Ballade à l’humanité délivrée, Éric BROGNIET

837 Words
Ballade à l’humanité délivrée Éric Brogniet Derrière chaque être vivant, il y a trente fantômes, car tel est le rapport des morts aux vivants. Depuis l’aube des temps, environ cent milliards d’êtres humains ont vécu sur cette planète. Et ce nombre est très intéressant car, par une curieuse coïncidence, il existe environ cent milliards d’étoiles dans notre univers local, la Voie lactée. Ainsi, pour chaque homme qui vécut jamais, une étoile brille dans l’espace Arthur C. Clarke, Avant-propos à 2001, L’odyssée de l’espace. C’est le premier jour et c’est aussi toujours le dernier Un chiffre cousu au bras une étoile à la place du cœur Tant de soleils qui brillent encore quand tous ont disparu Ils ont pensé Ils ont aimé Ils ont souffert Ils sont venus du néant et retournent au néant Tant de soleils tant d’étoiles naines ou géantes Dont la lumière nous atteint à des siècles de distance Des lueurs trouant l’infini à la vitesse de la lumière Quand ils ont disparu depuis une seconde ou un siècle Entendez-vous les tambours de guerre Un éclair Spiralé brûle sans cesse Aux quatre points cardinaux De la genèse La lumière fut et sur les Tables aujourd’hui Illisibles nous projetons nos dernières ratures Un vacarme interrompu depuis la nuit des temps Assez ! Quelle mémoire nous traverse en fulgurance De ces abîmes quelles voix montent dans les douleurs Et les tourments, quels soupirs d’extase et quels ruts Quelles foules murmurent à voix blanche Et charrient ici leurs légers ossements Par les déserts de Ziph et de Maon, sur les fondations Vous n’élèverez point d’idoles et ferez retentir sept fois Le son éclatant des trompettes Plus tard dans la ville Et les livres seront en flammes vous vous couvrirez De cendres et prendrez mille fois le chemin de l’exil Les pauvres et terribles magies vous réconforteront Vous allumerez des feux d’herbes sacrées et vous enivrerez De sacrifices offerts sur les bûchers Vous ferez pénitence Rien jamais ne guérira la blessure et la merveille de vivre Toujours le sang battant dans les artères dévide son dû D’épouvante et de faiblesse autant que d’élévation Entendez-vous marcher dans la nuit ces grandes caravanes Sous les lunes couvertes et blasphémées de l’oubli Un froissis dans les linges Ils vous regardent Du fond des ossuaires Du fond des crématoires ils vous regardent Et des Molochs flambent toujours dans cette nuit sans fond La violence tremble avec des nerfs à vif dans cette obscurité Du fond des chairs putréfiées ils vous regardent Du fond des peaux scarifiées ils vous regardent Du fond des éprouvettes et des neurones Ils vous contemplent comme au premier jour Ils vous observent comme au dernier Quand s’ouvriront la terre et les cieux vomissant leurs fumées Dans le grondement la plaie et le Jugement Du fond des caves avec les rats ils vous regardent Ils vous regardent avec leurs lèvres exsangues Et des yeux vides dans leurs orbites Ils vous regardent frères humains qui après nous viendrez1 Des soleils vous saisissent dans la nuit anonyme Vous blessent comme des couteaux Avec la main tranchée une alliance au doigt Dans un gant d’aviateur au milieu d’une prairie en fleurs Ils vous regardent frères humains du fond des abattoirs Ils vous regardent avec leurs seringues leurs médicaments et leur crack Du fond des hôtels borgnes du fond des cloaques ils vous regardent Du fond de leurs psychoses du fond des asiles ils vous regardent Avec des lèvres blanches et des yeux fous ils vous regardent Comme du fond d’un ciel inviolé vous trouent ces éclats Par milliards des mondes dont vous ne saurez rien Un milliard d’étoiles pour un milliard d’hommes L’univers extensible à l’infini Le vertige est sans espoir Vous peuplerez peut-être d’autres galaxies D’autres langues viendront engendrées des langues mortes Nous parlons des syntaxes binaires L’électricité irrigue nos songes Et nos mauvais rêves Vous parlerez en biochimie et en impulsions Encore incréées frères humains qui après nous viendrez Du fond des galaxies entre Vega et la constellation du Serpent Le fruit de la connaissance aura toujours pourtant Même saveur douce-amère Nous sommes au bord du gouffre Qu’il pleuve nous y tomberons Avec dans les brouillards D’acétylène et de méthyle les mêmes faces livides Et d’atroces offertoires Puissiez-vous encore écrire des pages vierges Sur quelque lointaine nébuleuse puisque toute planète Un jour se consume quand son soleil devient nova Ce sera toujours avec la conscience crépitant Au milieu des fibres optiques et des câbles Véhiculant vos informations numériques Où vous penserez en équations en théorie Du chaos et en géométrie fractale en logique des cordes La blessure originelle qui prévaudra Pensez à nous frères humains qui après nous viendrez Vos processeurs à plasma s’affoleront de grandes nostalgies Entendrez-vous nos noires caravanes nos pitoyables carcasses Nos soleils malades et très lointains vous atteindront-ils encore Du fond des hostos du fond des ostensoirs Brillent tant et tant d’étoiles débranchées Ils ont haï Ils ont aimé Ils sont comme nous Ils sont comme vous Mère-soleil et père-lune Cendre et lumière sans rémission Avec trente fantômes pour chacune du fond des destructions En ce bordeau où nous tenons notre état2 Jusqu’au jour radioactif et radieux où l’Humanité délivrée Se guérira en supprimant l’aléatoire humain de son état. 1 D’après François Villon, La ballade des pendus 2D’après François Villon, La ballade de la grosse Margot, in Le Testament
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