Chapitre 2-6

2015 Words
— Tu crois qu’elle est jalouse ? — Je pense surtout qu’elle souffre énormément de ton inconstance… — Je n’avais pas envisagé son attitude sous cet angle… — C’est pour cette raison que je t’invite à te décider. Soit elle te plaît vraiment et tu prends le risque de t’engager, soit elle ne t’intéresse pas et tu lui permets de pleurer un bon coup, puis de chercher ailleurs. Il haussa les épaules avec dédain. Ellah continua : — Je vois bien à ta mine défaite que l’idée qu’elle puisse s’attacher à un autre homme que toi te contrarie fortement… — T’es pénible ! T’es obligée de pousser systématiquement les gens dans leur retranchement pour les forcer à découvrir ce dont ils se passeraient sans problème ! — Que préférerais-tu ? Que je te laisse t’enliser dans une situation dont le prix à payer te ruinera en raison de ton incapacité à choisir ! Et Mira, penses-tu à elle et son chagrin ? — Par les vents d’Orkys, je fais ce que je veux de ma vie ! Et si, ce soir encore, j’ai envie de me promener sous la Lune avec Estia, je le ferai ! — Bien ! Mais, s’il te plaît, en sortant, ne claque pas la porte. Je n’aimerais pas que, par ta faute, Amy soit réveillée une seconde fois. Renfrogné, Amaury quitta le balcon sans un mot de plus et, un petit sourire aux lèvres, Ellah le regarda partir. Elle le connaissait par cœur. Dans moins d’une heure, il reviendrait s’excuser pour son attitude maussade et, l’instant d’après, ils riraient ensemble. Elle se sentait juste ennuyée. Pourquoi Amaury refusait-il clairement de choisir Mira ? Aujourd’hui, celle-ci proposait bien plus que ses indéniables qualités d’intendante. La proximité de l’attaque et sa peur de mourir avaient provoqué chez elle une réaction qui avait balayé son habituelle froideur apparente jusqu’à la remplacer par un intérêt sincère envers les personnes qui l’entouraient, toujours discret, mais cette pudeur appartenait à sa nature. Ellah appréciait beaucoup cette femme et aurait trouvé le couple parfaitement assorti. Malheureusement, l’amour ne se commandait pas et, finalement, Amaury n’éprouvait probablement pas de sentiments assez profonds pour elle. Dommage… Elle rentra dans la chambre ; Amy dormait de nouveau. À présent, elle pouvait descendre retrouver les nouveaux venus. Le dîner se termina dans une ambiance joyeuse, ponctuée de rires et d’exclamations. L’excitation suscitée par la fête qui commencerait le lendemain devenait perceptible dans les voix qu’elle rendait plus fortes et enjouées. La tablée s’était agrandie avec l’arrivée de Béa et Tournel. Inou savait ce que son mari avait préparé pour le soir et son regard empli d’admiration se posa sur cet homme qui partageait sa vie dorénavant. Elle refusait de s’attarder sur toutes les années perdues à le penser platoniquement épris de Béa, convaincue que cette vie de couple, même tardive, lui apporterait autant de bonheur que de jours à passer ensemble. Finalement, ils n’étaient pas si vieux ! En tout cas, pas suffisant pour vivre sans amour… Elle se souvenait avec une acuité particulière du jour où elle avait, de façon complètement imprévue, découvert la liaison d’Ellah et de Kerryen, et de l’impression vivace d’une double trahison, autant par son neveu que par cette femme à laquelle elle s’était attachée. Elle déplorait profondément cette relation. En fait, elle croyait tellement aux règles du Guerek que s’y soustraire constituait à ses yeux un véritable crime. Pourtant, qu’aurait-elle pu sciemment attendre de la combattante ? N’accordant aucune importance aux conventions, celle-ci s’affranchissait de toute contrainte. Inou aspirait à une héroïne, elle l’avait obtenue, mais avec, en prime, un modèle d’émancipation qui ne correspondait pas vraiment à ses propres idéaux… Elle aurait pu lui en vouloir et la rejeter, mais elle lui avait tout pardonné, même son aventure illicite avec Kerryen. En conclusion, elle avait retourné sa colère contre Kerryen et, le pauvre, soumis à sa pression constante, avait montré beaucoup de patience et de détermination pour la supporter. À ses discours enflammés, il avait opposé un refus ferme et des arguments imparables. Finalement, il lui avait prouvé sa grande clairvoyance en devinant qu’Ellah n’accepterait de compromis que par amour… Depuis qu’ils s’étaient unis, Inou se sentait rassurée et apaisée, comme si, à présent, plus aucun chagrin ne pourrait les atteindre. Les lois du Guerek les protégeraient du malheur parce qu’ils étaient redevenus ses enfants en les respectant. Existait-il une part de superstition dans ses convictions ou juste un engagement personnel ? Cependant, elle les adorait tellement tous les deux que, malgré ses principes, elle aurait cédé du terrain rien que pour continuer à voir son neveu plus heureux que jamais et épris d’une femme qu’elle admirait secrètement pour sa liberté d’action et de pensée ainsi que pour une petite fille magnifique, une exceptionnelle héritière à l’évidence ; les jours s’écoulaient dorénavant merveilleusement… Néanmoins, rien n’avait été gagné d’avance. Certaines des paroles d’Ellah pendant la discussion qui avait succédé à son passage éclair dans sa bibliothèque résonnaient toujours dans sa tête. Fidèle à elle-même, la combattante, comme elle aimait à le faire, avait bouleversé ses certitudes. Comme chaque fois, Inou avait dû rassembler les morceaux de sa vie éclatée après son départ, sans savoir comment les réagencer. Pourtant, les éléments fournis par Ellah l’emmenaient dans une direction précise que son cœur refusait d’envisager ; Mukin, son compagnon le plus vieux et le plus précieux, impossible ! Comment aurait-elle pu désirer un instant changer leur relation ? Au cours des deux repas suivants qui les avaient réunis, elle s’était surprise à lui jeter des regards à la dérobée, à observer ses iris rieurs et frémir du timbre chaleureux de sa voix, appréciant son allure élancée, quand elle-même affichait des rondeurs qui ne coïncidaient pas avec l’image d’une quelconque séduction. Pour elle, une femme devait ressembler à sa sœur ou à Béa pour déchaîner la passion. Pourquoi Ellah avait-elle affirmé qu’il l’aimait et, plus encore, qu’il n’avait jamais considéré Béa autrement que comme son amie ? Comment aurait-il pu la préférer à elle ? Ashabet comme Béa possédaient des personnalités exceptionnelles, un modèle inatteignable pour elle qui s’estimait si banale. De plus, elles représentaient l’archétype de la beauté, si lumineuses qu’elle ne pourrait jamais rivaliser avec elles. Alors, comme elle savait si bien le faire, elle avait enterré toute ébauche de sentiment qui aurait eu l’insolence de naître. Pendant que ses yeux glissaient sur Mukin, elle s’était senti rougir comme une adolescente effrayée par la stupidité des pensées presque inconvenantes qui lui traversaient l’esprit. La journée s’était écoulée, charriant son cœur dans des eaux tumultueuses, tandis que des désirs inédits qu’elle réfrénait toujours surgissaient malgré elle au milieu de ses activités quotidiennes. Si le repas du midi s’était révélé compliqué, celui du soir avait confiné au martyre au point qu’elle avait prétendu un peu de fatigue pour se retirer prématurément. Allongée sur son lit, elle n’avait cessé de revivre les événements de cette journée, les corps d’Ellah et de Kerryen étroitement enlacés, leur nudité partielle, mais suggestive et la question de la combattante qui restait sans réponse : « Et, si toi, ce soir, tu avais la possibilité de frapper à la porte de quelqu’un, de découvrir l’amour entre ses bras, de passer une nuit contre lui en dépit de toutes les règles du Guerek, hésiterais-tu ? » À plus de cinquante ans, que connaissait-elle de ce sentiment ? Strictement rien, puisqu’elle l’avait toujours soigneusement évité. Et, en toute honnêteté, elle s’était parfaitement débrouillée à ce jeu-là… Ayant grandi dans l’ombre de sa merveilleuse sœur jusqu’au décès de celle-ci, elle avait franchi directement les étapes, évoluant du statut de jeune tante complexée à celui de mère de substitution. Ce parcours aurait pu décourager n’importe qui et, pourtant, elle s’y était révélée, développant des capacités d’organisation et une autorité naturelle qu’elle n’imaginait pas détenir, et qui lui avaient conféré une aura au moins égale à celle de son neveu. Elle s’était nourrie de ce quotidien frénétique, de cet enfant qu’elle avait élevé par procuration, de sa fonction d’intendante à défaut de celui de reine, détail sans importance pour elle. Elle avait remplacé l’introspection par une action permanente, constructive et positive, mais qui l’avait empêchée de réfléchir au sens de sa vie ou à sa superficialité. Elle se pensait heureuse et peut-être l’était-elle dans le sens où elle n’avait aucune raison de se plaindre et que ses réalisations lui offraient beaucoup de satisfaction. De façon providentielle, tout du moins l’avait-elle cru au début, Mukin était reparti chez lui pendant un mois et demi. Elle avait espéré qu’en son absence elle rationaliserait ses étranges pulsions. Pourtant, les émois de son esprit autant que de son cœur n’avaient cessé de la tourmenter chaque jour davantage. Dès le retour du sage à la forteresse, le saluer avait suffi à l’enflammer, ses réactions d’adolescente impulsive rendant la situation particulièrement intenable. Puis la nuit arrivée, le sommeil l’avait fui. Malgré ses efforts, elle n’avait pu s’empêcher une nouvelle fois d’imaginer sa vie si, au lieu de se protéger par un immuable carcan, elle avait écouté son envie plutôt que de l’ignorer. S’agitant dans son lit, soupirant après l’oubli que lui aurait procuré le sommeil, ses pensées dérangeantes refusaient de s’éteindre. Alors, elle avait fini par se lever. Sa chandelle rallumée, elle avait enfilé un large manteau d’intérieur pour satisfaire à sa nécessité de décence, puis avait quitté sa chambre et traversé les couloirs déserts à cette heure tardive. Parvenue devant la porte escomptée, elle était restée un instant immobile, le temps de s’assurer de ses propres intentions. Elle ne voulait surtout pas se mentir ; pas plus, elle ne cherchait à tromper son plus vieil ami. N’ayant jamais manqué de courage pour se confronter à l’adversité et la surmonter, elle n’avait pas dérogé à cette règle personnelle. Elle avait frappé deux coups secs. À sa grande surprise, Mukin avait presque immédiatement ouvert. Derrière lui, elle avait entraperçu une lumière sur sa table. Même à cette heure avancée, il travaillait. Les sourcils froncés, il avait demandé : — Inou, un problème ? — Non, aucun. J’ai besoin de te parler. — Je t’en prie, entre. Il s’était effacé et elle s’était rapprochée du bureau. Galant, il lui avait offert une chaise sur laquelle elle s’était assise. Aussitôt, elle avait attaqué. — Que penses-tu de la relation de Tournel avec Béa ? Mukin s’était légèrement crispé. — Tu ne vas pas recommencer avec ça. Je crois… Mais elle l’avait coupé. — Attends ! J’ai mal formulé ma question. Je reprends. Que penses-tu de Tournel qui, à son âge et avec une éventuelle inexpérience, entame une liaison avec Béa ? Songeur, son ami l’avait observée, incapable pour le moment de comprendre sur quel chemin elle voulait l’emmener. Se déridant soudainement, il avait souri. — Si quelques éléments lui manquaient, Béa s’est chargée de tous les lui apprendre en cours intensifs… — Et tu m’apprendrais ? Inou se sentit rougir, remerciant le ciel de tourner le dos à la lueur de la chandelle. Sceptique sur le sens à donner à ses paroles, il avait tardé à réagir. — Que désires-tu exactement ? Je ne suis pas certain de saisir le fond de ta demande… — M’aimes-tu assez pour m’épouser et m’accepter avec mon sale caractère, ma vision du monde un peu étriquée et…, enfin, tout le reste ? — Qui t’a mis cette idée en tête ? — Béa, d’abord, sans te citer, puis Ellah, de façon beaucoup plus directe. — Ai-je le droit de regretter le partage sans discernement de mon histoire avec cette femme ? — Tu n’as pas répondu à ma question. — Pas encore… — Ton silence signifie-t-il que ma proposition ne t’intéresse pas ? — Non plus. Je veux simplement vérifier qu’elle n’apparaît pas pour de mauvaises raisons, disons, avant de m’engager avec toi. Il lui avait souri et le cœur d’Inou s’était emballé de nouveau. Dans son corps comme dans son esprit, l’âge avait disparu, elle avait vingt ans, peut-être quinze, et, si son destin entendait son appel, elle les conserverait jusqu’à la fin de son existence. Jusqu’au petit matin, ils avaient discuté de tout et de rien, mélangé des sujets qui les concernaient tous les deux, parfois avec franchise, parfois à mots couverts, abordant leurs sentiments respectifs, la manière dont ils envisageraient leur vie commune, leurs attentes et leurs désirs, les divergences et leurs similitudes, leurs projets pour demain. Inou restait elle-même, tout devait être planifié pour la sécuriser. Si la nuit ne s’était pas achevée avec le moindre b****r, elle les avait néanmoins abandonnés tous les deux la tête pleine de rêves et de promesses. Fidèle à ses principes, Inou n’avait jamais outrepassé les devoirs qu’elle s’imposait ; elle n’était pas femme à exiger des autres un engagement qu’elle n’aurait pas honoré elle-même. Cependant, après avoir perdu tant d’années à nier l’évidence, elle ne souhaitait plus patienter trop longtemps. Dans l’attente de cet événement, elle avait préparé son installation chez Mukin sans rien laisser au hasard. Elle s’apercevait, avec une sensation étrange, que, contrairement à ce qu’elle pensait, quitter cette forteresse de façon définitive et sa position d’intendante, d’autant plus que, depuis des mois, sa fonction avait été transmise à Mira, ne la peinait nullement. Elle se sentait prête pour une nouvelle existence, à devenir en toute simplicité l’assistante du sage. Ensuite, elle aviserait. L’idée de poursuivre sa vie avec un homme qu’elle appréciait et respectait, qui la comprenait et l’acceptait avec tout ce qu’elle détestait d’elle la comblait. Comme elle n’avait jamais eu besoin de grand-chose, elle n’emporterait avec elle que quelques affaires et souvenirs. Le reste, elle le construirait avec l’espoir que leurs sentiments tout neufs ne vieilliraient jamais et qu’ainsi ils s’aimeraient au dernier jour comme au premier.
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