Du côté des ScheusalGerd Scheusal ne se doutait pas que son voyage vers Genève et l’accomplissement de sa mission seraient pareillement semés d’embûches. Venu de Berlin, il s’était arrêté à Fribourg, n’y tenant plus de ce long voyage en train. Dans la pente d’une ruelle qui descendait précipitamment vers les bas quartiers, une fille l’avait abordé, qui parlait un peu d’allemand. Le moment passé avec elle n’était pas ce qu’il attendait. Trop court, trop froid. Et puis elle lui avait demandé le double de ce qui était convenu. Elle avait prétexté qu’il avait mal compris, menaçait d’appeler son mac à la rescousse, commençait à hurler. Gerd avait un sens aigu de la justice. Il détestait être trompé. Elle allait faire du scandale. Il l’avait étranglée. Sans méchanceté. Simplement pour la faire taire. Que pouvait-il faire d’autre ? La fuite n’avait pas été simple. On l’avait rattrapé, maîtrisé, malgré sa force, emprisonné à Bellechasse, puis à Bochuz. Il fallait attendre, la vie était comme ça. De sa cellule, il voyait la plaine de l’Orbe. D’un autre détenu, il avait appris que cette petite rivière, ici rectiligne, morne et canalisée, était sauvage en amont. Elle avait coulé parmi les rochers, s’était tapie dans des grottes, avait disparu dans les profondeurs du Jura, ressurgi plus loin, traversé un petit lac, était redevenue rivière, avait changé de nom. N’en était-il pas de même pour lui qui possédait deux patronymes, évoluait tantôt au grand jour, tantôt dans les ténèbres, était tantôt sauvage, tantôt rigoureux et discipliné ?
Au cours de sa détention, il avait exercé divers métiers. Cinq ans plus tard, on lui faisait une fleur. Unité de réhabilitation, pour le préparer à la sortie. Prison de Pré-Ciel, près de Genève, au sixième étage. La Tulipe. Six détenus, violeurs ou assassins. Autant de personnel pour s’occuper d’eux. Des psy, des travailleurs sociaux. Une cuisine à leur disposition. Ils préparaient leurs repas et vendaient leur pain. Un espace de bricolage, avec des outils tranchants. On leur faisait confiance. Des cellules ouvertes tout le jour, qui ressemblaient à des chambres d’étudiants, et dans le vestibule commun des fauteuils rudimentaires de chez Ikea. Enfermés et libres. Il allait y passer quelques mois, pour se socialiser. Un jour, lors d’une visite du secteur, il avait entendu le commentaire angélique de la responsable : « Peu s’en sortent vraiment bien. La plupart récidivent, mais de manière moins grave. D’autres se suicident. Pour un petit nombre, c’est le succès ».
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Bientôt, je serai libre. Libre pour accomplir ma mission. La petite, à Fribourg, je n’aurais pas dû. Mon plan a été retardé de cinq ans. Cinq ans pour un instant de plaisir – et encore. Mais c’était écrit. Tout est écrit. C’est mon destin. L’essentiel est que le destin s’accomplisse enfin, qu’il libère les Scheusal – ma famille – de cette horrible malédiction qui pèse sur elle depuis près de deux siècles.
Nous étions pourtant doués. Aussi doués que les Frankenstein. Il a fallu que mon ancêtre rencontre ce Victor Frankenstein dans cette université allemande pour que tout c****e. Maudit soit-il ! Et maudite, sa descendance, car il en a une ! Victor a cherché ensuite à cacher son forfait, il a même engagé une romancière pour récrire l’histoire à sa manière, faisant de mon ancêtre une créature abominable fabriquée de toutes pièces à l’aide de morceaux de cadavres, au point que depuis ce temps, en langue allemande, le nom de Scheusal, autrefois honoré, est devenu synonyme de monstre ! Mais c’est faux ! C’est lui qui a provoqué Wolfgang, mon ancêtre, en duel, lui qui lui a balafré le visage à coups d’épée, lui qui l’a laissé pour mort. Victor était jaloux : mon ancêtre, comme tous les Scheusal, était trop doué pour lui. Quand il a vu que Wolfgang n’était pas tout à fait mort, comme quelqu’un venait, il a prétendu l’avoir recueilli pour le soigner, il a prétendu être son meilleur ami, mais Wolfgang n’a pas été dupe, il a fait comme tous les Scheusal, il s’est vengé.
