Moscou – Un début difficile
ZAKHAR
Mon regard ne consentait à se détourner et s'éternisait alors à épouser le corps frêle de cette mystérieuse femme.
Son corps perdit l'équilibre au toucher malsain de l'homme qui se tenait près d'elle et gesticula péniblement pour dégager cette oppression étouffante. Son regard craintif cherchait désespérément une aide précieuse. Désarçonnée, elle fut médusée par cet acharnement physique qu'il exerça inlassablement. Ses larmes étaient sur le point de se déverser mais mordit sa lèvre inférieure pour se retenir. Ses jambes flageolèrent, prêtes à rencontrer le sol.
Elle était dans un sacré merdier.
Qui aimerait la sauver ?
Personne.
Il avait un visage potelé, accompagné de yeux tirés, d'éphelides parsemant ses joues charnues. Son nez recourbé où quelques poils ressortaient de ses narines, décorait ce visage qui respirait la négligence. Son visage n'avait rien à envier à son corps peu flatteur. Un corps voluptueux où le ventre formait plusieurs plis tels des escaliers et surabondait de boissons alcoolisées, présumais-je. L'homme en question n'avait d'yeux que pour elle et ne s'en cachait absolument pas. Son regard flamboyait de désirs charnels et daignait les assouvir. Il dévorait de manière sensuelle le corps d'Irina en humectant en même temps ses lèvres qui ne désiraient qu'une chose, parsemer ce corps généreux de baisers mouillés. Il gémit instantanément lorsque sa main frôla le séant d'Irina qui cette dernière échappa un cri.
— Petite s****e ! Tu es ici pour répondre aux attentes de tes clients et si je veux je peux te prendre ici et maintenant devant tout le monde, s'écria le frustré s****l en saisissant fermement le poignet de la jeune femme.
À l'entente de sa menace, elle s'écarta subitement mais l'homme tenait fermement son poignet. Les deux se mirent en collision, le corps rachitique de la jeune femme trouva le sol. Le plateau, faisant valser le contenu, trouva également le sol, 0ù le pantalon de l'inconnu s'imprégnait de liquide. Irina, toute trempée, massée par sa chevelure ébène, n'osait se relever.
L'inconnu était dans tous ces états et s'empressa d'extirper le verre de son voisin pour le verser sur elle. Il s'esclaffant et se moqua ouvertement de son humiliation.
— Mon pantalon est mouillé, indiqua-t-il d'un sourire espiègle. Tu vas donc le l****r. Comment le propriétaire de ce pauvre bar pouvait recruter des gens merdiques comme elle.
D'après Viktor et Sergei, Koskov et ses chiens n'avaient aucune conscience du mal qu'ils engendraient dans le sens où leurs perceptions n'étaient que réalité. Ils abritaient en eux une soif inébranlable, un désir inassouvi et étaient prêts à couler le sang pour réussir à atteindre leurs desseins. Koskov était connu auprès de certaines mafias étrangères et avait donc une position importante. Il se pensait immunisé de toute éventuelle menace qui s'abattrait sur lui.
Viktor, assis près de moi me jeta une œillade, cherchant à déceler mon expression.
— C'est un homme de Koskov.
Il finit par surenchérir d'une voix ferme pleine d'autorité
— N'ose même pas intervenir.
Je l'analysai et remarquai que sa main était parsemée de plusieurs éraillures profondes provoquant un écoulement du sang.
— Elle est blessée, lui annonçai-je les dents serrés.
Elle m'avait sauvé. Pourquoi étais-je assis en train de l'étudier avec intensité ? Ne devrais-je pas aller à son secours ?
Ce n'était pas dans ma nature. Semblable à un loup solitaire, je ne désirais pas m'associer à une meute. Une solitude incoercible s'était accaparée de mon être. Je rêvais à une thébaïde raffinée où je me réfugierais loin des ignorants et de la sottise humaine.
Les hommes mussaient toute empathie et se hâtaient même de verser le contenu de leurs verres sur elle. Elle était flegmatique devant nous et résistait à toutes les objurgations pour ne pas, sans doute, remettre en question sa fonction de serveuse. Les serveuses ignoraient littéralement l'humiliation et se contentaient de répondre aux besoins sensuels de ces chiens.
— Tu n'es qu'une m***e, ricana un second homme en saisissant fermement la chevelure d'Irina, tu n'as pas appris à obéir à un homme ? Devrais-je t'apprendre à le faire ?
— Je m'excuse, avait-elle réussi à dire après toutes ces invectives, je vais vous ramener une serviette pour vous essuyer.
