III
Depuis trois mois, Geoffroy habitait la maisonnette de la rue Championnet, et la curiosité de ceux qui s’occupaient de lui n’était pas plus satisfaite qu’aux premiers temps : pendant une certaine période, il venait régulièrement tous les jours ; pendant d’autres, il ne paraissait pas pendant des semaines. En octobre, on l’avait vu souvent à son atelier d’où il ne sortait que pour aller dîner. En novembre, au contraire, il avait disparu sans que Trip eût de ses nouvelles, sans qu’une seule lettre vînt pour lui ; et c’était seulement en décembre qu’il avait repris ses anciennes habitudes, arrivant le matin, repartant le soir vers sept heures ; rares étaient les jours où on ne le voyait point ; pas de dimanches pour lui ; et, le plus drôle, pas même de lundis.
Cette année-là, l’hiver était extrêmement dur, et le froid, qui avait commencé dès décembre, avait, après une courte détente, repris au commencement de janvier pour ne plus s’interrompre : de la neige, de la gelée, du verglas, quand la température s’adoucissait un peu, et tout de suite, sous l’âpreté du vent qui ne quittait pas le nord, une reprise de froid. Si on avait débarrassé le centre de Paris de ses neiges et de ses glaces, il n’en était pas de même dans la banlieue, et particulièrement dans le quartier des Grandes-Carrières, où les rues étaient ce que les faisait le temps, c’est-à-dire, pour un bon nombre, impraticables aux voitures et même aux piétons : là où la neige n’était pas prise en couches raboteuses et dures comme pierre, les enfants avaient fait des glissades, véritables casse-cou pour les passants distraits qui, lorsqu’ils avaient la maladresse de se laisser tomber, étaient bombardés de boules de neige par les gamins triomphants.
Malgré ce mauvais temps qui tenait bien des gens enfermés, Geoffroy manquait rarement de venir à son atelier entre neuf et dix heures du matin, ou bien vers une heure ; ceux qui s’occupaient de lui, le voyaient arriver rue Championnet, et sa toilette, depuis le grand froid, était un nouveau sujet de conversation : il gagnait donc bien gros, l’émailleur, qu’il pouvait se payer une toque et un pardessus de fourrures ? Il n’est pas besoin de connaissances spéciales pour savoir que les fourrures ne sont pas à l’usage des ouvriers, et celles de la toque et du pardessus, qui étaient à poils épais, doux comme un duvet, ondoyants sous le vent, devaient coûter cher.
Pas plus que la rue, le terrain n’était déblayé de ses neiges, et, de la barrière d’entrée, deux chemins rayaient seuls son tapis blanc : l’un étroit, se dirigeait vers l’atelier ; l’autre, plus large avec des ornières creusées par des roues, vers la remise du déménageur. Quand Geoffroy arrivait vers neuf heures, il ne s’arrêtait jamais devant la loge du concierge, où à ce moment la pauvre vieille paralysée était seule dans son lit, enfermée pour que personne ne pût la déranger, et passant droit, il venait tout de suite à son atelier, dont il ouvrait la porte avec la clef qu’il prenait au clou caché dans le lierre ; puis, comme le père Trip n’était pas encore rentré lui-même de sa tournée, il allumait son poêle avec les margotins et le coke qu’il trouvait tout préparés, et autour de lui ses bêtes, heureuses de le revoir, s’empressaient, le chat avec un grand ronron en se frottant à ses jambes, le bouvreuil avec des appels joyeux, ou bien en sifflant un air de son répertoire : le Carillon de Dunkerque qu’il affectionnait, la valse de Faust ou le Miserere du Trovatore. Au contraire, quand il ne venait qu’à une heure ou après, le père Trip sortait vivement de sa cahute en l’apercevant, et respectueusement, la casquette à la main, il le saluait d’une phrase toujours la même :
– Le poêle est chargé.
Et en entrant dans son atelier, Geoffroy pouvait se mettre tout de suite au travail.