Je suis né à Genève. Mon père était venu dans cette ville pour accomplir sa mission, mais tout ce qu’il est parvenu à faire a été de séduire et d’engrosser la femme de ce professeur qu’il soupçonnait d’être notre ennemi – un professeur si distrait qu’il ne s’est rendu compte de rien. Heureusement, mon père est revenu, a revendiqué sa paternité, m’a repris auprès de lui sur les rives de la Baltique. J’ai retrouvé ma vraie culture, celle des Scheusal. Une culture de la force et de la haine. L’Allemagne est devenue douce, à présent. Douce et trop humaine. Mais les Scheusal veillent à entretenir leur flambeau.
Je suis sûr que mon père est fier de me savoir en prison. La prison trempe les caractères. Je n’ai aucune nouvelle de lui depuis ma détention, mais je lui écrirai à ma sortie. Il me faudra aussi reprendre ce nom que mon grand-père avait acquis à la fin de la guerre, alors qu’il se trouvait en Alsace. Le nom sous lequel mon père s’était présenté à ma mère ; le nom sous lequel il m’avait revendiqué – ne voulant pas révéler le nom de Scheusal. Ainsi, je pourrai rester en Suisse le temps de ma mission, et revenir vers celui que je dois meurtrir.
A Genève, le professeur Pierrefranc m’a accueilli avec l’aisance et l’hypocrisie naturelles à son milieu. « Oui, bien sûr, entrez ! Je suis heureux de voir que vous êtes devenu un homme mûr ! Que puis-je faire pour vous ? »
Je ne sais pourquoi il est revenu sur le sujet : je savais depuis mes 15 ans que ma mère – sa femme – était morte d’un cancer du pancréas. (Quand j’étais petit, chez eux, on me l’avait caché, me disant qu’elle était partie pour un très long voyage.) Pierrefranc avait cherché à contacter mon père, mais toutes les lettres étaient revenues. Pas étonnant ! Elles étaient adressées à ce nom d’emprunt que mon père avait abandonné depuis des lustres. Je riais intérieurement de sa candeur. La candeur des gens établis, sans véritables soucis, qui n’imaginent pas qu’il puisse exister des êtres plus fluides et plus mobiles qu’eux. La nouvelle de cette mort – dont je me doutais depuis longtemps déjà – ne m’avait procuré aucune émotion. C’était un bon débarras. Cette mère n’avait jamais été pour moi qu’une mère porteuse et seul comptait mon père dont je tirais génétiquement, comme tous les Scheusal – c’est la particularité de notre race –, tous mes chromosomes. Si la parthénogenèse avait existé, c’est par ce moyen que les Scheusal se seraient reproduits. De père en fils.
Nous en sommes venus à des questions plus pratiques. Je le savais chimiste et titulaire d’un laboratoire. J’avais étudié moi aussi la chimie, mais comment aurais-je pu faire état de certificats établis sous le nom de Scheusal ? D’ailleurs, je n’avais pas terminé mes études. A Berlin, l’explosion d’un ballon avait mis un terme à ma carrière. Je n’aurais pas dû, mais c’était plus fort que moi : il y a des jouissances qu’on ne peut pas différer. Pour l’emploi, Pierrefranc m’a promis de trouver une solution : « Revenez me voir à la rentrée ». J’ai fait allusion au logement. « Je peux mettre à votre disposition un studio que je possède rue de la Cité. Ce n’est pas loin d’ici. Ainsi, vous serez chez vous. » Une manière de se débarrasser de moi sans m’éconduire. J’ai apprécié.
A la cafétéria de l’Université, où je me suis glissé après l’heure du repas, vu une étudiante qui venait de quitter Pierrefranc. Est-ce mon imagination ? Ils ont un air de famille. Saisi par sa beauté. Tenté une approche. Elle n’a rien dit.
