Il y a des souvenirs qu'on ne range pas. On les enterre.
On creuse profond, on tasse la terre par-dessus, on plante quelque chose de beau à la surface pour que personne ne devine ce qu'il y a en dessous. Et pendant des années ça tient. Ça tient parce qu'on travaille dur, parce qu'on dort peu, parce qu'on remplit chaque heure avec quelque chose d'utile, quelque chose de concret, quelque chose qui occupe les mains et fatigue suffisamment l'esprit pour qu'il n'aille pas creuser la nuit.
J'ai été la meilleure élève de cette discipline.
Pendant dix ans, je n'ai presque pas failli. Presque.
Ce soir, assise dans le noir de mon salon avec le dossier Fontaine posé fermé sur ma table basse , je sens la terre bouger sous mes pieds. Et ce qui remonte n'a rien perdu de sa violence.
J'avais vingt ans.
C'est la première chose que je me rappelle quand je me permets de me rappeler. Pas son visage à lui. Pas ses mains. Pas sa voix. Juste ce chiffre. Vingt ans. L'âge où l'on croit encore que l'amour est une forteresse et non pas un endroit où l'on vous laisse seule avec les décombres.
Je l'avais rencontré en troisième année de droit. Lui était en master de gestion, brillant, héritier discret d'une fortune qu'il portait avec cette légèreté désinvolte propre aux gens qui n'ont jamais eu à s'inquiéter de rien. Moi j'étais boursière. Logée dans une chambre de neuf mètres carrés à la cité universitaire, habillée avec précision pour que personne ne devine que je comptais chaque euro.
On n'aurait jamais dû se croiser. Paris est experte dans l'art de maintenir les mondes parallèles sans qu'ils se touchent.
Mais il y avait eu cette bibliothèque un soir de novembre. Ce livre qu'on avait voulu prendre tous les deux en même temps. Ce rire que je n'avais pas pu retenir.
Raphaël Fontaine avait un sourire qui donnait l'impression que le monde était plus simple qu'il n'était. J'ai mis trois semaines à comprendre que c'était le sourire le plus dangereux que j'aie jamais rencontré.
On s'est aimés pendant dix-huit mois.
Dix-huit mois de clandestinité douce. De rendez-vous dans des cafés loin de son quartier à lui. De week-ends volés dans des villes où personne ne nous connaissait. J'avais mis du temps à comprendre pourquoi on ne se voyait jamais dans son monde à lui. Il avait toujours une explication. Une réunion de famille. Un dîner obligatoire. Une contrainte d'agenda. J'avais choisi d'y croire parce qu'il était doux et attentif et qu'il me regardait comme si j'étais quelque chose de rare.
J'étais jeune. C'est tout ce que je m'autorise à dire pour ma défense.
La grossesse, je l'avais découverte un mardi matin ordinaire. Test de pharmacie acheté en tremblant, résultat lu trois fois parce que je ne voulais pas croire ce que je voyais. Trois mois. J'étais enceinte de trois mois sans le savoir, absorbée par mes partiels, mes stages, ma vie construite centimètre par centimètre sur le fil du rasoir.
J'avais appelé Raphaël immédiatement. Il avait décroché à la deuxième sonnerie.
Et pour la première fois depuis dix-huit mois, il avait dit : Viens. Je veux que tu rencontres ma famille.
J'avais cru que c'était une réponse à ma nouvelle. J'avais cru que c'était sa façon d'annoncer qu'il assumait, qu'il était là, qu'on allait traverser ça ensemble. Je m'étais habillée avec soin, j'avais pris le métro jusqu'au seizième, j'avais sonné à la porte de cet hôtel particulier le cœur battant d'un mélange de peur et d'espoir fragile.
La mère de Raphaël m'avait ouvert.
Hélène Fontaine. Soixante ans à l'époque, tailleur crème, collier de perles, regard qui inventorie et classe en moins de deux secondes. Elle m'avait regardée comme on regarde quelque chose qu'on n'a pas commandé et qu'on va devoir renvoyer.
Il y avait du monde dans le salon. Des oncles, des cousins, des visages qui appartenaient tous à ce monde-là avec cette évidence tranquille des gens qui n'ont jamais douté de leur place. Je m'étais avancée. Raphaël était là, debout près de la cheminée, verre à la main, costume sombre.
Nos regards s'étaient croisés.
J'avais souri.
Il n'avait pas souri.
Un cousin avait demandé : Raphaël, c'est qui ?
Et Raphaël Fontaine, l'homme avec qui j'avais dormi quatre cents nuits, l'homme à qui je venais d'annoncer qu'il allait être père, l'homme dont je croyais connaître la couleur du silence et la chaleur des mains, avait posé son verre sur le manteau de la cheminée et avait dit d'une voix parfaitement posée :
Je ne connais pas cette femme.
Quatre mots.
Je les compte encore parfois. Pas par masochisme. Parce qu'ils sont devenus ma boussole. Le point fixe autour duquel tout le reste
s'est organisé.
Personne dans le salon n'avait bronché. Hélène Fontaine avait fait un petit geste en direction de la porte, le genre de geste qu'on fait pour indiquer la sortie à quelqu'un qui n'aurait pas dû entrer. Et moi, vingt ans, trois mois de grossesse, j'avais regardé Raphaël une dernière fois en espérant quelque chose. N'importe quoi. Un tremblement de paupière. Une hésitation. Un signe que ce n'était pas réel.