Un matin qu’il était arrivé un peu avant neuf heures, au lieu d’allumer immédiatement son poêle, ce qui semblait la première chose à faire, car ce jour-là le froid avait encore redoublé, il resta un moment à regarder la pierre placée devant le foyer et sur laquelle se voyaient quelques miettes de pain ; puis, prenant des précautions pour ne pas toucher à ces miettes, il bourra son poêle, alluma le feu et développa les linges mouillés enveloppant un petit buste qu’il était en train de modeler pour essayer dessus une application d’émail.
Il travaillait depuis une demi-heure lorsqu’on frappa à la porte : c’était Trip qui, aussitôt rentré, accourait pour se mettre à la disposition de son locataire, avant même de s’être occupé de sa vieille femme.
– Je venais pour le poêle…
– Mais il est allumé.
– C’est que la nuit a été dure ; un de mes abonnés m’avait chargé de lui apporter un thermomètre et dans ma poche, sous mon manteau, le thermomètre est descendu à sept au-dessous de zéro ; je me demandais si la gelée n’avait pas pénétré dans l’atelier et atteint les linges du buste.
– Non, heureusement.
– Hier soir, prévoyant le grand froid, j’avais fortement chargé le poêle et je l’avais bien couvert.
– Le thermomètre minima s’est arrêté à quatre au-dessus de zéro.
– Allons, tant mieux, ça me soulage ; je vais revenir tout à l’heure savoir ce que monsieur veut pour son déjeuner.
– À propos de déjeuner, est-ce que vous avez mangé hier soir en faisant le feu ?
– Mangé ? demanda Trip d’un air stupéfait.
– Oui, mangé une croûte.
– Je ne mange jamais dans l’atelier, pas même le matin, quoique en rentrant de ma course de nuit j’aie une rude faim ; vous pensez, sept heures dans les jambes, ça creuse l’estomac.
– Donc, hier soir, vous n’avez pas apporté de pain ?
– Jamais de la vie.
– Alors, qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Geoffroy en montrant les miettes éparses devant le poêle.
Trip se pencha, regarda attentivement, et ayant ramassé une de des miettes, il l’écrasa entre ses doigts.
– Ça a l’air de miettes.
– C’est ce que je pense.
– Seulement, ça ne peut pas être des miettes.
– Pourtant…
– Ce n’est pas monsieur qui aurait cassé une croûte dans l’après-midi ?
– Non.
– Je n’y comprends rien, car je suis sûr d’avoir assez bien balayé hier après le déjeuner de monsieur pour qu’il ne soit pas resté de miettes.
Se penchant de nouveau, il les examina :
– Et puis, c’est des miettes de gros pain à croûte noire, et non du pain long comme celui que mange monsieur.
– Est-ce que Diavolo peut avoir rapporté une croûte ?
– Lui, ramasser une croûte, il n’y a pas de danger ; c’est déjà bien de la bonté de sa part de vouloir manger son foie et boire son lait ; il quitterait la maison, si on voulait l’obliger à manger du pain.
– Une souris peut-elle avoir apporté cette croûte ?
– Il n’y en a plus de souris, et puis, quand même il en serait entré une par hasard, il ne faut pas croire que Diavolo l’aurait laissée tranquillement grignoter sa croûte devant le poêle.
– Ces miettes ne sont pourtant pas tombées du ciel !
– Bien sûr.
Et Trip regarda son locataire avec une certaine inquiétude.
– Autre chose, continue Geoffroy, vous disiez tout à l’heure que Diavolo nous faisait une grâce en consentant à manger son foie et à boire son lait.
– Ses portions sont trop abondantes, il n’a jamais faim.
– Alors, comment se fait-il que, depuis quelques jours, l’assiette au foie et le bol au lait soient toujours vides ?
– C’est, ma foi, vrai ; je me disais ; il a de l’appétit, Diavolo, et je ne demandais rien de plus.
– Et maintenant ?
– Ah ! maintenant…
Trip hésita un moment :
–… Maintenant, je ne sais pas ; non, vraiment, je ne sais pas ; je ne comprends pas ; il faut bien qu’elles viennent de quelque part, ces miettes.
