L'un des sages, un vieil homme à la voix grave, leva les yeux vers lui.
- Alors pourquoi as-tu accepté ?
- Ce n'est pas le sujet, coupa Mourad. Je veux qu'on dissolve ce lien. Je veux qu'on divorce.
- Ce n'est pas si simple, jeune homme, répondit l'un des sages. Le divorce n'est pas une porte qu'on pousse d'un revers de main.
Samer approuva d'un signe de tête.
- Il y a des choses à examiner. Ce mariage, qu'on le veuille ou non, est scellé. Et certaines obligations vont au-delà de tes envies.
- Comme quoi ? lança Mourad, agacé.
- Avez-vous eu des rapports récemment ? demanda calmement l'un des sages.
Un silence. Mourad resta figé.
Khoudia se redressa brusquement.
- Oui. Oui, nous en avons eu.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Mara, silencieuse jusqu'ici, esquissa un sourire discret, presque satisfait.
- Alors nous devons attendre, dit le sage. Il faut vérifier si elle est enceinte.
- Je me suis protégé, grogna Mourad, tendu.
- Cela ne garantit rien, répondit Samer. Tu le sais aussi bien que nous tous.
Mourad serra la mâchoire. Il avait honte. Honte de s'être laissé entraîner dans cette situation, d'avoir cédé à un moment de faiblesse. Il jeta un regard froid à Khoudia, qui pleurait toujours.
- Même si elle est enceinte, je veux divorcer, répéta-t-il.
Mara se redressa enfin.
- La tradition des Al Dhurani refuse ce genre de décision à la légère. Si elle attend un enfant, surtout un fils, ce sera l'héritier. Et une mère porteuse d'un héritier... détient un pouvoir que tu ne peux pas ignorer.
Le silence tomba à nouveau. Mourad sentit la colère monter, brutale, cuisante. Il était piégé. Il le savait. Et plus que tout, il en voulait à lui-même.
- Vous n'allez quand même pas me forcer à rester avec elle juste pour un enfant, lança Mourad, les dents serrées.
Le plus âgé des sages croisa les mains, le regard calme mais ferme.
- Tu peux épouser une autre femme, oui. Mais selon les conditions de Khoudia. C'est elle qui décide désormais. En tant que mère de ton enfant, elle aura aussi une part importante dans ta société. Et je n'ai pas besoin de te rappeler que l'enfant, lui aussi, aura droit à l'héritage Al Fayed.
- Je rêve... souffla Mourad. Ce que vous racontez là, c'est du délire. Des conneries.
Samer, les bras croisés, soupira longuement.
- Tu n'avais qu'à faire le bon choix le soir de l'élue. Tu savais que cette tradition était stricte. Elle existe pour protéger l'honneur de notre lignée. Et celui qui la brise... peut tout perdre.
Mourad ne répondit pas. Il resta figé. Son regard se posa un instant sur sa mère, assise, droite, le visage impassible. Il comprit. Il comprit qu'il venait de commettre la pire erreur de sa vie. Que c'était elle, Mara, qui l'avait poussé à faire ça. À choisir Khoudia. À sacrifier ce qu'il voulait vraiment.
Le sage reprit d'une voix plus solennelle :
- Tu dois honorer ta femme au-dessus de tout. Ta parole, ton acte, ton nom. C'est ce qui fait de toi un homme. Mais tout cela ne s'appliquera que si nous confirmons qu'elle est enceinte.
- Elle est très fatiguée, ajouta Mara doucement. Elle a vomi plusieurs fois ces derniers jours. C'est peut-être un signe.
Un frisson parcourut l'échine de Mourad. Il se leva sans dire un mot. Les visages autour de lui restèrent figés. Son regard noir passa brièvement sur Khoudia, qui sanglotait encore.
Puis il tourna le dos à tout le monde, traversa le salon sans un mot, ouvrit la grande porte et sortit.
La colère le consumait.
Et derrière cette colère, une vérité brutale : il était peut-être déjà trop tard pour tout réparer.
Les sages se regardèrent en silence, et Samer soupira en secouant la tête.
Mara, elle, ne bougea pas. Son visage était calme, presque apaisé. Un fin sourire se dessina au coin de ses lèvres. Elle avait obtenu ce qu'elle voulait : maintenir le contrôle. Tout ce qu'elle avait raconté... n'était que stratégie. Les vomissements, la fatigue, la possibilité d'une grossesse... rien n'avait été confirmé. Mais cela ne voulait pas dire que Khoudia n'était pas réellement enceinte. C'était une chose à vérifier. Et en attendant, cela suffisait à tout bloquer.
Elle savait que Mourad ne prendrait jamais le risque de perdre la face ou de briser les règles devant les sages. Il était piégé dans ses propres contradictions, prisonnier d'un choix qu'il n'avait pas fait.