Il avait détourné les yeux.
J'étais sortie. J'avais marché jusqu'au métro. J'étais descendue sur le quai et je m'étais assise sur un banc et j'avais regardé les rames passer pendant un long moment sans prendre la moindre décision. Parce que mon cerveau avait tout simplement cessé de fonctionner. Comme un disque dur qu'on vient de formater.
Ce n'est que dans la nuit, seule dans ma chambre de neuf mètres carrés, que j'avais compris ce qu'il me restait à faire.
Pas me venger. Pas appeler. Pas pleurer indéfiniment.
Me construire. Devenir quelque chose d'indestructible. Et attendre.
J'ouvre les yeux dans le noir de mon salon.
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis partie dans ces souvenirs que je m'étais pourtant jurée de ne plus laisser remonter. Ma tasse de thé est froide à côté de moi. Paris brille derrière la vitre avec cette indifférence lumineuse qui m'a toujours plu. Cette façon qu'a la ville de continuer à exister sans te demander comment tu vas.
Je pose le dossier Fontaine sur la table basse.
Je ne l'ai pas ouvert. J'en ai pas besoin. Je connais les grandes lignes depuis mes propres recherches. Les veilles documentaires que j'ai conduites méthodiquement pendant des années. Pas par obsession. Par préparation. J'avais su que ce moment viendrait. Je m'y étais préparée comme on prépare un procès. Avec des faits, des preuves, une stratégie et la patience d'une femme qui a compris que le temps est la seule arme qui ne se retourne jamais contre vous.
Ce que je n'avais pas prévu, c'est ce que ça ferait de voir son nom écrit sur un document officiel.
Famille Fontaine.
Je pensais que ce serait plus simple. Qu'après dix ans et tout ce chemin parcouru, deux mots sur une feuille de papier n'auraient plus ce pouvoir-là. Je pensais avoir cicatrisé.
Je réalise ce soir que j'ai seulement très bien appris à ne pas regarder la blessure.
Je me lève, vais jusqu'à la cuisine, pose ma tasse froide dans l'évier. Je regarde mes mains sous la lumière blanche du plafonnier. Des mains de travail. Des mains qui ont signé des conclusions, retourné des audiences, construit dossier après dossier le nom que je porte aujourd'hui. Des mains qui ont tenu Mathis le soir de sa naissance dans cette maternité où j'étais seule. Absolument seule. Sans personne à prévenir parce que j'avais décidé que je n'aurais pas besoin de personne.
Je pense à mon fils.
C'est toujours là que je reviens quand les choses deviennent trop lourdes. Mathis est mon nord magnétique. L'unique point fixe qui n'a jamais bougé.
Je retourne dans le couloir, entre dans sa chambre avec les précautions d'usage. Il dort toujours sur le côté, mais il a changé de
position. Un bras maintenant étendu sur le côté comme s'il cherchait quelque chose dans son sommeil. Je regarde ce profil que je connais par cœur et qui continue pourtant de me surprendre, parce qu'il y a dans ce visage d'enfant quelques lignes qui ne viennent pas de moi.
La mâchoire. La façon dont ses sourcils se rejoignent légèrement quand il dort.
Je me permets pas de finir cette pensée.
– Maman ?
La voix est pâteuse, à moitié dans le sommeil. Mathis a entrouvert les yeux, il me regarde sans vraiment me voir encore.
— Je suis là, je dis doucement. Dors.
— T'as travaillé tard ?
— Comme toujours.
Il referme les yeux. Deux secondes de silence. Puis :
— Demain j'ai contrôle de maths.
— Je sais. Tu es prêt.
— T'en sais rien toi .
— Si…si, Je te connais.
Un petit bruit satisfait, quelque chose entre le grognement et le sourire, et il se rendort. Aussi facilement que seuls les enfants savent
le faire. Avec cette confiance absolue dans le fait que le monde sera encore là demain matin.
Je reste encore quelques minutes assise sur le bord de son lit dans le noir.
Je pense à ce qui commence demain. À ce bureau que j'ai préparé pendant dix ans sans le savoir vraiment. À cet homme qui va entrer
dans mon espace, dans mon territoire, sur un terrain où c'est moi qui pose les règles. Je pense à la façon dont je vais me tenir. À ce
que je vais dire en premier. À ce que je ne dirai pas.
Je pense à ses mains à lui. À sa voix.
Je pense que ça n'a aucune importance.
Ce qui importe, c'est que moi je me souviens de tout.
Je me lève, sors de la chambre, referme la porte.
Dans le couloir, je m'arrête devant le miroir et me regarde une longue seconde. Pas pour me rassurer. Pour me rappeler.
Cette femme dans le miroir n'est plus celle que Raphaël Fontaine a regardée dans les yeux avant de dire qu'il ne la connaissait pas.
Cette femme-là a des angles là où l'autre avait de la douceur. Un regard là où l'autre avait de la confiance. Une façon de tenir ses
épaules qui dit clairement que ce qui arrive peut venir.
J'ai vu pire. Et le pire, c'est moi qui l'ai traversé. Seule.
Demain à dix heures, Raphaël Fontaine entrera dans mon bureau.
Et cette fois, c'est moi qui tiendrai les cartes.