Nafi
— Nafi, arrête de rêvasser. Viens !
La voix de Madame Diop a résonné, me tirant de la torpeur causée par le passage de son mari. Elle sortait déjà de la cuisine.
— Ousmane, tu peux disposer, a-t-elle ordonné au gardien d'un geste de la main, sans même le regarder.
Ousmane a fait une révérence silencieuse et est parti. Je l'ai suivie à travers une arche vers le salon. J'ai eu le souffle coupé. La pièce était immense. Du sol au plafond, c'était un spectacle de luxe. Le marbre brillant renvoyait la lumière de manière aveuglante. D'énormes canapés de velours, d'une couleur pâle et sophistiquée, entouraient une table basse en verre. À travers la baie vitrée, le soleil de Dakar filtrait, tamisé. Le silence était absolu. Tout ici criait l'argent, la réussite, la démesure.
Madame Diop s'est assise avec une grâce étudiée, croisant ses longues jambes. Je me suis tenue debout, tripotant nerveusement mes mains. Elle était magnifique. D'une peau plus claire que la mienne, mais incontestablement Sénégalaise, elle incarnait le luxe et le pouvoir. Elle était mince, presque comme un mannequin. Ses cheveux étaient sculptés en un chignon chic et elle portait une robe d'intérieur en soie qui lui arrivait à mi-cuisse. Elle a claqué des doigts, me faisant sursauter.
— Assieds-toi, a-t-elle dit, pointant un petit pouf à distance respectueuse.
J'ai obéi.
— Écoute bien, Nafi. Je suis une personne simple, mais j'ai mes règles, a-t-elle commencé, sa voix redevenue calme, ce qui la rendait encore plus menaçante. Tu es ici pour me soulager, pas pour créer des problèmes. La première règle et la plus importante : Monsieur Diop est le maître de cette maison. C'est mon mari. Il n'est pas ton ami, il n'est pas ton parent, et il n'est surtout pas intéressé par une villageoise comme toi.
Elle m'a transpercée du regard.
— Je ne veux pas te voir flâner dans les couloirs. Tu ne t'adresses à lui que si tu y es obligée. Tu baisses les yeux s'il est dans la pièce. Si jamais je découvre que tu as essayé, ne serait-ce que de croiser son chemin, je te renvoie sur-le-champ. J'ai été claire ?
Je me suis sentie si petite et humiliée. J'ai simplement hoché la tête, incapable de prononcer un mot.
— Bien. Les consignes maintenant. Ousmane s'occupe du nettoyage général et de l'extérieur. Toi, tu es la femme de maison. Tu seras donc en charge de la cuisine — tu dois être excellente, sinon je te renvoie — du lavage et du repassage. Et à partir de maintenant, tu seras aussi responsable du nettoyage de ma chambre.
Mon cœur a manqué un battement à l'idée d'entrer dans leur intimité. J'ai fait une flexion de genou en signe de respect.
— Je vous en prie, Madame Diop, je ferai de mon mieux.
— Et arrête ça ! a-t-elle ordonné en me pointant du doigt. C'est agaçant que tu te baisses comme une esclave. Nous ne sommes plus à l'époque coloniale. Suis-moi, je te montre ta chambre.
J'ai vite redressé le dos. Elle est partie devant, traversant le salon puis un long couloir. Ma chambre était la dernière porte, au fond. Elle est ensuite revenue sur ses pas.
— Maintenant, la suite.
Nous avons monté l'escalier, une œuvre d'art en verre et en métal. Arrivées à l'étage, elle a poussé la deuxième porte.
— Voici notre suite.
Je me suis arrêtée sur le seuil, submergée. C'était plus qu'une chambre, c'était un appartement à lui tout seul. Le lit, immense, était recouvert d'une couette en soie. Mais ce qui m'a glacée, c'est le dressing. À travers les parois vitrées, je voyais les costumes de Monsieur Diop alignés, sombres et coûteux. Cette pièce était le cœur de leur vie, et je devais désormais y travailler, au milieu de leur sillage et de leurs secrets.