I-1

2011 Words
IPas besoin de tendre l’oreille. Le vent d’automne porte avec force le fracas des vagues qui viennent se briser en rouleaux serrés sur la plage de Trestraou, à Perros-Guirec. À quelques centaines de mètres à peine. Ce soir, La Clarté, l’un des hameaux de la commune costarmoricaine, porte bien mal son nom. La nuit sans lune, au ciel chargé de nuages lourds, laisse à peine deviner quelques contours incertains. Du pain bénit pour la silhouette bossue qui marche d’un pas décidé vers la porte du cimetière. Qui entrouvre le portail métallique dans un grincement discret et qui s’avance dans l’allée principale, en faisant crisser les gravillons sous les semelles de ses chaussures de sport. Ni chats faméliques ni feux follets dans les parages, mais une farouche détermination dans les yeux de cette ombre qui progresse maintenant à la lueur d’une mini-torche tenue dans sa main droite. La lumière tamisée par les doigts lui permet à peine de deviner les tombes environnantes, presque toutes en granit rose, la pierre locale, extraite des carrières toutes proches. Promenade nocturne d’un taphophile ? Ou d’un admirateur ou d’une admiratrice de Thierry Le Luron, le célèbre imitateur, enterré ici ? Peu probable à cette heure indue… Quelques pas encore, quelques crissements de graviers incongrus supplémentaires et le faisceau de la lampe accroche une masse appuyée sur le mur ouest du cimetière. Une sépulture massive, imposante, mais rendue presque invisible par un amoncellement de couronnes mortuaires, de coussins funéraires et de gerbes aussi somptueuses que multicolores. Visiblement, un enterrement de fraîche date, voire du jour. Et quelqu’un de connu… La silhouette s’arrête devant la prolifération de fleurs, marmonnant des insultes que la bienséance m’interdit de préciser ici davantage. De son sac à dos, elle extrait un pulvérisateur de jardin, l’amorce et se met à badigeonner toute la sépulture, allègrement, jusqu’à l’épuisement de la réserve de liquide. Cela ne dure que quelques dizaines de secondes, l’ombre rejoint sa voiture, garée au pied de la chapelle Notre-Dame toute proche. * Locquirec, Finistère, deux semaines plus tard.Sur le plateau de Keraël qui domine les plages, désertes à cette époque, des Sables Blancs et du Moulin de la Rive, le parking du supermarché ne désemplit pas. Samedi, fin de matinée, l’heure d’affluence. À quelques semaines de Noël, les clients, malgré la crise, commencent à penser aux fêtes qui arrivent. Si certains s’attardent au rayon des jouets et des cadeaux, d’autres achètent déjà en prévision des agapes à venir, histoire d’étaler un peu les dépenses. Les boîtes de foie gras, voire de “faux gras” pour les opposants au gavage des palmipèdes, commencent à rejoindre les chariots. Qu’ils soient bercés par la morosité ambiante ou, au contraire, réconfortés par la période de trêve à venir, les acheteurs n’ont aucune raison de s’intéresser à cet homme banal qui s’approche avec son chariot du rayon légumes. Le temps de prendre quelques endives, des clémentines, et il s’intéresse plus particulièrement aux champignons de Paris vendus en vrac. Il en soulève quelques-uns, semble-t-il pour en apprécier la fraîcheur ou la fermeté, et les repose soigneusement. Son examen ne l’a manifestement pas convaincu et il continue ses courses. Direction la poissonnerie. * Guimaëc, Finistère, quatre jours plus tard.Après une journée difficile où les clients se sont bousculés dans son officine du Rupont, Jacques Rivoal, pharmacien de son état, récupère. Assis dans un moelleux fauteuil relax, il savoure, à petites gorgées, un whisky pur malt, 25 ans d’âge, cadeau de ses enfants pour son récent anniversaire. En face de lui, sa femme Marie somnole à moitié, délaissant la coupette de crémant d’Alsace posée sur la table basse du salon. Ils ne parlent pas, laissant le monopole du bruit à la télévision qui trône près de la baie vitrée. Au programme, une série policière américaine que ni l’un ni l’autre ne regardent. Leur repas du soir mijote tranquillement dans la cuisine adjacente, dispensant des senteurs aromatiques à faire douter sérieusement un gréviste de la faim. Tous deux, à l’évidence, savou-rent ce silence retrouvé, après des heures en contact avec une clientèle particulièrement difficile aujourd’hui. Le pharmacien en est à son deuxième verre, quand les premières notes de la Sixième symphonie de Beethoven se font entendre. Autrement dit, le téléphone sonne, interrompant cette douce béatitude. Sans bouger de son fauteuil, il empoigne le combiné sans fil judicieusement laissé sur la petite table attenante et, en apercevant