III

2096 Words
III— Elle est morte ? — On dirait bien. Franz Déricourt n’était plus tout seul devant le corps dénudé, définitivement immobile sur le canapé bleu. Léa, sa presque voisine venait de le rejoindre il y avait juste quelques minutes. Elle vivait dans une maison un peu retirée située de l’autre côté de l’anse. De chez elle à vol d’oiseau, elle pouvait apercevoir le drapeau hissé au-dessus de l’atelier et en déterminer ainsi la couleur. Vert indiquait la présence de Franz chez lui. Rouge signifiait qu’il n’était pas là ou qu’il voulait qu’on le croie. Le chiffon rouge servait aussi à dire : « Foutez-moi la paix ! » Et ce n’était pas un vain mot ! Franz n’aimait pas les importuns. Pas plus que les amis envahissants d’ailleurs ! Pour venir chez l’artiste, Léa coupait par le bord de mer puis rejoignait le sentier en louvoyant entre les rochers qui semblaient avoir été négligemment abandonnés à cet endroit par un géant jouant aux billes. Parfois elle faisait un détour et descendait par la route longeant l’arrière des cabines de plage puis elle prenait le sentier côtier menant au port. Quand elle avait une livraison à faire à l’artiste car il avait toujours besoin de quelque chose comme la plupart des hommes, elle venait par le haut de la butte. Uniquement si la voiture était nécessaire pour transporter un objet lourd ou encombrant. Voire plusieurs articles pas faciles à trimbaler. Des packs d’eau, du vin, du lait, des pommes de terre, du riz, des pâtes, du papier toilette. En fait, le nécessaire que tout un chacun rapporte du supermarché en fin de semaine. Le reste du temps, elle empruntait l’escalier de pierre. Elle aimait bien qu’il l’attende au bord de l’étroite terrasse. Elle tentait de lire le tout proche avenir dans ses yeux bleus. Plus prosaïquement, elle arrivait à savoir immédiatement si elle resterait jusqu’à la nuit ou si elle ne faisait que passer. Intuition féminine. Ce jeu de pavillons de couleurs, c’était parce que Franz avait horreur d’être surpris. Il ne supportait aucune intrusion dans sa vie de solitaire magnifique. Il n’avait que trop vécu le système des portes ouvertes qui empêchaient les gens de se poser vraiment et qui, parfois, confinait le propriétaire dans un rôle de compteur de points. Il n’avait jamais été fan d’une vie à plusieurs où chacun se dessine un territoire qui s’arrête où commence celui de l’autre. Ni pour un mélange communautaire. Ici à Port-Manech, c’était une autre configuration. Si l’on voulait rester seul, personne ne venait vous importuner mais, si vous aviez besoin de chaleur humaine, il pouvait y avoir l’une de ces rencontres nocturnes dans des pentys rénovés perdus dans la campagne où toutes les outrances restaient permises pour peu qu’elles soient tues, celées, voire même effacées le matin venu. Le lot de beaucoup de stations balnéaires en somme. La période estivale a ses propres règles qui, elles-mêmes, sont faites pour être transgressées. Paraît que ça s’appelle du talent ! Comme Léa vivait seule depuis le départ de son ultime compagnon, elle faisait office de cuisinière, plutôt pour le dîner qu’elle partageait souvent avec l’artiste. Quitte d’ailleurs à partager aussi son lit et à ne repartir qu’au matin, après un petit-déjeuner fleurant bon la tendresse. Mais pas toujours. Leur rapprochement régulier semblait satisfaire les deux parties. Après bien des expériences parfois si décevantes, la pratique sexuelle peut se transformer en besoin naturel qui ne ressemble plus vraiment à ces élans fougueux que la jeunesse promet comme éternels. Même s’il n’y a pas lieu de s’en priver. Curieuse alliance quand même d’un ancien artiste devenu misanthrope à ses heures et d’une femme esseulée où les deux personnages trouvaient leur compte sans envisager d’en exiger davantage. Équilibre subtil entre une femme et un homme se retenant l’un l’autre pour ne pas basculer dans le vide. C’est drôle de penser parfois que le précipice n’est jamais bien loin. Pour eux deux, le cheminement périlleux sur le fil du rasoir ne pouvait pas leur être étranger. — C’est qui ? Tu la connais ? demanda Léa en croisant les bras sur son débardeur kaki. Été comme hiver, elle portait ce vêtement moulant sans rien dessous qui s’arrêtait à la lisière d’un pantalon de brousse multipoches. De chaque vêtement, elle en avait deux ou trois d’avance dans son armoire de chambre. Parfois elle passait un gilet en fibre polaire par-dessus. Munie d’une capuche contre la pluie. Accessoirement