Le Réveil dans la Boue
Amira s'était immobilisée, le cri de Japhet
– « Elle porte notre enfant ! »
– résonnant dans le silence qui avait succédé à la violence. Tshameni et ses hommes étaient figés.
La peur des représailles et de la malédiction s’était lue sur le visage de Tshameni. Blesser un Fon (un notable) était une chose ; frapper une femme enceinte, et potentiellement l'héritière de Marlyse, était une autre, une offense aux ancêtres.
— Un enfant ? s'exclama Tshameni, reculant. Japhet, tu nous avais dit que tu ne pouvais pas avoir d'enfant !
Japhet, le visage ensanglanté par la chute, parvint à se redresser en s'appuyant sur l'arbre.
— Je ne peux pas avec Clarisse ! C'est elle l'héritière de la vraie lignée. Touche-la, Tshameni, et tu ne posséderas jamais un seul grain de cette terre.
Tshameni, visiblement déstabilisé, ordonna à ses hommes de prendre le 4x4 crevé et de partir. Il les laissa seuls, mais non sans un dernier regard menaçant.
— Ce n'est pas fini, Japhet. Je reviendrai pour la terre et pour cette... prétendue lignée !
Dès que le bruit des moteurs s’estompa, Amira courut vers Japhet.
— Tonton ! Vous saignez !
— Ça va, Amira. C'est juste une écorchure. Mais toi… es-tu blessée ?
— Non. Mais pourquoi avez-vous dit ça ? Je ne suis pas... Je ne suis pas enceinte.
Japhet la regarda, le désespoir se mêlant au triomphe.
— C'était le seul moyen de t'arrêter. Et de gagner du temps. Clarisse est stérile, mais moi, je ne l’ai jamais été. Ce mensonge, Amira, c'est notre bouclier.
Si tu es enceinte de mon enfant, tu ne peux pas être l'amante de Tshameni. Et tu deviens légitime aux yeux de Bouda. C’est le seul moyen d’honorer la volonté de Marlyse.
Il lui tendit la boîte en fer.
— Garde le pendentif et la lettre. C'est la preuve de ton héritage. Maintenant, nous devons fuir avant qu'il ne réalise son erreur.
La Nuit Secrète à Bouda
Ils passèrent la nuit cachés chez Kouemou, le cousin de Marlyse. Amira et Japhet partagèrent des plantains et de l'eau, leur proximité dans la petite hutte créant une tension presque insoutenable.
Amira, le pendentif de Marlyse dans sa main, l’étudiait. Elle était la demi-sœur de cette femme, l'héritière de son rêve, et l'objet d'un amour interdit avec son ancien amant.
— Est-ce que vous m’aimez, Tonton Japhet ? demanda Amira, sa voix n’étant qu’un murmure dans le noir.
La franchise d’Amira le prit au dépourvu.
— Je ne sais pas comment définir ce que je ressens, Amira. Tu es le fantôme de mon passé et l'espoir de mon futur. Je t'ai épousée il y a quinze ans dans mon cœur, quand j'ai fait ma promesse à Marlyse. Et maintenant, je te vois. C’est une malédiction... et une délivrance.
Il lui avoua alors un détail crucial sur leur unique b****r volé :
— Quand je t’ai embrassée sur la route, ce n'était pas seulement le désir, Amira. C'était la reconnaissance. Tes lèvres, ton odeur... c’était la même que Marlyse. Je crois que je cherchais à me souvenir d'elle. Et en toi, je l'ai trouvée, mais... tu es différente. Tu es vivante.
Cet aveu honnête apaisa Amira. Elle accepta leur lien, non plus comme une honte, mais comme un destin dicté par la terre.
Le Retour et la Confrontation avec Clarisse
Le lendemain matin, ils rentrèrent à Yaoundé, épuisés, boueux, et mentalement brisés.
Clarisse les attendait dans le salon, une panoplie de bijoux au cou, mais un regard de reptile. Le 4x4, miraculeusement réparé, était garé dans l'allée. Elle avait réussi à joindre un mécanicien.
— Alors ? s'exclama Clarisse, le ton acerbe. Vous revenez de votre rendez-vous professionnel ? Vous avez l'air d'avoir dormi dans la brousse !
Japhet ne lui laissa pas le temps de développer. Il se dirigea vers elle, le visage dur, et prononça le mensonge qu'il avait créé.
— Nous avons été attaqués par Tshameni. Mais c’est fini. Et cette affaire est terminée.
— Et quel est le résultat de ce voyage, Japhet ? demanda Clarisse, son ton plein de défiance.
Japhet se tourna vers Amira, lui donnant le signal. Amira prit une profonde inspiration, se redressa.
— Le résultat, Tantine Clarisse, c'est que je suis enceinte. Et l’enfant est celui de Tonton Japhet. Et je suis l'héritière désignée de la terre Béni-Terre à Bouda.
Le choc sur le visage de Clarisse fut total. D’abord l'incrédulité, puis la rage. Elle se précipita vers Amira, ses mains levées, mais Japhet s'interposa, la repoussant brutalement.
— Ne la touche pas ! C'est mon enfant ! Et si tu la touches, je révèle tout ! Ton rôle dans la mort de Marlyse. Ton alliance avec Tshameni.
Clarisse s'effondra sur le canapé, le visage déformé par la haine et la peur. Elle réalisa qu'elle était prise à son propre jeu. Le mensonge de Japhet était à la fois son châtiment et, ironiquement, sa seule chance de sauver son statut.
Clarisse se releva, son expression changeant en un clin d'œil, passant de la rage à une fausse affection glaçante.
— Un enfant ! Ma nièce attend un enfant ! Quel miracle pour cette maison !
Elle s'approcha d'Amira et la prit dans ses bras, une étreinte qui ressemblait à une tentative d'étouffement.
— Tu ne t'inquiètes pas, Amira. Je vais m'occuper de toi. Je vais veiller sur toi. Je serai ta sage-femme, ta marraine, et ta gardienne. Je vais faire de toi la mère parfaite, l'héritière parfaite. Et je veillerai à ce que tu ne fasses aucune erreur.
Elle murmura la dernière phrase à l'oreille d'Amira, le souffle glacé.
Le mensonge était installé. Mais Amira comprenait que Clarisse, désormais, allait surveiller chacun de ses mouvements, faisant de leur foyer non pas un havre, mais une prison dorée.