Un frisson glacé parcourut Nicole de la nuque à l’échine. Son corps se mit à trembler malgré elle, tandis que son cœur battait avec une violence sourde. Elle n’osa pas lever les yeux vers Kerr, mais elle sentait son regard peser sur elle, implacable.
C’était fini.Il devait l’avoir reconnue. Il savait forcément que c’était elle, celle qui avait fui sept ans plus tôt.
Fiona chancela presque sous l’effet de sa propre colère. Haletante, elle fixa Nicole avec une hostilité à peine contenue. Jamais elle n’aurait imaginé que Nicole oserait se jeter sur elle sans le moindre avertissement.
— Tu crois vraiment être encore la fille de la famille Ning ? cracha-t-elle. Tu t’es déshonorée il y a sept ans. Tu penses pouvoir le cacher éternellement à monsieur Gu ?C’est toi qui as grimpé dans le lit de…
Nicole comprit aussitôt où Fiona voulait en venir. Avant qu’elle ne puisse achever sa phrase, elle l’interrompit d’une voix tranchante :
— Tais-toi, Fiona ! Toi et Gregory m’avez vendue pour vos intérêts. Comment oses-tu évoquer cela aujourd’hui ? Vous êtes prêts à tout pour vos affaires. J’ai honte pour vous.
Cette fois, Nicole ne détourna pas le regard de Kerr. Elle soutint son regard avec une fermeté inattendue. Tant qu’il ignorait qu’elle était la femme de cette nuit-là, elle n’avait rien à craindre.Elle n’avait jamais eu honte d’avoir été sacrifiée. La faute n’était pas la sienne.
Gregory arriva précipitamment, juste à temps pour entendre la fin de ses paroles. Paniqué à l’idée de perdre la face devant Kerr — le groupe Song avait besoin de son soutien — il se hâta de répliquer :
— Ne dis pas n’importe quoi, Nicole. Tu m’en veux parce que j’ai choisi Fiona. À l’époque, tu t’es offerte de ton plein gré pour sauver ta famille. Et la famille Song ne pouvait pas t’accepter.
Tout en parlant, il jetait des coups d’œil furtifs à Kerr. Celui-ci restait à l’écart, silencieux, observant la scène avec un détachement glaçant. Il n’intervenait pas, mais ne partait pas non plus.
Se redressant, Gregory adopta une posture faussement vertueuse. Fiona et lui parlaient désormais d’une seule voix, persuadés d’avoir acculé Nicole.
Contre toute attente, aucune colère n’apparut sur son visage. Un sourire ironique étira ses lèvres.
À cet instant, Gregory et Fiona n’étaient plus que des silhouettes insignifiantes à ses yeux. Elle savait qu’on ne souffrait vraiment que lorsque l’on accordait encore de l’importance aux mots de l’autre. Or, elle n’en avait plus pour eux.
— Tu penses pouvoir cacher ton passé après ton retour de Manhattan ? continua Fiona avec mépris. N’y rêve pas. Tu peux fuir autant que tu veux, tu resteras ce que tu es.
Elle lança un regard complice à Gregory, amusée de constater que Kerr ne prenait toujours pas la défense de Nicole. Cette certitude la rassura : cet homme n’avait aucun sentiment pour elle.
Nicole tourna lentement la tête vers Gregory, un rictus cruel aux lèvres.
— Vous jouez merveilleusement bien la comédie, tous les deux. À ce rythme, le groupe Song finira par s’effondrer, tant monsieur Song est occupé à jouer les acteurs plutôt qu’à diriger son entreprise.
Elle venait de toucher là où cela faisait le plus mal.
Un claquement sec retentit.
La gifle la fit vaciller. Sa tête partit sur le côté et une brûlure fulgurante embrasa sa joue. Elle porta instinctivement la main à son visage, sentant la chaleur et la douleur s’y diffuser.
Gregory resta figé, le bras encore levé, stupéfait par son propre geste. Il fixait sa main comme s’il ne comprenait pas comment il en était arrivé là.Depuis toujours, il ne supportait pas qu’on remette en cause sa gestion du groupe Song. C’était une question d’orgueil.
— Comment oses-tu toucher à ce qui m’appartient ?
La voix de Kerr fendit l’air.
Il attrapa le poignet de Gregory d’un geste fulgurant. Son regard, d’ordinaire calme, s’embrasa d’une violence glaciale.
— Monsieur Gu, je…
Gregory n’eut pas le temps de finir. Le craquement sinistre d’un os brisé résonna. Une douleur insoutenable le transperça, et un cri lui échappa.
— Aaaah !
Il s’effondra au sol, le corps secoué de spasmes, tandis que la sueur perlait sur son front. Fiona, livide, recula d’un pas, totalement pétrifiée.
Kerr le relâcha sans un regard de plus, puis se tourna vers Nicole. Il s’approcha, souleva délicatement son visage et examina la marque rouge et enflée sur sa joue. Quelque chose se serra dans sa poitrine.
— Viens avec moi.
Il ne lui laissa pas le temps de répondre. Saisissant son poignet, il l’entraîna vers l’extérieur.
Nicole était encore sous le choc. Lorsqu’elle réalisa qu’il lui tenait la main, son souffle se bloqua. Elle n’aurait jamais imaginé qu’il lèverait la main sur Gregory pour elle.
Il l’installa à l’arrière de la voiture, puis s’assit à côté d’elle. Son regard ne quittait pas son visage meurtri.
— Ça te fait mal ?
À ces mots, elle rougit légèrement et détourna la tête.
— Non… murmura-t-elle.
En vérité, la douleur persistait dès qu’elle effleurait sa joue.
Il l’observa avec une expression étonnée. Autrefois, elle aurait pleuré pour attirer la compassion. Mais cette femme, assise à ses côtés, semblait étrangement calme, comme si la gifle ne la concernait pas.
— Roulez.
Le chauffeur démarra. Nicole, perdue dans ses pensées, s’inquiétait de ce que Fiona avait pu dire. Et si Kerr savait déjà quelque chose ?
— Quoi ? balbutia-t-elle soudain, les mains tremblantes.
Elle comprit trop tard qu’il s’adressait au chauffeur. Gênée, elle se tourna vers la vitre, feignant l’indifférence.
Kerr fronça légèrement les sourcils, intrigué, mais ne fit aucun commentaire.Nicole demeurait pour lui une énigme.
Le silence s’installa, paisible et lourd à la fois. À l’approche de la résidence, Nicole repéra une pharmacie et se pencha vers l’avant.
— Arrêtez-vous ici, s’il vous plaît.
Elle ne pouvait pas rentrer ainsi. Jay s’inquiéterait en voyant son visage.
La voiture s’immobilisa. Nicole se tourna vers Kerr et le salua poliment avant de descendre.
Sans le savoir, leurs destins venaient une fois de plus de s’entrelacer.
— Merci de m’avoir aidée aujourd’hui, monsieur Gu. Je vous souhaite une bonne soirée.
Nicole tenta d’esquisser un sourire, mais la douleur la trahit aussitôt.
— Aïe…
Le léger cri n’échappa pas à Kerr. Alors qu’elle s’apprêtait à descendre, il retint sa main. Surprise par ce contact soudain, elle leva les yeux vers lui et crut discerner une lueur de douceur dans son regard. Elle pensa aussitôt se tromper.
— Où allez-vous, si vous ne rentrez pas chez vous ?
Son regard glissa autour d’eux et s’arrêta sur la pharmacie éclairée un peu plus loin. Il comprit.
— Je ne peux pas rentrer comme ça. Jay s’inquiéterait en me voyant, répondit-elle à voix basse.