6 Au souffle du puits L’éclair scinde le ciel en deux Ah, l’odeur de pluie !

1709 Words
6 Au souffle du puits L’éclair scinde le ciel en deux Ah, l’odeur de pluie ! Après les pluies d’avril, Yukio avait retrouvé le vieux Kyōto. Le mois de juillet venu, chargé d’une enquête sur la SIPO, il était parti dans l’île de Kyushu. Sa rencontre avec le cinéaste de la Tour du Pan d’Or l’avait mené au Château du Néant, une forteresse de marbre, dont l’intérieur tout en boiseries était décoré de têtes de morts, cerfs et défenses d’éléphants. « Cet homme né d’un astre infernal n’a pas besoin de gilet pare-balles. Même les ombres s’obscurcissent à son contact », avait prévenu le Maître des mirages. Caméléon en redingote, il se multiplie en myriades de monstres-sangsues qui hantent le sommeil des suppôts qu’il hypnotise. Au Japon, on le nomme O Yama, en Chine, Yen lo-Wang. Il se change en Damballa, le dieu serpent vaudou, et quand il s’envole pour le Togo, il s’arrange pour ressembler au chef de tribu de Koutammakou, au pays des Batammariba. Un crime a été commis contre l’humanité. Les criminels sont aux commandes et font la loi : Profit engendre Conflit dans une spirale infernale. Dans la salle aux miroirs, Yukio assista au concert de musique promouvant l’art moderne et clôturant la réunion. Dès les premières notes, l’orage se mit à gronder sur l’île. Ce dirigeant redoutable, ennemi des capitaines qui rendirent à l’empereur son prestige, est le dieu de la ruse et de l’avidité. Il suggère aux peuples qu’ils sont libres de jouir de tout, afin de les rendre esclaves de la perversion qu’il leur vend. Descendant du Monstre-Sangsue, ce polyglotte change de visage, de sorte que personne ne connaît sa véritable identité. Il émane de ce pilleur menant à un rythme d’enfer ses troupes de marchands, majordomes, servantes et palefreniers, le souffle d’un puits. En lui se battent des âmes errantes. Il est présent à chaque catastrophe, pour le m******e des chrétiens en juillet du XVIIe siècle, pour le tremblement de terre du Kantō en 1923, le coup d’état de février 1936, la guerre du Pacifique et la bombe atomique, chaque fois qu’il peut s’accaparer les âmes et faire des dégâts, y compris lors du séisme de Kōbe en 1995, et pour les inondations de l’île de Kyushu, cette année même. Pour sa mission sur celle de Kyushu où le maître de la SIPO a réuni ses gens, le dernier bilan des inondations a été terrible. La pluie est tombée dans le nord de la grande île du sud de l’archipel, des torrents de boue emportant tout sur leur passage. Certains endroits se sont trouvés isolés, les gens ont perdu leur maison. Dame Masako a suivi la situation à la radio, trombes d’eau, tuiles qui s’envolent. Le pire étant passé, Yukio a réussi à trouver l’herbe pâle sur la terre balayée de violentes pluies. C’était inhabituel en juillet, septembre étant le mois des tempêtes à la fête de la Lune, mais le Monstre-Sangsue de la SIPO était là. Il fallait s’y attendre, ne pas s’en étonner. Dans le sud, au milieu de la baie de Kagoshima, le volcan Sakurajima a connu un regain d’activité, avec risques de nuées ardentes et de tsunamis pesant sur la ville, à huit kilomètres à vol d’oiseau. Malgré ces obstacles, Yukio a ramené le motif de soie fleurie d’or, inscrit sur le cerf-volant de la légende du Mont-Lune. Lors de sa rencontre avec Yukio, Chax se présenta sous l’apparence d’un scientifique répandant ses projets nucléaires avec sa cohue de marchands maîtres des capitales, semant des typhons, jetant l’anathème sur les sages, tout en récitant son slogan sur la « liberté d’expression ». Après l’entretien, le premier associé de Yukio stupéfia la commission d’enquête en décrivant un automate à barbichette ; le deuxième agent assura que ce tyran à lunettes était en uniforme, le troisième avait vu un révolutionnaire à moustache, le quatrième un orateur mégalomane. Cet excentrique pouvait se transformer en loup-garou, ou séduire en courtisan à cape de velours, chaîne d’or autour du cou, en gentilhomme florentin, son Pétrarque à la main. Certains n’hésitent pas à le traiter de financier pervers, d’autres de totalitaire voulant supprimer les spécificités des races en les mêlant, de loup hurlant à la lune avec des ailes de chauve-souris. Pour d’autres, il a la beauté du diable. Pas même l’auteur des Cérébrantes ne peut définir son visage. Il est tout le monde, blanc, noir, rouge, jaune, vert et caca d’oie, métissé d’argent, en un mot : apatride. Ses syndicats ont lancé une marche mondiale financée par le TP, Tous Pareils, le COR, Comment Oublier ses Racines, le FURAT, Front d’Union Révolutionnaire Anti-Tradition. Yukio se doit d’être vigilant. Le descendant de samouraïs sait manier le sabre autant que les citations des sutras, mais n’oublie jamais la fleur qu’il doit quérir sur les hauts plateaux. Bref, il a le don de saisir les méandres de l’âme derrière les miroirs, et il est patient. Mais ce diable qui lui a proposé ses filles aux yeux de chat pour quelques plaisirs d’amertume lui a laissé un goût de cendre. Avant de présider la réunion du 3 mars prochain à l’Intercontinental de Tōkyō, qui est l’anniversaire du grand-père Matsuda et l’apothéose