Passé l’été à rôder sur les quais. Enfin l’automne. Seconde visite chez Pierrefranc, qui m’engage à l’essai dans son laboratoire. D’autres parleraient de noblesse d’âme, mais je ne suis pas dupe. Pierrefranc m’a fait toutes sortes de recommandations. Il allait poursuivre quand la porte d’entrée s’est ouverte. Une voix jeune et claire a prononcé : « Ne vous dérangez pas, j’ai oublié mon parapluie ». Je n’ai pu apercevoir que le pan d’un manteau rouge, et la porte s’est refermée. Je me suis demandé si le professeur s’était remarié, mais la voix était trop juvénile. J’ai songé à l’étudiante que j’avais aperçue avant les vacances. Une nièce ? Une fille ? Curieusement, le professeur, comme s’il avait une crainte, ne m’a rien dit à son sujet. Cette présence m’a contrarié.
Fait connaissance de mes collègues de labo. Un peu lents et pour la plupart peu imaginatifs. J’ai pris garde de ne pas me les mettre à dos, tout en me montrant zélé à l’égard de Pierrefranc. Ai su par eux que la personne que j’ai rencontrée est bien sa fille, une certaine Anne. A travers des sourires entendus, ai aussi appris qu’il s’agissait d’une fille « de la main gauche ». C’est son unique enfant, dont la mère est d’une extraction on ne peut plus douteuse. Cette nouvelle m’a mis à l’aise, et en même temps me trouble. Est-il opportun que je revoie cette femme ? Je me méfie des femmes. Cette Anne au manteau rouge possède quelques points communs avec moi, mais justement est-ce que cela ne va pas me causer des ennuis ? J’ai peur de devenir sentimental. Je pense à la petite Fribourgeoise qui m’a valu cinq ans de taule. Ma mission se résume à une équation simple : un plus un égale zéro. Il me faut encore vérifier que les Pierrefranc sont bien les descendants des Frankenstein. Je ne tolère pas l’erreur.
Retourné chez Pierrefranc. Parvenu à m’introduire en prétextant auprès de la bonne un rendez-vous avec le professeur. Pendant mon attente au salon, ai pu me glisser dans sa bibliothèque voisine. Miracle ! Le professeur ne s’est pas douté que le bel ordre alphabétique dans lequel il a classé ses livres me permettrait de trouver si facilement la preuve que je cherche : une édition de Frankenstein annotée de la main de Victor lui-même ! Ainsi, plus de doute, Pierrefranc est bien ma cible, et sa fille, la dernière descendante de nos ennemis. J’ai été transporté de joie. D’ici peu de temps, les Scheusal pourront revivre. J’étais si excité que j’ai quitté la maison sans prévenir la bonne, tirant la porte derrière moi.
A présent, je ne parviens plus à voir Pierrefranc de la même manière : le dernier Frankenstein ! Le temps est proche. Le plus extraordinaire est que personne n’a fait le lien entre l’assassin sorti du pénitencier et l’étudiant prétendument venu d’Allemagne.
Seconde explosion, pareille à celle de Berlin. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Econduit du laboratoire. Et j’ai un mois pour libérer le studio. Pierrefranc a insinué que je ferais mieux de quitter Genève au plus vite. Il a perdu sa bonhomie à mon égard. Pourtant, il ne se doute de rien. En premier lieu, revoir sa fille.
Eté temporairement arrêté dans ma mission par la beauté d’Anne. En même temps, fortifié par le rejet qu’elle m’a opposé. Elle ne veut pas me voir, c’est sûr. Je lui fais peur. Je songe à mon ancêtre Wolfgang, rejeté de tous après son accident. Aucun doute, elle me trouve monstrueux. Un instant, j’ai pensé pouvoir la conquérir, mais je n’y crois plus. A cet égard, c’est positif. Il faut que je cultive mon dépit, que je le change en haine. Ma mission en sera facilitée. J’ai tout mon temps, à présent que je ne travaille plus. Et un mois pour tout accomplir. Le sang des Scheusal coule dans mes veines. Je le sens bouillir. Quelle jouissance de marcher pas à pas dans la trace de mon ancêtre ! Je me moque entièrement de ce qu’il adviendra de moi une fois ma mission accomplie.
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