I-3

1497 Words
— Offre spéciale aujourd’hui ! Et aujourd’hui seulement ! Un jambonneau acheté, un jambonneau offert ! Profitez-en, Messieurs-Dames, c’est aujourd’hui seulement ! Notre homme est-il tenté ? Il s’approche de l’étal, accueilli avec un grand sourire. D’un air ouvertement intéressé, il se plante devant la vitre qui protège les pièces de viande, rôties à point et incontestablement alléchantes. À condition de n’avoir ni religion ni convictions qui vous empêchent de consommer du porc. Son bras droit se pose d’un geste naturel sur la tablette de verre horizontale qui sert de comptoir et empêche en même temps les gens de se servir eux-mêmes. Il demande à la vendeuse quel est le poids moyen des pièces exposées et quel est le prix du kilo. Autant d’informations qui figurent sur l’écriteau suspendu au-dessus de l’étal et que, pourtant, l’hôtesse de vente se fait un plaisir apparent de lui répéter. Il lui désigne, de la main gauche, un morceau qui semble le tenter. — Vous pourriez me peser celui-ci, s’il vous plaît ? Et pendant qu’elle se retourne pour satisfaire sa demande, il presse légèrement la poire contenant le poison en repliant son annulaire et répand, dans la plus grande discrétion, son bouillon de culture. Une aspersion d’autant plus dangereuse, et il le sait bien, que les jambonneaux étant déjà cuits, beaucoup d’acheteurs potentiels le consommeront froid ou seulement réchauffé… Avec un peu de choucroute ou des patates. À une température en tout cas insuffisante pour tuer les microbes qu’il vient de disséminer. — Il fait 800 grammes, Monsieur, ça ira ? — 800 grammes, c’est trop gros pour moi, je suis au régime. Non, non merci, ça va faire trop. Malgré son plus beau sourire, étalonné à 99 cen-times d’euro, et les précisions si aimablement apportées, l’animatrice de vente, comme il est politiquement correct de dire maintenant, doit donc se rendre à l’évidence, son interlocuteur n’a visiblement pas l’intention de manger de jambonneau en promotion. Tandis qu’elle s’attaque au client suivant, l’homme continue son chemin dans les travées du supermarché, avec un nouvel objectif en vue, les endives. Un légume de saison, vendu en vrac et qui a le grand avantage, en tout cas dans son optique personnelle, d’être souvent consommé cru, sans être relavé. “L’opération endive” se déroule encore plus facilement que “l’opération jambonneau”, et il peut vider tranquillement le contenu de son pulvérisateur sans que quiconque alentour lui prête la moindre attention. Quant aux caméras de surveillance, pas de souci pour lui, elles n’ont aucune chance de repérer quoi que ce soit, compte tenu de leur angle de vision et de la banalité de son comportement. D’un pas tranquille, il rejoint le rayon librairie, prend, de la main gauche, un quotidien au hasard et passe aux caisses automatiques, muni de ce seul achat. Il fouille dans sa poche, toujours de sa main gauche, en sort une pièce de un euro. Il règle son journal en espèces, récupérant sa monnaie, toujours sans utiliser sa main droite qu’il laisse pendre le long de son corps, comme s’il avait le bras paralysé. Aussitôt passé l’hôtesse qui surveille le bon déroulement des opérations, il oblique vers la galerie commerciale et rejoint les toilettes du magasin. Dans la poubelle, il se débarrasse de son brumisateur de poison, après l’avoir enveloppé dans une feuille de papier journal et recouvert avec d’autres feuilles froissées arrachées du quotidien. Sous l’œil indifférent de son voisin de lavabo, avec une petite brosse à ongles sortie de la poche gauche de son pantalon, il se lave longuement les mains avec un savon antiseptique venu de la même poche, ne négligeant aucune parcelle de peau, à la façon d’un chirurgien avant une opération. Toujours de la main gauche, il sort un flacon d’antiseptique de son ciré et s’en badigeonne soigneusement les mains. Puis il s’en passe également sur le bas du visage, la bouche et sous les narines, avant de se relaver les mains. Et de désinfecter aussi le côté droit de son imper, à la hauteur où sa main pendait lors de son passage à la caisse. Moins de deux minutes plus tard, il est de retour à sa voiture, non sans avoir jeté un regard de l’autre côté de la rivière, vers le village de Trédarzec, évocateur de souvenirs d’adolescence. Prochaine étape, un supermarché de Louannec, tout près de Perros-Guirec. Il rejoint Plouguiel, de l’autre côté du Guindy, prend la route de Trévou-Tréguignec et de Trélévern et, moins de 25 minutes plus tard, il gare sa voiture sur le parking de la grande surface, sans un regard, de l’autre côté de la route, au camping municipal et au lac marin fermé qui le jouxte, avant de répéter, de manière quasi identique les opé-rations déjà menées à Tréguier. Une diabolique routine qu’il suit avec une féroce détermination. * Même après-midi. Centre Hospitalier du Pays de Morlaix, chambre 213.Ils ont beau se soutenir mutuellement, s’encourager à tour de rôle – l’avantage de partager la même chambre – le moral serait plutôt en berne pour Fabien Guillou et sa femme, Tiphaine, après plus de 24 