le numéro, identifie immédiatement son correspondant. En l’occurrence, leur fille, Claire. Il pousse le bouton haut-parleur, histoire de faire profiter sa femme de la conversation, et demande : — Alors ma chérie, tu es où ? Toujours en vadrouille ? — Ah ça, pour être en vadrouille, je suis en vadrouille ! Mon reportage devrait prendre plus de temps que prévu. Là, je suis en Allemagne et je ne sais pas pour combien de temps. Après, je vais aux Pays-Bas, en Angleterre, en Écosse… Et je finis par l’Espagne, avant de revenir enquêter en France… — Si je comprends bien, on ne te revoit qu’après Noël… — Non, quand même pas, je devrais revenir début décembre au plus tard. Il faut que je discute avec l’agence, mais en principe, je ne devrais pas avoir à repartir après. — Et c’est sur quoi déjà ton reportage ? — Sur la sécurité sanitaire des aliments en Europe, et sur leur traçabilité. Après toutes les intoxications et les morts qu’il y a eues au printemps en Allemagne, et les cas qui ont suivi en France, j’ai envie de faire le point, et comme l’agence m’a donné le feu vert… Ça devrait passer sur la 2 ou sur ARTE, juste avant Pâques. — T’avais peut-être pas besoin de faire le tour d’Europe ! Je peux te dire qu’ici, on a un paquet de gastro-entérites ! Pareil à Locquirec. Avec ta mère, on n’a pas arrêté depuis hier. — C’est peut-être une épidémie de gastros virales ? — C’est possible, mais dans ce cas, je devrais aussi avoir plus de cas chez les enfants et, pour l’instant, je n’en ai pratiquement aucun. Enfin, pas plus que d’habitude. Là, ça paraît être plus les adultes qui sont touchés… Et les symptômes, je te passe les détails, ne sont pas vraiment ceux de gastros virales. * Une constatation que font également les médecins de l’hôpital de Morlaix… Depuis le matin, les ambulances se succèdent à l’entrée des urgences. Presque tous les patients présentent les mêmes symptômes : nausées, vomissements, diarrhée, parfois hémorragique. Au service d’hépato-gastro-entérologie, c’est l’effervescence, presque quinze cas dans la journée, bien plus qu’à l’accoutumée. À la Clinique de la Baie, ou pour être plus précis, au CMC, le Centre MédicoChirurgical, du côté de la Vierge Noire, on ne chôme pas non plus. Aux admissions, l’agent d’accueil a réécrit une bonne douzaine de fois les mêmes initiales sur les formulaires. GEH : Gastro-Entérite Hémorragique. Dans les deux établissements, on a déclenché la même stratégie de traitement : réhydratation par perfusion et traitement symptomatique, avec parfois des antibiotiques. Avec en prime, pour certains patients un traitement contre la fièvre. Et le laboratoire est mis à contribution également. Entre les prélèvements de selles, de rejets gastriques et de sang, tous les techniciens sont sur les dents. Et les genoux. Et les deux ensemble, c’est loin d’être facile ! Pour le docteur Charles Kersaint, chef de service au centre hospitalier, l’hypothèse d’une TIAC, d’une toxi-infection alimentaire collective ne fait pas de doute. Plusieurs des patients hospitalisés ont partagé le même repas dans les cinq jours précédents, et comme une TIAC est définie par l’apparition au même moment de symptômes, le plus souvent digestifs, sur au moins deux personnes ayant consommé un même repas ou le même aliment… la conclusion s’impose. Sa consœur du CMC, Mélanie Ploujean, est arrivée aux mêmes conclusions. La défunte Direction Départementale de l’Action Sanitaire et Sociale, la si célèbre DDASS, rebaptisée Direction Départementale de la Cohésion Sociale, DDCS pour les intimes, a été alertée. En attendant que l’Institut de Veille Sanitaire le soit à son tour. À eux, le plaisir d’aller enquêter sur le terrain avec leurs collègues des Services Vétérinaires et de la Concurrence et de la Consommation, l’ancienne Répression des Fraudes. Le tout sous couvert d’une organisation départementale placée sous l’ordre du préfet et répondant au joli nom de Pôle Sécuralim. Vive “l’AdminiStration”, avec un A, et un grand S comme Simplification… Les choses vont vite, très vite même. À l’heure où monsieur Rivoal se la coule douce dans son fauteuil, en sirotant son whisky, les différents responsables se sont réunis à la sous-préfecture de Morlaix, avenue de la République. Et pour Jean-François Tréflez, le coordinateur de la structure préfectorale, les premières conclusions sont très inquiétantes. À 20 heures, on compte 29 personnes hospitalisées. Chiffre auquel il faut rajouter les 25 autres déclarations, adressées directement par les médecins du secteur aux services départementaux. — Et, demande la responsable des services vétérinaires, comment vont les personnes hospitalisées ? Toujours pas de diagnostic précis ? — Non, répond le docteur Kersaint, on attend toujours les résultats d’analyses, mais j’ai une patiente qui a quatre-vingt-deux ans et j’avoue que le pronostic m’inquiète beaucoup. On a des signes de SHU, de syndrome hémolytique et urémique, et à cet âge-là… À cet âge-là, l’association de problèmes sanguins et rénaux, couplée avec l’épuisement lié aux symptômes digestifs pardonne rarement. À l’heure où le docteur Kersaint s’inquiète pour sa patiente, on lui ferme les yeux dans la salle de soins intensifs de l’hôpital. Le palpeur de champignons vient de faire sa première victime… * Entre Tonquédec et Pluzunet, Côtes-d’Armor.Dans la longère en pierre du pays, le feu crépite “à pleins poumons” dans la vieille cheminée dallée de schiste. Assise bien au fond de son canapé en cuir grège, les pieds sur une petite table, le bras gauche sur l’accoudoir, Brittany Trevor se laisse envahir par une douce torpeur, celle d’un soir d’automne ordinaire. Enfin… pas si ordinaire que cela. À 28 ans, c’est la première fois que la jeune professeure d’anglais passe l’automne ici, dans SA Bretagne, dans SA campagne, non loin du château de Tonquédec, dans l’arrière-pays de Lannion. Née en Angleterre, d’un père anglais et d’une mère française, elle n’est revenue qu’épisodiquement dans les Côtes-d’Armor. Jusqu’à cette année où, après deux ans passés dans le Loiret-Cher, elle a pu enfin obtenir un poste à Guingamp. Et rentrer “au pays”. Celui de ses racines maternelles. Elle boit, chose inhabituelle pour elle, un martini gin, on the rocks. Comme dans un polar des années 60. Un apéritif amoureusement préparé par son nouveau copain, Clément Méal, gendarme de son état et même maréchal des logis. Presque six mois qu’ils sont ensemble, un véritable exploit pour une jeune femme qui approche de la trentaine avec un bilan sentimental dont la pauvreté n’a d’égale que celui d’une équipe de France, masculine, de football, époque Domenech. Bouche charnue, sourire facile, nez fin attaché haut, visage aux traits réguliers, cette brune aux cheveux mi-longs et lisses, ne manque pourtant pas d’un certain charme. Si elle a la réputation d’être plutôt sociable avec les autres femmes, avec les hommes, c’est une autre histoire. Elle en a bien sûr rencontré quelques-uns, mais bien rares sont ceux avec qui l’histoire a duré plus de quelques jours. Avec ses petites manies de célibataire, son goût immodéré pour la liberté au quotidien et son caractère parfois très susceptible, aucun homme n’a trouvé grâce à ses yeux. Avant Clément. Sans doute parce qu’ils partagent beaucoup de valeurs humaines et le goût des bonnes choses, qu’elles soient à boire ou à manger. Sans oublier leurs goûts communs pour certains sports comme le tennis et le squash. Même si Clément pratique aussi quelques sports de combat. Mais c’est sans doute le côté paradoxal de cet homme qui l’a fait chavirer. Sous des dehors très solides, il cache une sensibilité extrême, une fragilité intérieure qui l’ont beaucoup touchée. Même si Clément sort d’une histoire difficile avec une femme dépressive, depuis leur rencontre, tous deux ont retrouvé un enthousiasme, une pêche dont ils dégustent la chair sans modé-ration. Tendant son verre à bout de bras, elle fait miroiter le glaçon devant les flammes, comme si elle cherchait encore dans les reflets dansants et éphémères, la réponse à cette question qui la taraude régulièrement : « Pourquoi ça marche avec Clément ? Pourquoi ça marche avec ce mec ? Est-ce que, enfin, c’est lui le bon numéro, l’homme que j’attends ? » Son air songeur ne laisse pas indifférent le mec en question, avachi dans le fauteuil d’à côté, Kro 1664 à la main, qui s’inquiète : — Bah alors ! Ma Brittany ! Tu m’as l’air bien pensive… Quelque chose qui ne va pas ? Des problèmes à ton collège ? Un maigre sourire éclaire son visage quand elle répond à mi-voix : — Non ! Ça va ! Je pensais juste à nous… Bientôt six mois… Elle avale doucement une petite gorgée de son apéritif avant d’ajouter : — …Je n’en reviens pas ! Qu’est-ce que j’ai bien pu te trouver ? Brittany regarde maintenant son copain avec une tendresse teintée d’étonnement. Ce qui ne manque pas de faire réagir le gendarme qui prend des accents à la Guy Bedos, version pied-noir et seventies, pour répondre : — Oh la la ! Pôv’ gosse ! J’te fascine ! Je suis beau, je suis riche, je suis intelligent, et alors ? — Tu parles ! Question charme, tu ressembles plus à une machine à café qu’à Georges Clooney ! Et tes abdominaux…
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