contre le froid plus rare en bord de mer. — Je la reconnais ! lâcha Franz en hochant la tête. — Une de tes ex ? Les ailes du nez de Léa se pincèrent légèrement. Femme contre femme. Normal. — Pas vraiment, dit-il en tentant d’esquiver. — Vous avez couché ? Léa ne lâchait jamais. Rien. Elle en avait trop vu. Franz le savait très bien. Il soupira et expliqua : — Alice s’était inscrite en fac à Paris. Elle arrondissait ses fins de mois en posant pour des artistes. Je l’ai employée comme modèle pendant quelques mois. Entre autres ! — Et forcément, vous avez couché ! Il chantonna : — Je te parle d’un temps… — Ben parle alors ! — En réalité, elle ne posait plus souvent pour moi quand c’est arrivé. Elle me ramenait des copines. Mais c’est arrivé. Naturellement. — C’est drôle cette façon que vous avez, vous les hommes, d’essayer de transformer une partie de jambes en l’air en une faute grave du destin. Il réagit aussitôt. — Ricane si tu veux mais je n’ai pas de compte à te rendre, il me semble ! — T’excite pas ! Y a prescription, je suppose ! J’avais peur que tu te fasses passer pour une victime ! J’en ai connu un comme ça dans le temps. Je n’aime pas bien. — Il a eu l’élégance de disparaître ? — Je l’ai viré ! — Pour devenir une épouse respectable ! — Il y a un temps pour tout. — Plus tard, Alice a rencontré quelqu’un. J’imagine que son copain n’a pas souhaité qu’elle continue à venir chez moi et on ne s’est plus revus. — Sauf aujourd’hui ! — C’est un brin surréaliste, notre échange, tu ne trouves pas ? Une conversation de salon. Pourtant il y a un cadavre sur le canapé et tu me questionnes sur des trucs vieux comme Hérode ! — J’avais envie de savoir. Si je couche régulièrement avec toi, c’est que nous ne sommes pas complètement des étrangers. Peut y avoir quand même un petit quelque chose en plus. Est-ce que tu peux comprendre ça ? — Mais avoir ce type de conversation devant une dépouille mortelle, c’est lui manquer de respect non ? — Probablement… — À part ça, on va nous demander pourquoi on n’a pas immédiatement appelé les gendarmes ! Léa réagit au quart de tour. — Faut faire bien attention à ce qu’on dit et à ce qu’on fait ! Après il sera trop tard. — Tu as raison. Léa tourna la tête en direction du corps immobile. — Elle est sur le ventre, la tête sur le bras plié et la jambe gauche remontée vers le buste. Comme si elle s’était assoupie après avoir fait l’amour. — Tu y tiens hein ! — Je te rappelle que tu m’as déjà vue dans cette position, toute aussi nue et sur ce canapé précisément. Même que tu m’as fait prendre la pose sans pour autant me dessiner. Dommage que tu n’aies pas voulu… Léa soupira ostensiblement comme pour bien matérialiser un grand regret. — C’est drôle, dit-elle étrangement. Ça aurait pu être moi. — Les modèles se suivent… — Chameau ! — Le plus important c’est de savoir ce qu’on fait maintenant. On ne va pas rester tous les deux, là à attendre je ne sais quoi. Elle est morte, elle est morte ! Franz en faisait des kilos tout à coup. — Tu n’as pas beaucoup de considération pour une ancienne maîtresse, dis donc ! — Je n’ai pas encore appris à ressusciter les gens, excuse-moi ! — La police va te soupçonner ! Toi et elle ici… — Et toi ? — Personne ne sait que je suis venu chez toi. Il n’y aurait que toi à pouvoir le dire ! Et puis ce n’est quand même pas dans ma maison qu’elle est morte ! — Mais tu l’as vue comme moi ! — Sauf que je suis arrivée après la bataille ! Faudrait que je dise que tu étais auprès d’elle quand je suis entrée chez toi et qu’elle était déjà morte. Pas bon pour toi ça ! Je ne sais pas ce que tu as fabriqué avant que j’arrive et je ne veux même pas le savoir. — Tu me lâches ? Léa ne répondit pas. — Tu me mets dans une drôle de position, faut dire ! C’est mieux que tu dises que tu l’as trouvée morte, dit-elle sobrement. Même si ce n’est pas vrai. Tu n’as vu personne. Tu ne sais rien d’autre. Tu réponds aux questions. Point barre ! C’est comme ça qu’il faut réagir ! — T’as ptêt raison ! — Mais qu’est-ce que tu crois ? Comment j’ai fait moi quand mon mari… Il l’interrompit aussitôt. — Ne parle pas de ça, tu veux ! Léa haussa les épaules et revint au sujet. — C’est bizarre quand même ! On dirait qu’elle avait pris la pose quand c’est arrivé… — Qu’est-ce que tu veux insinuer ? — Elle était prête. Elle attendait ton retour pour une raison à elle. Ou comme un jeu. Vous avez peut-être voulu revivre une scène intime. Un brin de nostalgie vous a saisis et vous