heures d’hospitalisation. Tous deux sous perfusion, ils présentent toujours des symptômes digestifs importants qui les épuisent littéralement. Des symptômes curieusement similaires, ce qui pourrait peut-être les faire sourire en d’autres circonstances, mais, pour l’heure, ne fait qu’assombrir leur horizon. Les traits creusés, le visage livide, les deux jeunes gens, même pas trentenaires, ne sont guère vaillants quand Clément Méal et Brittany Trevor frappent à la porte, chacun avec un gros bouquet de fleurs artificielles à la main. Fleurs naturelles interdites dans l’hôpital, des fois qu’elles seraient sources d’infections nosocomiales. À moins que ce ne soit parce que les infirmières et aides-soignantes en ont marre de faire la chasse au vase… Allez savoir ! Clément qui, malgré son étiquette de gendarme, n’est pas le dernier à rigoler, entre le premier, lançant un peu académique : « Toc toc toc ! Est-ce qu’on peut parler aux cadavres ? » emprunté encore une fois au répertoire de Guy Bedos, son comique du moment. Merci Rire et Chansons. Une entrée surprenante qui ne déclenche qu’une réaction de surprise consternée chez les deux alités. Les premières paroles de Brittany, d’habitude plus délicate, ne contribuent guère à dérider davantage leurs zygomatiques : — Vains dieux ! Vous avez des gueules de déterrés, mes pauvres ! Et en plus, sans maquillage, Tiphaine, on te donnerait facile dix ans de plus ! — Sympa ! lancent en chœur les deux malades. — C’est gentil de venir, mais si c’est pour nous dire ça ! ajoute Tiphaine d’un ton “30 % figue, 70 % raisin”… Avant d’éclater de rire, enfin d’essayer, car manifestement, les spasmes “rigolatoires” s’accompagnent de crampes abdominales aussi intempestives que conséquentes. Les deux visiteurs s’approchent des lits, avec l’intention d’embrasser leurs copains, mais se font rabrouer aussitôt par Fabien. — Ah non ! Pas de bises, pas de poignées de main, on est comme des lépreux ! On ne nous approche pas trop, des fois qu’on soit contagieux. Les ordres sont clairs : on peut avoir des visiteurs, mais seulement si on évite les contacts rapprochés… En principe, vous auriez même dû avoir des masques de protection… — On en a ! lance d’un ton jovial Clément, en sortant deux masques hygiéniques de la poche de sa polaire, mais on ne voulait pas les mettre… — OK ! enchaîne Brittany. On va rester à distance. Pas de ’blème. Elle leur souffle un b****r, cueilli au creux de sa main, aussitôt imitée par Clément, et reprend : — Bon ! Alors, comment ça va ? Vous nous avez fait peur ! Il paraît que c’est une intoxication alimentaire ? Pas de blague, on a bouffé ensemble quand même ! — C’était il y a quinze jours, tu ne risques rien ! souligne d’un ton réconfortant Tiphaine qui ajoute : — J’ai connu des jours plus glorieux, mais ça va quand même un peu mieux qu’hier, À vrai dire, on n’a pas tout compris. Hier matin, j’étais à la maison, j’ai commencé à avoir des crampes dans le ventre, puis vomissements, diarrhée… enfin, je vous passe les détails. Clément, goguenard, approuve : — Si ça ne te dérange pas, je préférerais ! J’ai bien bouffé à midi et j’aimerais le garder… Brittany lui fait de gros yeux noirs, tandis que Tiphaine essaie de sourire, avant qu’un rictus de souffrance déforme son visage. Une triste grimace, accompagnée d’un univoque : — p****n de crampes ! Fabien continue le récit à la place de sa femme : — Pratiquement au même moment, j’ai eu la même chose qu’elle, mais au boulot. J’ai appelé notre toubib, et on s’est retrouvés tous les deux dans sa salle d’attente avec exactement les mêmes symptômes. Comme ils s’étaient aggravés depuis le matin, et comme on avait, évidemment, partagé nos repas, il n’a pas voulu prendre de risque et nous a envoyés direct à la case hôpital, avec un diagnostic de gastro-entérite hémorragique due à une TIAC, comme ils disent. Une toxi-infection alimentaire collective. Service de réanimation, soins intensifs, réhydratation, traitements de tous les côtés, ils n’ont pas lésiné. — Et ça va quand même mieux maintenant ? s’inquiète Clément, redevenu plus charitable. — Disons que si on est sortis des soins intensifs, c’est déjà bon signe, mais on ne peut encore crier victoire. On a des prises de sang toutes les trois heures parce qu’il peut y avoir des complications rénales ou hématologiques… — Merde ! C’est sérieux quand même. Allez ! On croise les doigts. Et on a trouvé ce qui vous a fait ça ? — Écoute ! répond Tiphaine, on vient juste d’avoir un questionnaire à remplir, pour essayer de trouver. Il faut qu’on liste tout ce qu’on a mangé depuis trois, et si possible cinq jours, avec qui on a mangé, leurs coordonnées, et on doit dire s’il reste des traces de ces repas disponibles pour analyse… Elle se tourne vers sa table de chevet, prend un dossier format A4 et le montre à ses visiteurs. — Tiens ! Regarde ! Huit pages à remplir… * Au même moment, une voiture se dirige vers un autre supermarché. Une autre promotion sur les jambonneaux va profiter d’un assaisonnement très spécial…
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