Oui, il était déjà si différent de ses frères et de tous les enfants du village. Aussi morveux, aussi loqueteux, mais ses yeux noirs brillaient d’une petite lumière qui faisait sourire son père et inquiétait sa mère. Un petit mouton noir, son Colin qui ne voulait jamais dire où il était allé, trop curieux, trop vif, qui lui échappait si souvent. Il était d’une extrême gentillesse, toujours attentif, mais il disparaissait brusquement une journée entière. Où qu’t’étais encore, le Colin ? Qué tu faisais ? À dix ans, il passait ses nuits d’été à regarder le ciel, les étoiles et la lune, couché dans l’herbe, à observer les brillances jusqu’au lever du jour derrière les sommets de la Chartreuse. Il marchait dans la nuit claire sous la lune pleine, sans peur des loups qu’il entendait hurler au loin dans les bois. Si différent que les autres enfants du village l’excluaient souvent de leurs jeux brutaux ou le poursuivaient de quolibets auxquels il échappait en s’enfuyant plus loin encore, en s’enfermant dans ce monde de questions sans réponses qui l’intriguait tant.
Il se souvient surtout de la Saint-Jean. C’était, selon son père, le jour de ses onze ans puisqu’il était né à la lune de juin. Cette journée l’a marqué pour la vie. Il est arrivé par le chemin d’en bas, venu de Pont-de-Beauvoisin ou de plus loin, le vieux colporteur à la barbe noire et grise. Grand manteau en peau de chèvre, bonnet en peau de lapin avec la tête et les oreilles et une hotte si lourde sur ses épaules. Une grande hotte bleue en bois peint, ornée de lunes, de soleils et d’étoiles. Il est arrivé un peu avant midi et a posé sa hotte sur un muret, au milieu du village. Il a pris le temps de boire puis il a grimpé sur les pierres, il a ouvert la grande boite comme on ouvre un placard. Avec une énorme clef. Lentement, très lentement, avec tant de cérémonie que tous attendaient l’ouverture avec une curiosité grandissante. Tout le village était là, les enfants devant, les femmes tout autour et les hommes en arrière, méfiants. À l’intérieur, sur de petites étagères, de minuscules sacs, des fioles aux formes étranges, des boites de couleurs et un livre, le premier livre qu’il voyait.
— Approchez, braves gens, ne craignez rien ! Je suis Galéon le colporteur venu des pays lointains pour vous apporter la lumière et toutes les poudres de guérison. Je peux vous guérir de toutes vos fluxions, gargouillements et maux de boyaux, des lourdeurs de jambes et de têtes, des paralysies et brisures d’os. Je vous ai apporté des médailles bénies par le pape lui-même que j’ai rencontré maintes fois dans la ville de Saint-Pierre, de la poudre des os des saints Apôtres directement venue de la Terre sainte.
Des saints Apôtres ! Il ment, c’est un filou, un abuseur !
— Oui, oui, je peux vous le certifier, vous le jurer sur la tête de notre Seigneur, de Marie sa mère, la très sainte et honorée Vierge, sur les saintes Écritures… Tenez, l’abbé, donnez-moi une bible que je puisse jurer…
C’est donc vrai ! C’est donc un homme de Dieu que ce colporteur !
— Quelques grammes et vous allez tout droit en paradis ! J’ai là aussi, approchez, approchez, n’ayez crainte, j’ai là aussi les choses les plus précieuses au monde, celles qu’il suffit de regarder pour être guéri de tous vos maux, un bout de la verge d’Aaron et… et… vous ne devinerez jamais, mes frères, jamais… La chose la plus mirifique, la plus extraordinaire, la plus sacrée ! Une goutte du lait de Marie. Oui, mes frères, une goutte du lait qui a servi à nourrir notre sauveur ! Une goutte séchée, mais qui, à chaque Noël, se liquéfie miraculeusement ! Et cette sandale, mes frères, cette sandale au cuir encore si souple, cette sandale usée par les pierres des chemins aurait appartenu au Christ lui-même, à Notre Seigneur !
La foule recule, les femmes se signent, les hommes se regardent… Il reprend en riant.
— J’ai aussi des boutons, du fil et des aiguilles et de belles indiennes pour vous faire des habits du dimanche. J’ai aussi des aiguillettes, des torche-culs, des cure-dents, des clystères d’amour qui font lever les culs et planter les verges en terre féconde. Et même des almanachs qui vous diront le temps de l’année, la vie des saints et qui vous raconteront les incroyables et véridiques histoires comme celle de cette bête fantastique à cinq cornes et trois têtes qui est apparue dans le ciel le jour de la Saint Paul, laquelle crachait des flammes longues de vingt pieds et qui tant effraya la population de la ville d’Avignon que tous crurent à la fin du monde !
La foule s’effraie, les enfants se cachent derrière les robes des mères qui se signent, le visage déformé par l’annonce de cette terrible nouvelle. Mais Galéon les rassure, leur dit que c’était en des temps passés… Il ajoute :
— Des almanachs qui vous parleront aussi de la lune quand elle est cachée et qu’elle réapparaît dans toute sa lumière, la lune qui fait pousser les pois s’ils sont semés en bon quartier…
— La lune, monsieur ?
— Oui, petit, c’est là, dans cet almanach… Tiens, regarde…
Et Colin ouvre en tremblant l’ouvrage mystérieux, tourne avec crainte les pages et voit des lunes et des soleils et des signes qu’il ne comprend pas. Tout est là, bonhomme, tout le mystère des saisons…
— Tu veux que je t’explique ?
— Oh oui, monsieur, oui…
— Alors, viens ce soir au pied du grand chêne que tu vois, là-bas, et je te dirai les mystères du monde.
Et il se relève, regarde de nouveau la foule, la fait taire d’un geste brusque.
— Mes sœurs, mes frères, n’ayez aucune crainte et à chaque fois que vous me donnerez un sol, vous ferez un pas sur la route du paradis, un grand pas ! De la poudre des os de sainte Apolline, c’est bon pour toi, ma sœur, c’est bon pour te donner du cœur à l’ouvrage lorsque ton homme fera queue basse !
On commence à rire, les hommes grognent en se tapant du coude, les femmes se rapprochent, regardent, hésitent. T’as sûrement besoin de fil, la mère, et de boutons si tu veux pas aller cul nu et si tu veux pas que ton homme se débraguette et devienne comme baudet en rut !
L’homme parle, s’exclame, éructe, ricane, sourit, pleure parfois, éclate de rire aussitôt, les enfants sont à ses pieds, bouche ouverte, petits visages rougeauds et sales, barbouillés de morve et de terre, étonnés et curieux. Colin boit toutes les paroles.
Plus tard, il sera lui aussi colporteur… C’est pas un métier de repos, bonhomme…
Ils sont au pied du chêne et le petit Colin ouvre grand ses yeux et ses oreilles.
— Je veux savoir la lune et le soleil et les étoiles et le tonnerre et…
— Oh là là, tu veux donc être savant petit ?
— Oui, oui…
— Alors c’est pas ici que t’apprendras…
— Où ?
— À la ville, à Lyon, à Paris, à Amsterdam, à Florence… Là où il y a des maîtres.
— Des maîtres ?
— Oui, des hommes savants qui t’expliquent le monde.
— Même le ciel ?
— Le ciel si tu le demandes.
— Mais toi, tu ne peux pas m’expliquer ?
— Moi, mais je ne sais rien, petit, ou si peu…
Colin est déçu.
— Tiens, regarde ce livre…
Galéon lui montre un grand livre caché au fond de la hotte où sont inscrits des signes et encore des signes.
— Tu peux me dire ? Un peu… Dis-moi, je t’en supplie…
Galéon lit un poème de Charles d’Orléans, une page du roman de Renard, celle où Ysengrin est malmené par Renard le rusé, devant l’enfant ébahi qui regarde les yeux courir sur les pages, autant émerveillé par la musique des mots que par les histoires et le mystère des signes qui disent tant et tant de choses.
— Encore…
— Je n’ai plus de salive.
— Sur la lune, sur le soleil, t’as des livres ?
— Mais c’est une obsession ! Bien sûr qu’il y en a, mais il faut apprendre à lire…
— Dis, tu reviens quand ?
— À la prochaine Saint-Jean…
Il est revenu à la Saint-Jean puis à la Saint-Martin et lui a apporté un petit livre relié et recouvert de toile verte : Petit traité d’astronomie de Ptolémée.
— Je te le donne. Si un jour tu sais lire…
— Je saurai lire.
Son premier cadeau, une petite merveille avec des signes, mais aussi des cercles et des soleils et des lunes et… Il l’a enfoui dans un sac de peau de chevreuil qu’il s’est confectionné et tous les jours il l’ouvre, le feuilletant avec précaution. Quand il part garder les chèvres, il l’emporte et cherche à déchiffrer. Il va souvent aussi se réfugier dans les étranges souterrains creusés sous le plateau que d’aucuns disent se perdre au cœur même des enfers, mais qui servent surtout de refuge aux bêtes quand l’hiver est trop rude. Et là, bien à l’abri, dans la pénombre éclairée par un rai de lumière, il feuillette l’ouvrage et cherche à comprendre. En vain…
— Tu reviens quand ?
— À la Saint-Jean, tu le sais bien…
Il aura treize ans.
— Mère, je vais partir. Je veux apprendre.
— Apprendre quoi ?
— Tout ! Les livres, le monde, tout…
— À quoi ça te servira ? On a besoin de toi ici.
— Je veux apprendre.
— Tu veux être plus savant que monsieur le curé ? C’est pas ça qui te nourrira !
— Si je deviens savant, je reviendrai vous aider…
Le père ne dit rien. Il y a tant de misère ici, tant de difficultés à vivre, à survivre qu’il comprend Colin. Il a deux autres fils plus jeunes, et deux filles. Les bras ne manqueront pas. Et puis Colin est si différent des autres, si rêveur et si tourmenté, si curieux de tout, toujours à poser des questions auxquelles il n’a jamais su répondre. Comme il l’envie, ce fils qui veut découvrir le monde !
La neige se met à tomber plus fortement. Le mont Granier a totalement disparu dans la tourmente. Il est temps de repartir s’il ne veut pas perdre les traces sur ce chemin inconnu. Vicenzo marche depuis quelques instants lorsqu’une ombre immense se dresse devant lui. Il hurle. Un bandit, un détrousseur de voyageurs ! Non, pas ici, pas si haut, si loin… L’ombre s’arrête à quelques pas, menaçante.
La voix de frère Anthelme le rassure même s’il semble en grande colère. Une voix caverneuse, rauque, violente. Et ces yeux, d’un bleu d’acier à vous figer le sang, qui vous transpercent, ce regard d’une violence glacée…
— Vicenzo, je n’ai pas l’habitude d’attendre et encore moins de revenir sur mes pas. Que faisais-tu ?
— Je mangeais, frère Anthelme. Mes jambes ne me portaient plus… Combien d’heures encore allons-nous marcher ? Et où allons-nous ?
— Arrête de poser des questions, Vicenzo ! Ça ne te regarde pas. Tu marches et tu te tais ! La nuit tombe dans quatre heures à peine. Si tu n’avances pas plus vite, tu te perdras. Tant pis pour toi et tiens-le-toi pour dit. C’est la première et dernière fois que je t’attends. Si tu veux mourir, libre à toi !
— Frère…
Peine perdue. Le moine s’est déjà éloigné et avance à grandes, immenses enjambées. Le suivre pour ne pas mourir de froid dans la nuit… Le suivre, trottin trottant à pas mal assurés, glisser, tomber, se relever, jurer… Pardonnez-moi, mon Dieu, c’est de sa faute à cette saleté… non à ce saint homme… Il peut m’attendre… Ça lui coûterait quoi ? Mais pourquoi ai-je accepté de l’accompagner ? C’est vrai que j’avais envie de voyager, j’ai toujours eu envie de voyager… J’ai déjà marché avec mon père jusqu’à Florence, jusqu’à Pise, mais toujours à la belle saison, pas par ce temps du diable ! Et puis il n’y a rien à voir dans cette montagne ! Et pas âme qui vive ! C’est un désert ce pays !
Deux heures plus tard, il est rassuré lorsqu’ils traversent un hameau de quelques maisons de pierres, ramassées comme pour se protéger d’un ennemi invisible. Un chien aboie, puis un autre. Un vieil homme en haillons, aux yeux hagards, les regarde passer, chasse une jeune femme qui s’est approchée, curieuse. Sa fille ? Et ne répond même pas à Vicenzo qui lui demande si l’on est loin du village. Un bougonnement, un geste qui lui signifie de passer son chemin… Les deux chiens s’approchent en grondant, gueule ouverte. L’homme pousse une sorte de cri, entre ricanement et sifflement. Les chiens s’éloignent. Il distingue tout en bas, dans une trouée passagère de faible lumière, quelques toits, quelques fumées. Il entend aussi des aboiements étouffés. Un hameau, c’est bon signe ! Saint-Pierre-d’Entremont ne doit plus être loin. C’est là qu’ils doivent passer la nuit. C’est tout ce qu’il sait pour avoir entendu frère Anthelme et le père supérieur chuchoter ce nom au moment du départ. C’est là qu’habite un certain Guillemin, un ancien moine qui peut les accueillir.
Ils marchent si longtemps encore. Vicenzo croit entendre sonner cinq heures. Le village… La nuit se faufile entre les arbres et seul le chemin est encore visible, si peu, avec les traces de pas du frère Anthelme qui doit être au moins à une demi-lieue, tout devant. Peu importe maintenant. Un aboiement proche. La neige se fait plus légère et les flocons tourbillonnent, hésitant à se poser. Cela fait comme un voile en mouvement qui s’enroule et se déroule devant lui.