a emportés ! Raviver la flamme, tu vois ce que je veux dire. Et puis les rancœurs sont remontées d’un coup et ça a dérapé ! Qui trop embrasse mal étreint ! — Mais qu’est-ce que tu vas chercher ! — Je vois ce que je vois. Si c’est uniquement pour prendre le thé avec des petits gâteaux sablés, c’est rare que les visiteuses se déshabillent avant de s’asseoir sur le canapé ! Léa s’approcha du corps. — Tiens, elle a même des traces de peinture sur le cou… — Évidemment ! J’ai tâté la carotide pour voir si son cœur battait encore. — Avec de la peinture sur les doigts ? — Ben oui ! Léa s’emballa. — J’n’en reviens pas ! Tu te balades avec des gants les trois quarts du temps, même avec moi soit dit en passant, et là, tu oublies tes allergies et ta maladie de peau ? Faut vraiment que tu aies gardé un excellent souvenir d’elle pour qu’elle te fasse encore de l’effet ! — Je n’ai pas réfléchi. Je pouvais p’têt la sauver non ? — Et comment tu as fait ton compte ? — C’est ces tubes-là ! Il désigna une boîte de couleurs au contenu bien tourmenté. — En entrant, j’ai tout foutu par terre sans faire attention. J’ai dû m’en mettre sur les doigts en les ramassant. — On pourrait plutôt croire que tu as essayé d’effacer des traces compromettantes… — Mais non. Qu’est-ce que tu imagines ? J’ai simplement eu un geste naturel. Je n’ai pas envie d’être soupçonné juste parce que j’ai été maladroit ! — Tu expliqueras tout ça aux enquêteurs. Y vont apprécier, moi je t’le dis ! — Y a rien à trouver ! — Sauf si… Franz fronça les sourcils. — Si quoi ? — Si vous avez fait l’amour avant euh, l’accident… Franz se recula d’un pas et il leva un index menaçant. — Tu cherches à me mettre ça sur le dos ou quoi ? — C’est toi qui sais si tu l’as fait ou si tu ne l’as pas fait ! Je cherche à te mettre en garde, c’est tout ! Il ricana puis il dit sur un ton perfide : — Mais toi, t’étais où pendant ce temps-là hein ? Le ton monta subitement d’un cran. — Tu peux me le dire ? Léa se redressa, prête à se défendre. — Comment ça où j’étais ? — J’ai juste eu le temps de hisser le pavillon que tu étais déjà là. Bizarre non ? Tu ne pouvais pas venir de chez toi en même pas cinq minutes. Même en traversant le jardin de tes voisins au pas de course ! Peut-être que la jalousie a été plus forte et que… — Jalouse d’elle ? Léa montra le corps d’un index insistant. — Mais je ne la connaissais pas ! Et pourquoi je l’aurais tuée cette femme ? — C’est à toi de me le dire ! — Ou à toi ! Elle est nue. Elle attend le retour d’un amant. Elle s’est déshabillée comme avant, comme toujours. Elle veut lui faire une surprise, lui rappeler l’un ou l’autre de ces moments délicieux où il posait son couteau à peindre sur la palette avant de s’approcher… — Tu devrais écrire des romans ! — Et tu l’étrangles en la regardant dans les yeux alors qu’elle cherche à comprendre pourquoi elle est en train de mourir ! — Tu te fais de ces plans ! — Pas tant que ça ! J’ai vu le bateau de Lulu puis le pavillon vert. J’ai compris que tu étais rentré. Je suis venue. Voilà. — Et il était où le bateau ? — À quai. — Pas possible ! Et il fallait que tu ne sois pas loin pour le voir. — Je dis « à quai » pour dire qu’il n’était pas encore reparti, c’est tout ! — Il sortait déjà du port quand j’ai attaqué le raidillon. Je l’ai aperçu entre les maisons. — Disons qu’il a fait un détour ! lança Léa comme si cela n’avait aucune importance. Je ne sais pas moi ! Tu as peut-être traîné en route ! — Je ne me suis pas pressé, c’est vrai. J’ai fait une petite halte au début du sentier pour satisfaire un besoin pressant puis regarder la mer. Quelques minutes. Un quart d’heure peut-être. — Et tu en déduis ? Franz regarda Léa fixement. — Que Lulu a juste eu le temps de me doubler dans la côte et passer par ici ! — Ben tu vois ! — Et pourquoi, il l’aurait fait ? — Il a oublié un truc. Il veut te le dire sans attendre. Il tombe nez à nez avec elle. Il pète un plomb comme il en est capable. — C’est quand même un peu short. J’aurais dû le voir ressortir ! — Il a pu se planquer et attendre. Franz se força à rire. — Tu es géniale ! — Moi je le sais mais tu aurais pu t’en apercevoir plus tôt ! — En deux coups les gros, tu arrives à me mettre le doute, te tirer des pattes et proposer un coupable ! Bravo ! Léa fronça les sourcils. — Maintenant, tu me soupçonnes ? demanda-t-elle d’une voix inquiète. — À savoir qui ferait un meilleur criminel ! Lulu ou toi !
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD