Je conduisis sans but pendant vingt minutes. La pluie fouettait le pare-brise de ma Audi, créant un cocon flou autour de moi. Je quittai les larges avenues du centre-ville, les tours de verre et les restaurants étoilés, pour m’enfoncer vers l’est.
Là où la ville cesse de faire semblant.
Le décor changea. Les façades en pierre de taille laissèrent place à des briques rouges noircies par l'échappement. Les boutiques de luxe devinrent des prêteurs sur gages et des "Massage Thaï" aux vitrines opaques.
Je garai la voiture dans une rue mal éclairée. En sortant, l'odeur me frappa. Ça ne sentait pas la pluie propre. Ça sentait l'asphalte mouillé, la friture rance d'un snack voisin et, plus subtilement, l'urine séchée.
Une bouffée d’air toxique. Je la respirai à pleins poumons. C’était exactement ce que je voulais. Une odeur réelle. Vivante.
Devant moi, un néon clignotait au-dessus d'une porte étroite. Le "E" de "MOTEL" grésillait, agonisant, jetant une lueur intermittente sur le trottoir fissuré. C'était l'endroit.
Je montai l'escalier. Les marches étaient couvertes d'une moquette qui avait dû être rouge il y a vingt ans, mais qui tirait maintenant sur le marron sale. À chaque pas, le bois craquait, comme pour avertir les occupants qu'un intrus avec de l'argent propre arrivait.
Au palier, une porte était entrouverte. Je ne frappai pas. Je poussai.
Elle était là.
Elle ne ressemblait pas aux femmes que je côtoyais dans les cocktails d'affaires de Sophie. Elle ne portait pas de tailleur sur mesure ni de perles discrètes.
Elle portait une jupe en jean trop courte et un haut noir qui ne laissait aucune place à l'imagination. Un string rouge dépassait sur ses hanches. Vulgaire. Délibéré. C'était un uniforme, aussi strict que le mien, conçu pour une seule fonction : signaler la disponibilité immédiate.
Elle leva les yeux de son téléphone. Des yeux cernés, maquillés avec un trait d'eyeliner trop épais.
Escorte : Tu es le rendez-vous de 22h ? demanda-t-elle.
Sa voix était rauque. Un accent de l'Est roulait les « r » comme des graviers.
— Oui. Julien.
Elle ne donna pas son nom. Elle se contenta de hocher la tête vers le lit.
Escorte : Cent dollars. Trente minutes. D'avance.
Je sortis le billet de ma poche. Il était neuf, croustillant. Il jurait avec le reste de la pièce. Elle le prit sans me toucher la main, le vérifia d'un coup d'œil expert, et le glissa dans son sac à main posé sur la table de nuit écaillée.
La chambre sentait le tabac froid et le parfum à la vanille bon marché, celui qu'on achète en pharmacie pour masquer l'odeur des hommes précédents. Il y avait un lavabo dans le coin qui fuyait goutte à goutte. Ploc. Ploc. Ploc. Le seul métronome de cette rencontre.
Escorte : Tu veux quoi ? demanda-t-elle en s'approchant.
Elle mâchait un chewing-gum. Son visage était fermé, professionnel. Pas de sourire commercial. Pas de fausse séduction. J'appréciai ça. Sophie me souriait toujours quand on était en public, un sourire social, vide. Ici, au moins, l'indifférence était honnête.
— Juste... déconnecter.
Elle eut un petit rire sec. Elle ne m'attendit pas. Elle s'agenouilla devant moi sans cérémonie. Le mouvement était fluide, répété mille fois. Elle défit ma ceinture, écarta le tissu, et libéra mon érection qui cognait déjà contre le zipper.
Je m'attendais à des caresses, à un simulacre de tendresse, mais Ana n'était pas là pour jouer la comédie. Elle me fixa une seconde, ses yeux noirs insondables ancrés dans les miens, puis elle prononça deux mots avec son accent rugueux :
Escorte : Facial Tsunami.
C'était une annonce. Un programme. Avant que je puisse répondre, elle m'engloba.
La sensation fut un choc thermique. La chaleur humide de sa bouche contrastait violemment avec l'air glacé de la chambre. Elle n'y allait pas doucement. Elle imposa immédiatement un rythme soutenu, une aspiration puissante, mécanique, qui ne laissait aucune place à la divagation.
Je fermai les yeux, la tête basculée en arrière. Mon souffle devint court. C'était purement physique. Mon corps, privé de contact depuis des mois, réagissait au quart de tour. Je sentais ses cheveux chatouiller le haut de mes cuisses, le bruit humide de sa salive, le mouvement de piston de sa tête qui ne ralentissait jamais.
Mais malgré l'excitation qui montait, brutale, mon esprit restait détaché. J'ouvris les yeux. Je la regardai faire.
Elle ne fermait pas les yeux. Elle fixait un point invisible sur le mur derrière moi. Elle travaillait. Sa main gauche massait la base, sa langue savait exactement où appuyer pour me faire perdre le contrôle, mais son regard était ailleurs. Elle pensait peut-être à sa liste de courses, à son loyer, ou à rien du tout.
Cette indifférence m'excita davantage que n'importe quel mot d'amour. Je n'avais pas à être quelqu'un ici. Je n'étais qu'un client. Un corps à vider.
Le plaisir monta, tranchant comme une lame.
— Vas-y... soufflai-je, les mains crispées sur les draps sales.
Elle ne s'arrêta pas. Au contraire. Elle sentit le spasme arriver avant moi. Elle accéléra. Elle savait compter le temps dans sa bouche. Quand je fus au bord du précipice, elle ne recula pas. Elle plongea.
Escorte : Donne-moi tout, ordonna-t-elle, la voix étouffée.
Le barrage céda. Le Tsunami.
Ça sortit en jets violents. Ce n'était pas juste du sperme. C'était de la rage. C'était le "Non" de Sophie. C'était le silence de l'appartement. C'était des mois de solitude accumulée qui s'évacuaient dans la gorge d'une inconnue.
Elle prit tout sans broncher. Sans une grimace. Comme une professionnelle qui a déjà tout vu, tout avalé.
Puis, le silence retomba, lourd, immédiat.
Elle se recula, un filet de salive et de vie au coin des lèvres. Elle l'essuya d'un revers de main rapide, presque brutal. Pas de b****r pour clore le chapitre. Pas de câlin post-coïtal.
Je restai là, le pantalon aux chevilles, le souffle court, vidé de ma substance mais pas de ma peine. Mon s**e, encore sensible, battait doucement, seul témoin de l'intensité de ce qui venait de se passer.
Elle se releva, tira sur sa jupe.
Escorte : Trente minutes pile. T'es ponctuel.
Elle attendait que je parte. C'était la fin du contrat. Je me rhabillai en silence.
Escorte : À la prochaine ? lança-t-elle machinalement en ouvrant la porte.
C'était une formule de politesse, pas une invitation.
— Peut-être, murmurai-je.
Je sortis dans le couloir puant. Je descendis les marches qui craquaient. Dehors, la pluie n'avait pas cessé. Je regagnai ma voiture, mon cocon de cuir et de silence. J'avais laissé cent dollars là-haut.
J'avais acheté trente minutes de rien. Et c'était exactement ce que je méritais.