Les paroles acerbes caressèrent violemment mon esprit. Elles étaient comme le tremblement de terre qui avait réussi à agiter tout mon être. Elles étaient comme un coup de poignard qui avait transpercé mon coeur. Ce sentiment d'opprobre provoqua une anarchie colossale en moi. Elle n'avait l'envie de répliquer et se laissait donc submerger par un torrent de quolibets.
Avant même qu'il pût en placer une autre, je m'approchai de lui dangereusement. Prenant son col entre mes mains, mes traits se durcirent, ma mâchoire se contracta et mon regard torve fusilla le sien.
Je m'affairai de l'effaroucher d'une voix grave pour lui faire comprendre que le courroux s'était abattu sur moi et qu'il ne fallait en aucun cas me provoquer au risque de subir de lourdes conséquences.
— Ose encore une fois ouvrir ta bouche et je te refais ton faciès ? C'est bien clair ?
Scellant la main de la victime qui me mettait hors de moi, nous nous dirigeâmes vers mon bureau sous les interpellations d'un de mes meilleurs amis, Viktor.
Une fois esseulés, elle demeurait muette, la gorge sans doute serrée, les mains crispées et la tête baissée pour obturer ses perles salées qui s'épanchaient.
— Pourquoi tu ne disais rien ? vociférai-je en lâchant brusquement sa main.
Je scrutai sa main ensanglantée et les nerfs étaient à vifs comme si mes propres démons resurgirent pour rugir de rage.
— À quoi joues-tu ?
Remarquant sa nonchalance je haussai le ton pour la faire réagir.
— Il te traite comme une m***e et toi tout ce que tu trouves à faire c'est t'excuser ? Avais-tu connaissance des répercussions en travaillant ici ? Feodora a dû t'en faire part alors pour quelles raisons cherches-tu à travailler ici ?
— Je vous prie de m'excuser, déclara-t-elle d'une voix suppliante en se mettant dos à moi.
— Je vous prie de m'excuser, l'imitai-je en la caricaturant avant de déclarer d'un ton austère, Pourquoi tu t'excuses, pourquoi !
- Votre ami nous a dit que ce sont des hommes importants et que nous devons soigner votre image.
J'inspirai et expirai fortement pour calmer mes pulsions. Sa sensibilité qui s'émanait d'elle me tourmentait au point de raviver mon aura prisonnière. Elle me rappelait l'être que j'étais auparavant. C'est à dire, ingénu et fébrile.
Elle était différente des femmes que j'avais pu côtoyer. Différente des femmes qui étaient assimilées à des des objets de désirs.
Elle s'agenouilla.
— Ne me virez pas je vous en supplie.
J'étudiais intensément cette femme qui se tenait à proximité et ancrai mes yeux d'un noir charbon dans ce jardin reluisant. Je m'y noyai aveuglement jusqu'à l'apogée d'un désir inconnu, un désir fervent qui alimentait mon cœur curieux. Me voilà, perdu dans ses yeux et mon âme quémandait connaître la sienne, le temps d'un court instant. Les rayons solaires éclairaient les âmes humaines, sauf la sienne. Sa lumière n'arrivait à trouver refuge dans mon ciel obscur, laissant la noirceur domptait toute étincelle qui osait s'infiltrer, excepté ce moment-là.
J'avais juré que l'Amour ne faisait et ne ferait plus parti de ma vie en raison de ses vices et de ses effets nuisibles. L'amour était comparable à une étoile filante, belle à première vue mais éphémère. Même la phrase « tomber amoureux » marquait un effet de chute, alors comme ça l'amour rendait asservi au point d'en tomber et d'aliéner toute once de rationalité. Que des futilités. Un être qui n'avait jamais connu l'amour maternel. Pouvait-il faire confiance à une femme ? Que des boniments. Mon cœur était vide de sentiments, vide de sensations, vide de désirs ardents. J'avais le cœur fumé, l'âme enfumée.
Je m'approchai d'elle où l'écart se réduisait considérablement. Je pris en ma possession sa main amochée et lui apportais des soins pour juguler tout écoulement et gonflement possible. Un épanchement de sensations me cristallisa, une myriade d'émotions altérait mon domaine de rationalité.
Au moment où elle allait se mettre debout, elle manqua de trébucher et atterrit sur mon torse râblé. Elle me repoussa légèrement comme par instinct mais cette dernière, incapable de se tenir debout et était prête à s'écrouler jusqu'au moment où je décidai de la rattraper. Instinctivement, elle agrippa fortement mon bras et laissa sa tête se poser contre moi.
Le corps chétif de la jeune femme finit par épouser le mien. Cette union des corps engendra comme une sorte de magnétisation électrique. Je frémis instantanément où mon cœur prit un ascenseur émotionnel, gêné par cette situation troublante. Mon corps commença à vaciller légèrement, mes traits se durcirent et je n'hésitai pas à échapper des jurons.
Quel bordel.