chapitre 2:Survivre ou disparaître

918 Words
Les jours qui suivirent la libération de Janfoukan se ressemblaient tous, comme une longue plainte silencieuse. Chaque matin, il se réveillait avec la même question brûlante dans l’esprit : comment survivre aujourd’hui ? La liberté, qu’il avait tant imaginée comme une lumière éclatante, se révélait être une lutte quotidienne, cruelle et sans pitié. Le ventre vide, le corps fatigué, Janfoukan marchait dès l’aube. Il marchait sans but précis, guidé uniquement par l’instinct de survie. Ses pieds nus foulaient une terre qui ne lui appartenait pas, une terre qui semblait refuser sa présence. À chaque pas, la poussière lui rappelait qu’il n’était rien de plus qu’un homme sans racines, sans adresse, sans reconnaissance. Il chercha du travail partout où il le pouvait. Dans les champs, sur les routes, aux abords des marchés. Il offrait ses bras, sa sueur, sa force. Parfois, on l’acceptait pour une journée, parfois pour quelques heures seulement. On lui donnait les tâches les plus pénibles, celles que personne ne voulait faire : porter des charges trop lourdes, creuser sous le soleil brûlant, nettoyer ce que les autres refusaient de toucher. Et souvent, on le payait mal, ou pas du tout. Il arrivait que, le soir venu, on lui dise simplement : — Pars. Tu as déjà assez mangé. Ces mots, plus tranchants qu’un couteau, s’enfonçaient dans son cœur. Il ne répondait pas. Il baissait la tête. La dignité était devenue un luxe qu’il ne pouvait plus se permettre. La faim était son ennemie la plus constante. Elle ne criait pas, elle murmurait. Elle l’affaiblissait lentement, méthodiquement. Certains jours, Janfoukan se contentait d’un morceau de pain dur, trouvé ou donné par pitié. D’autres jours, il n’avait rien. Son estomac se tordait, sa vision se brouillait, mais il continuait d’avancer, refusant de s’allonger pour attendre la mort. La nuit, il dormait là où il pouvait. Sous un arbre, près d’un mur abandonné, parfois dans un coin de grange laissé ouvert. Le froid s’infiltrait dans ses os, et les souvenirs revenaient le hanter. Les cris du passé, les ordres hurlés, les coups reçus sans raison. Il se réveillait en sursaut, le cœur battant, persuadé un instant qu’il était encore prisonnier. Un soir, épuisé au point de ne plus sentir ses jambes, Janfoukan s’effondra au bord d’un chemin. Il resta là longtemps, le regard perdu dans le ciel sombre. Il se demanda si la liberté valait vraiment ce prix. Il se demanda s’il n’aurait pas été plus simple de disparaître, de se laisser avaler par l’indifférence du monde. Mais quelque chose en lui refusait d’abandonner. Il se souvenait des regards de mépris, des mots qui l’avaient écrasé pendant des années. Tu n’es rien. Tu ne seras jamais rien. Ces phrases, il les avait entendues trop souvent pour les ignorer. Pourtant, au fond de lui, une colère sourde grandissait. Une colère contre l’injustice, contre l’histoire, contre un système qui libérait les corps sans jamais libérer les âmes. Les jours passaient, et Janfoukan apprit à économiser le moindre centime. Quand il recevait un peu d’argent, il résistait à la tentation de tout dépenser pour manger. Il se forçait à garder une part, aussi petite soit-elle. Chaque pièce mise de côté devenait un symbole d’espoir, une preuve qu’il construisait quelque chose, même dans la misère. Il observa les autres, ceux qui semblaient avoir une place dans la société. Il regardait comment ils parlaient, comment ils travaillaient, comment ils se faisaient respecter. Il comprit que le travail seul ne suffisait pas. Il fallait aussi de la patience, de la stratégie, et surtout, une vision. Un jour, alors qu’il aidait un vieil homme à labourer un petit champ, Janfoukan sentit quelque chose changer en lui. La terre sous ses mains ne le rejetait pas. Elle acceptait sa sueur, son effort. À la fin de la journée, le vieil homme lui donna un peu de nourriture et quelques pièces, mais surtout, il lui dit : — La terre ne ment pas. Si tu lui donnes tout, elle te rendra quelque chose. Ces mots résonnèrent profondément en Janfoukan. Cette nuit-là, il ne dormit presque pas. Il pensa à la terre, à l’agriculture, à la possibilité de bâtir quelque chose de durable. Il comprit que survivre ne suffisait plus. Il devait préparer l’avenir. Pourtant, la société continuait de lui rappeler sa place. Certains jours, on refusait même de lui parler. On le contournait comme s’il était une ombre. Des enfants riaient en le montrant du doigt. Des adultes murmuraient sur son passage. Chaque humiliation était une blessure supplémentaire, mais aussi un carburant pour sa détermination. Janfoukan se répétait intérieurement : Je ne disparaîtrai pas. Je ne retournerai pas au néant. Il tomba malade une fois, affaibli par la fatigue et la faim. Pendant plusieurs jours, il resta couché, incapable de travailler. Il pensa que c’était la fin. Mais il survécut. Encore une fois. Comme si la vie elle-même refusait de l’abandonner. Quand il se releva, amaigri mais vivant, il se fit une promesse ferme : plus jamais il ne subirait sans lutter. Il travaillerait, oui. Il souffrirait, sans doute. Mais chaque goutte de sueur serait un pas vers son indépendance. Ainsi, dans l’ombre, sans soutien, sans reconnaissance, Janfoukan posa les fondations invisibles de son avenir. Personne ne le remarquait. Personne ne l’encourageait. Mais en lui, quelque chose grandissait lentement : la certitude qu’un jour, malgré tout, il se lèverait non plus pour survivre, mais pour exister pleinement. Entre survivre et disparaître, Janfoukan avait choisi. Et ce choix, aussi silencieux soit-il, allait changer le cours de sa vie.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD