Chapitre 6 : Le mépris institutionnel

730 Words
Il est une douleur plus silencieuse que la faim et plus profonde que la fatigue : celle d’être rejeté par les institutions mêmes qui prétendent représenter la justice. Janfoukan ne tarda pas à la découvrir. Au début, il n’y prêta pas attention. Il croyait encore, naïvement peut-être, que le travail honnête finirait par ouvrir les portes. Il cultivait la terre, vendait ses produits, participait à la vie économique comme tout autre homme. Dans son esprit, cela suffisait. Il pensait que contribuer était une forme de reconnaissance. Mais la société avait d’autres règles. Des règles invisibles, écrites pour exclure sans jamais le dire ouvertement. Lorsqu’il tenta pour la première fois de s’acquitter de taxes, Janfoukan se rendit à la maison de contribution avec un mélange de fierté et de nervosité. Payer des impôts représentait pour lui bien plus qu’une obligation financière. C’était un acte symbolique. Une manière de dire : j’existe, je participe, je suis un citoyen. Derrière le comptoir, l’homme qui l’accueillit le regarda longuement, sans parler. Ce regard n’était ni hostile ni bienveillant. Il était vide. Administratif. Déshumanisant. — Tu n’es pas concerné, finit-il par dire. Ces mots tombèrent comme un verdict. Janfoukan resta figé, incapable de comprendre. Il tenta d’expliquer qu’il travaillait, qu’il vendait, qu’il gagnait de l’argent. L’homme haussa les épaules. — Ce n’est pas pour des gens comme toi. Cette phrase résonna longtemps dans sa tête. Des gens comme toi. Elle ne précisait rien, et pourtant elle disait tout. Elle traçait une frontière invisible entre ceux qui comptaient et ceux qui ne compteraient jamais. Janfoukan quitta le bâtiment avec une honte qu’il n’avait pas anticipée. Il ne s’agissait pas d’un refus matériel, mais d’un rejet symbolique. On lui refusait même le droit de contribuer. On lui interdisait d’être reconnu comme une part du corps social. Les jours suivants, cette humiliation le rongea de l’intérieur. Il se sentait illégitime, comme s’il occupait un espace qui ne lui appartenait pas. Chaque vente, chaque échange devenait suspect à ses propres yeux. Non pas parce qu’il agissait mal, mais parce qu’on lui faisait sentir qu’il n’avait pas le droit d’agir comme un homme libre. Autour de lui, les murmures commencèrent. Certains disaient qu’il se croyait important. D’autres l’accusaient de vouloir dépasser sa condition. On le regardait avec une méfiance nouvelle, comme si sa réussite, pourtant modeste, constituait une menace. Janfoukan comprit alors que le mépris institutionnel n’est jamais isolé. Il se diffuse, se propage, s’infiltre dans les esprits. Lorsqu’une autorité refuse de reconnaître un homme, la société se sent autorisée à l’écraser. Il tenta de rester digne. Il continua à travailler, à cultiver, à vendre. Mais quelque chose s’était fissuré en lui. La blessure n’était pas visible, mais elle affectait chacun de ses gestes. Il avait l’impression de construire sur un sol instable, prêt à s’effondrer à la moindre secousse. Parfois, la colère montait. Une colère froide, contenue, dangereuse. Il se demandait pourquoi la société refusait obstinément de lui accorder une place. Pourquoi l’effort, la discipline, la patience ne suffisaient jamais. Pourquoi certains avaient le droit d’exister pleinement, tandis que d’autres devaient se contenter de survivre dans les marges. Mais Janfoukan avait appris à se méfier de la colère. Il savait qu’elle pouvait le détruire autant que l’injustice. Alors, il l’enfouissait. Il la transformait en silence, en endurance. Ce silence, cependant, n’était pas une soumission. C’était une attente tendue. Une conscience aiguë de l’injustice. Il comprit que le rejet institutionnel était une forme de violence raffinée. Pas de coups. Pas de cris. Juste des refus, des règles floues, des regards indifférents. Une violence qui ne laisse pas de traces visibles, mais qui brise lentement l’esprit. Un soir, seul dans son champ, Janfoukan s’arrêta de travailler. Il regarda autour de lui, ce qu’il avait construit avec tant d’efforts. Il se demanda combien de temps cela durerait. Combien de temps avant que la société ne décide de lui retirer même cela. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit une peur nouvelle. Pas la peur de la faim, ni celle de la fatigue. Mais la peur d’être détruit non pas par l’échec, mais par l’injustice. Il comprit alors que son combat venait d’entrer dans une autre dimension. Ce n’était plus seulement une lutte pour réussir. C’était une lutte pour être reconnu comme un être humain à part entière. Et cette lutte, il le pressentait, allait bientôt exiger un prix encore plus élevé.
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