Geoffroy montra deux taches brunes sur le tapis étalé à une petite distance du poêle :
– Et cela, dit-il, qu’est-ce que c’est que ça ?
De nouveau, Trip se pencha et examina attentivement ces deux taches.
– Ce n’est rien, dit-il, c’est de l’eau.
– Je pense aussi que c’est de l’eau, mais pouvez-vous m’expliquer comment cette eau a été apportée là ?
– Je n’en ai pas apporté.
– Ni moi non plus.
Trip releva la tête et regarda le châssis qui éclairait l’atelier par en haut ; mais ce châssis ne se trouvant pas au-dessus du tapis, il était impossible que la neige fondue tombant des vitres eût formé ces taches humides.
– Certainement cette eau n’est pas venue du plafond, continua Geoffroy, mais elle peut provenir de neige qu’on aurait apportée avec les pieds et qui aurait fondu.
– Ça, c’est possible.
– À condition qu’on l’ait apportée, ce qui n’est pas mon cas. Est-ce le vôtre ? Vous souvenez-vous si hier soir, quand vous êtes venu faire le feu, vos souliers étaient chargés de neige ?
– Je ne suis pas entré avec mes souliers. Vous pensez bien que quand on fait des marches longues comme les miennes, on est pressé d’ôter ses souliers en rentrant chez soi : ça repose. C’est toujours la première chose que je fais en arrivant, et je l’ai faite hier comme tous les jours : quand je suis venu allumer le feu j’avais mes sabots que j’ai quittés à la porte, et je suis entré ici avec mes chaussons ; je n’ai donc pas pu apporter de la neige du dehors.
– Et cependant ce tapis ne s’est pas mouillé tout seul !
Trip regarda le tapis, regarda son locataire, chercha en haut, en bas, dans tous les coins :
– Vous avez une idée ? dit-il enfin.
– Je me demande si quelqu’un n’est pas entré ici.
– Qui serait entré ?
– Je n’en sais rien.
– Ce n’est pas possible.
– Alors, comment expliquer ces miettes et ces taches ?
Au lieu de répondre, Trip jeta un rapide coup d’œil autour de lui :
– Est-ce qu’il manque quelque chose ? s’écria-t-il.
– Je ne m’en suis pas aperçu.
– Il n’est donc entré personne, car il n’y a que les voleurs qui auraient pu s’introduire ici.
– Oh ! pour ce qu’il y a à voler, répondit Geoffroy en souriant.
Trip fut stupéfait et le geste dont il enveloppa le mobilier de l’atelier disait que, selon lui, les voleurs auraient pu faire là un joli coup. Dans toute sa vie il n’avait vu que deux ateliers : celui du sculpteur qui n’avait pour tout ameublement que sa table à modèle et ses selles ; et celui de son nouveau locataire qui, à côté de la simplicité du premier, lui paraissait luxueux : sans doute les voleurs n’auraient pas pu emporter la grande table en noyer, ni la commode, ni le canapé, ni les fauteuils, ni les chaises, ni le lit, ni le matelas de la chambre, mais est-ce que les tapis n’avaient pas de la valeur ? est-ce que le cartel accroché au mur ne méritait pas d’être volé ? et les livres, la portière qui séparait l’atelier de la chambre, les draps, les couvertures ne pouvaient-ils pas s*******e un bon prix ? Puisque rien de tout cela n’avait été dérobé, il n’était pas admissible que des voleurs se fussent introduits dans l’atelier.
– D’ailleurs, par où seraient-ils entrés puisque les fenêtres n’étaient pas forcées ?
– Mais par la porte, tout simplement, répondit Geoffroy.
– Comment voulez-vous qu’on sache que la clef est dans le lierre ? Et, le sachant, comment voulez-vous qu’on la trouve ; il faudrait pour cela qu’on nous vît la pendre au clou ou l’y accrocher.
– Est-ce impossible ?
– Avez-vous trouvé la clef sur la porte ou au clou ?
– Au clou, comme à l’ordinaire.
– Est-ce que si un voleur était entré en prenant la clef au clou, il se serait donné la peine, en sortant, de la remettre où il l’avait prise ?
– Je me suis dit tout cela, mais enfin il y a un fait contre lequel les raisonnements ne peuvent rien : ces miettes et ces taches, qui n’ont pas pu être déposées sur cette pierre et sur ce tapis par une opération magique. Comment les expliquer ? C’est ce qu’il faut chercher. Mais comme je ne veux pas retarder davantage votre déjeuner, rentrez chez vous, nous reprendrons cet entretien plus tard.
– Et qu’est-ce que monsieur mange aujourd’hui ?
– Ce que vous voudrez.
– Il me semble qu’il y a longtemps que je ne vous ai servi une côtelette de porc frais à la sauce.
– Va pour la côtelette.
Et Geoffroy continua son travail, qu’il n’avait d’ailleurs pas interrompu.
Ce fut pendant le déjeuner qu’il reprit avec Trip l’explication des miettes et des taches.
– J’ai fait le tour du terrain, dit Trip, et il est certain que personne ne s’est introduit par escalade ; partout la neige est intacte, nulle part elle ne garde des empreintes de pas ; il faudrait donc qu’on fût entré par ma barrière qui est fermée la nuit, ou par celle des déménageurs, qui l’est aussi.
– Qui l’est ou ne l’est pas, selon que celui qui doit la fermer est ou n’est pas soigneux.
– Mais pourquoi serait-on entré dans l’atelier, si ce n’est pour voler ?
– C’est ce que je me demande.
– Il n’y a qu’à ne pas laisser la clef au clou, si c’est avec elle qu’on a ouvert la porte comme vous le supposez : d’ailleurs on pourrait, pour l’avenir, en faire faire une seconde ; vous en porteriez une sur vous, je garderais l’autre dans ma cabane.
Mais l’idée de porter une clef qui pesait près d’une livre ne pouvait pas plaire à Geoffroy, et c’était même ce poids qui, jusqu’à ce jour, lui avait fait accepter de la laisser accrochée au clou dans le lierre, ne pouvant pas la prendre chez le concierge, dont la porte était fermée le matin.
– Cela ne me dirait pas qui vient ici, répondit Geoffroy, et c’est précisément ce que je veux savoir. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je remarque des indices qui semblent prouver qu’on s’introduit dans cet atelier ; hier il y en avait d’autres, et avant-hier d’autres encore ; c’est même leur répétition qui m’a enfoncé dans l’esprit ce soupçon que tout d’abord j’écartais comme absurde. Puisqu’on ne vient pas pour voler, pourquoi vient-on ? La question veut être éclaircie et elle le sera cette nuit même : je coucherai ici aujourd’hui, et, s’il le faut, demain, après-demain.
– Mais si c’était un voleur !
– Nous verrons bien.
– Pensez, monsieur, qu’un malfaiteur qui se voit pris se défend !
– Je serai armé.
Trip, qui tenait à son locataire, voulut insister pour empêcher cette imprudence, mais Geoffroy lui ferma la bouche en lui disant que sa résolution était prise et son plan arrêté : à cinq heures, il quitterait l’atelier pour faire une course dans Paris, à sept heures il rentrerait, et à huit heures Trip viendrait comme à l’ordinaire charger le poêle ; en se retirant il fermerait la porte du dehors et accrocherait la clef au clou ; si, comme il était vraisemblable, celui ou ceux qui avaient déposé ces miettes devant le poêle voulaient encore s’introduire cette nuit-là, ils croiraient l’atelier abandonné en trouvant la clef au clou, entreraient sans défiance et seraient pris.
– Si vous vouliez me permettre de rester avec vous, dit Trip risquant une dernière résistance, je ne ferais pas ma tournée cette nuit.
Mais Geoffroy, tout en le remerciant de cette proposition, n’accepta point : il voulait être seul, et il fallut bien que le vieux concierge cédât.
– Surtout, dit Geoffroy, ne m’adressez pas la parole ce soir, et agissez comme si vous étiez seul.