sans regarder Amira, il lança une phrase qui la frappa de plein fouet, un avertissement ou une promesse.
— Tu sais Amira, certaines dettes ne sont pas en CFA. Elles se paient avec l’âme.