Ce ne fut qu'une fois qu'ils furent tous partis que Mara se leva. Elle n'avait pas bougé pendant de longues minutes, comme si elle savourait en silence la maîtrise qu'elle avait encore sur les événements. Digne, droite, impériale, elle quitta le salon sans un mot et marcha jusqu'au jardin. Là, sous les lumières tamisées du soir, l'attendaient ses filles.
Oulaya était assise, droite elle aussi, attentive. Saran, debout, les bras croisés, les yeux brillants de curiosité. Quant à Soukayna, elle était présente mais manifestement absente d'esprit, assise à l'écart, le téléphone dans la main, indifférente à la conversation à venir.
Mara s'installa et leur raconta tout. Les sages, les cris de Khoudia, la réaction de Mourad, le bluff de la grossesse. Tout y passa.
Oulaya ouvrit de grands yeux.
- Il est sorti de ses gonds ?
- Complètement, répondit Mara avec une pointe de fierté. Mais ça ne fait que commencer.
Saran esquissa un sourire.
- Parfait. Cette Zaynab a cru qu'elle pouvait s'imposer chez nous ? C'est fini. Khoudia va mettre fin à cette manipulation.
- Elle ne va pas être seule, répondit Oulaya. On va l'aider. Il est hors de question que Mourad retourne vers cette fille.
Mara les observa, silencieuse, puis ajouta calmement :
- Qu'on la surveille de près, dit-elle en repensant à ce qu'elle avait déjà glissé à une des tantes. Qu'elle fasse un test, discrètement. S'il y a une grossesse, on s'en servira. S'il n'y en a pas... on improvisera.
Elle se redressa, ses doigts serrés sur l'accoudoir du fauteuil de jardin.
Le jeu était loin d'être terminé.
Et elle ne comptait rien laisser au hasard.
●
Zaynab était chez Maysa, installée dans le grand salon lumineux, un plaid sur les jambes et un verre de jus de pastèque à la main. Elle portait un jean et haut noir.
Zaynab et Maysa discutaient tranquillement, jusqu'à ce que Zaynab décide d'appeler Mourad. Elle voulait savoir comment la réunion avec les sages s'était passée.
Premier appel. Pas de réponse.
Deuxième appel. Toujours rien.
Elle fronça les sourcils. Au troisième, enfin, il décrocha. Sa voix était grave, lasse, presque éteinte.
- Pourquoi tu ne réponds pas ? demanda-t-elle, agacée.
- Je suis pas d'humeur pour parler.
Zaynab le fixa, surprise par le ton. Elle laissa un silence s'installer, puis dit froidement :
- Ah ouais ?
Et elle raccrocha aussitôt.
Maysa, qui l'observait depuis le canapé d'en face, leva les yeux au ciel.
- Arrête de faire la fière, Zaynab.
- Il joue au mec distant ? On va jouer. Moi je rigole pas avec ça, répliqua-t-elle, les sourcils froncés.
Le téléphone vibra. Mourad appelait. Elle ignora.
Encore un appel. Elle raccrocha.
Quelques secondes plus tard, un message s'afficha : "Arrête tes gamineries. Réponds."
Le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, elle décrocha.
- Je suis juste fatigué, dit-il d'une voix basse.
Zaynab resta silencieuse un instant, puis répondit d'un ton plus sec :
- Évite d'être comme ça avec moi.
- Je suis désolé.
Il n'y avait pas de défense, pas d'orgueil. Juste cette voix grave, franche, qui la désarmait sans effort. Zaynab sentit sa colère se dissiper. Elle soupira.
- T'es où ?
- À la villa.
- C'est moi qui devrais y être plus souvent, non ? Tu me l'as offerte, mais on dirait que t'y vis plus que moi.
- C'est le seul endroit où je me sens bien.
Un petit sourire glissa sur les lèvres de Zaynab.
- J'arrive.
Elle raccrocha, se leva et attrapa son sac. Maysa la regarda en coin.
- Pas de partie de jambe en l'air, hein.
Zaynab lui lança un regard complice et un sourire discret, puis quitta la maison sans répondre.
Zaynab monta dans sa voiture et quitta la maison de Maysa, direction la villa que Mourad lui avait offerte. Il y vivait désormais la plupart du temps, comme pour s'y réfugier. Une fois arrivée, les hommes de sécurité lui ouvrirent immédiatement. Elle les salua brièvement, le regard déterminé. Mourad avait engagé une gouvernante pour entretenir la maison, mais à cette heure-ci, elle était sûrement dans ses quartiers.
Zaynab entra. Tout était silencieux.
Dans le salon, elle le vit.
À suivre