Le cri du coq, lointain et déchirant, ne fut pas pour Yassine un appel au réveil, mais le signal d’une sentence. Il ouvrit les yeux sur le plafond écaillé de sa chambre, le corps lourd comme s’il avait été roué de coups, la peau encore imprégnée du mélange capiteux d’ambre et de jasmin qui avait saturé l'air du bureau de Samia. Les souvenirs de la veille lui revinrent par vagues violentes : les mains expertes de Zineb sur sa nuque, le souffle chaud de la directrice contre son oreille, et cette sensation terrifiante de n'être plus qu'un instrument entre leurs doigts.
Il se redressa, la tête battante. Sur sa table de chevet, le bol de lait de Raya, désormais caillé par la chaleur nocturne, présentait une surface craquelée, jaune et amère. Une métaphore parfaite de son innocence perdue.
En tentant de se lever, il sentit une douleur sourde à la base de son cou. Il se précipita vers le petit miroir piqué de rouille qui pendait au-dessus de son lavabo. En écartant le col de sa chemise, il blêmit. Là, à l’endroit précis où Zineb avait appliqué son "remède", une tache sombre, presque violacée, dessinait une forme étrange. Ce n'était pas un simple bleu ; c'était une marque, une signature cutanée qui semblait pulser au rythme de son cœur.
— Le marquage a commencé, à ce que je vois.
Yassine sursauta, manquant de briser le miroir. Si Barka se tenait dans l'encadrement de la porte, ses yeux de vieux rapace fixés sur le cou de l'instituteur. Il n'avait pas frappé. Dans ce village, l'intimité était un luxe que Yassine n'avait plus les moyens de s'offrir.
— Si Barka... je... ce n'est rien, bafouilla Yassine en remontant son col d'une main tremblante.
— Ne me mens pas, petit, trancha le vétéran en entrant dans la pièce. Son pas était lourd, celui d'un homme qui a porté le poids de trop de secrets. J'ai vu l'ombre de l'infirmière quitter l'école à une heure où même les démons dorment. Et j'ai vu le regard de Samia ce matin. Elle ne te regarde plus comme un collègue, elle te regarde comme son héritage.
Barka s'approcha du bureau et observa le sac de S'hour ouvert, les débris de cire et les cheveux étalés sur le bois. Il poussa un soupir qui ressemblait à un râle.
— Tu crois que tu es monté au sommet hier soir ? Tu es juste tombé dans la fosse. Samia et Zineb ne sont pas des amantes, ce sont des architectes. Elles construisent une prison autour de toi. L'une possède ton avenir administratif, l'autre possède tes nerfs et ton sang. Et ensemble, elles vont s'assurer que tu ne franchiras jamais les portes de la Sorbonne. Pourquoi partirais-tu, puisque tout ce que ton corps réclame est ici ?
— Je partirai, Barka ! s'écria Yassine, une colère soudaine masquant sa peur. J'ai mes recherches, j'ai ma thèse...
— Ta thèse est un lambeau de papier face à la force de la terre, répliqua Barka en lui tendant une petite racine amère qu'il sortit de sa poche. Mâche ça. Ça coupera un peu l'effet de leurs drogues. Mais fais attention, Yassine. Aujourd'hui, tu vas croiser Raya au marché. Elle t'attend. Elle sait ce qui s'est passé. Dans ce village, le vent porte l'odeur du péché plus vite que celle de la pluie. Si tu veux une chance de rester un homme, regarde la veuve dans les yeux. Elle est la seule qui ne veut pas te dévorer... même si son amour pourrait être un autre genre de piège.
Yassine quitta sa chambre, le goût de la racine amère sur la langue, se sentant comme un étranger dans sa propre vie. En traversant la cour de l'école, il vit Samia au balcon de son bureau. Elle ne lui fit pas de signe, elle se contenta de porter une main à ses lèvres, un geste d'une sensualité impériale qui lui rappela la brûlure de la nuit.
Au marché, la chaleur était une agression. Au milieu des étals de piments rouges et de laine brute, il aperçut la silhouette blanche de Raya. Elle ne vendait rien, elle attendait, debout près de la fontaine. Lorsqu'elle le vit approcher, son visage ne montra aucune colère, seulement une tristesse infinie. Elle s'approcha de lui, l'odeur du pain frais et de l'innocence l'enveloppant de nouveau, agissant comme un baume sur ses sens meurtris.
— Monsieur Yassine, murmura-t-elle, ses yeux plongeant dans les siens avec une franchise qui le fit chanceler. Les gens parlent. Ils disent que les faucons ont enfin capturé la colombe. Mais moi, je vois autre chose. Je vois un homme qui se noie dans un puits dont il admire le reflet.
Elle posa sa main sur le bras de Yassine, à l'endroit exact où Samia l'avait saisi la veille. Son toucher était léger, pur, dépourvu de cette électricité prédatrice.
— Venez manger chez moi ce soir, Amine le réclame. Ma maison est humble, mais il n'y a pas d'ombres derrière les rideaux. Juste la vérité du foyer.
Yassine sentit un espoir fou renaître. Mais au même instant, il aperçut Zineb, à l'autre bout de la place, qui le surveillait avec un sourire glacial, sa trousse de soins à la main. Le duel pour son âme venait de passer à l'étape supérieure : le foyer contre le bureau, la lumière contre l'ombre, la veuve contre les prédatrices.