de la prophétie, cet homme pour qui le monde est à vendre sera sur Le Fugitif qui lèvera l’ancre à Rio de Janeiro. Or, Yukio et les siens hantent le printemps qui redonne des couleurs à la terre, il est poète chantant la montagne, la nature qui se métamorphose. Il connaît la légende du roi-démon, prisonnier des entrailles de la terre, tentant d’arracher la montagne sacrée sur laquelle sont assis le dieu Çiva et la déesse Parvati. Le monstre a beau se servir de ses mille bras, il suffit au dieu de poser son pied sur le sol pour l’empêcher de trembler. Les maîtres avaient remarqué cet adolescent qui n’avait pas l’esprit de rébellion, honorait la religion des ancêtres et restait ouvert à toute forme spirituelle, ces réalités que l’œil ne perçoit pas. Tel Rama, l’aîné des princes, qu’aucun enfant n’égalait en grâce et en beauté, Yukio avait grandi en force et en sagesse, faisant le bonheur des siens. Incomparablement belle serait son épouse, telle la Sita du Ramayana. Comment une si grande perfection pourrait-elle échapper à la convoitise des hommes-démons, que Madame Colombani, l’amie du commissaire, traite de ribauds, débauchés et torche-pots ? Yukio n’est pas de ceux qui se vantent de séduire les filles. Il n’est pas vulnérable à la beauté des mannequins aux yeux de chat ou des actrices de cinéma en tenue panthère. Il est sensible au charme d’un regard, attiré par un parfum, mais il est remué à l’idée de revoir la danseuse russe, le bleu de ses yeux félins, redoutant plus que tout le souffle de son parfum Étoile d’amour. Il faut dire que lorsque Zvezdotchka, « la petite étoile », vint au monde le 29 août 1960 à Moscou, l’ouragan Donna s’était formé au large des côtes africaines, près des îles du Cap-Vert où se manifestait Castelnada, et où le père de Zvezdotchka, agent du KGB, était en mission. La Chose avait traversé l’Atlantique pour toucher les îles du Vent, virer vers la côte-Est des États-Unis, frapper de la Floride au Maine où se réunissait le congrès luttant contre les trusts de la SIPO. Il avait traversé une partie du Canada, et pendant dix-sept jours n’avait raté aucun de ses objectifs. Le 29 septembre, pour la saint Michel, dans l’avion qui s’était écrasé sur Dakar, sur les soixante-trois disparus se trouvait le groupe militant contre la SIPO. Par chance, le père de Zvezdotchka avait été rappelé à Moscou pour la naissance de sa fille. Cet ouragan avait causé de graves inondations dans les îles Vierges et à Porto Rico où la réunion des experts tentant de contrecarrer les projets d’expansion de la SIPO devait avoir lieu. Pour l’heure, qu’est devenue l’héritière de la dvorianstvo, la noblesse russe, la belle qui rêvait d’admirer le crépuscule du Brésil et d’applaudir le soleil glissant derrière les montagnes ? Zvezdotchka l’attend à la bijouterie d’Ipanema, le quartier dont le nom guarani signifie « eaux mauvaises », près de l’une des plages les plus belles du monde, Copacabana en demi-lune. Est-elle alourdie par la vie facile avec beaucoup d’argent ? Ces préoccupations n’existent que pour ceux qui accordent trop d’importance au paraître, craignent le manque, ont de gros besoins. L’ambition sociale n’est pas son fait. Quant à Yukio, né riche et sage, il ne cherche pas à accroître ses biens ou à se faire un nom. Comment la modernité éteindrait-elle l’esprit samouraï ? Ses sœurs s’exercent à la calligraphie, dessinent le camélia, le pavot et le héron, font fleurir l’azalée sous le regard de leur grand-mère, dame Nakashima qui porte le haut chignon orné d’épingles, de leur mère Masako et de leur tante Isako, épouse de l’oncle Komatzu, hélas disparu de notre strate temporelle. Le trésor caché est au jardin de bambous où murmure la cascade, sur les cailloux vêtus de mousse. Yukio est le gardien de l’émeraude qui chante, de l’Herbier de féérie. À l’odeur de la pluie se mêle celle du poivre rouge. La « petite étoile » n’a jamais oublié Yukio. La belle bijoutière l’attend à Rio de Janeiro. Cette année 2000, le printemps est arrivé aux premiers jours de février. Pour la fête des cerisiers, la fleur de Sakura qui chante la beauté fragile de l’existence, Yukio a eu la première. Le prochain Oshōgatsu, le nouvel an, aura lieu sur Le Fugitif. Sa famille a fêté les petites filles sous le regard des gardiens des fleurs ; pour les petits garçons, le ciel s’est rempli de carpes en papier. En avril, Yukio a surveillé l’éclosion des fleurs. Les cerisiers des cousins fleurissent les premiers dans l’île d’Okinawa, ceux d’Hokkaido les derniers. Tout le monde a chanté et dansé, bu le saké sous les arbres. Bons préjages. Mais ce que Yukio préfère, c’est le cèdre sous lequel la petite fille aux gants de dentelle est apparue un 24 mai, tenant le Cahier de lumière. Avant de la ramener dans ce monde temporel pour lui rendre l’émeraude et lui offrir le miroir, le chemin le conduit au désert d’Atacama où le temps se contracte pour engendrer les coïncidences. Tout s’est mis en place. Avant son départ, la pleine lune a fait le tour de l’étang, Yukio a prié au sanctuaire où repose le Miroir de la déesse, il est l’enfant des dieux de haute montagne. C’est pourquoi, en entendant le mendiant du Chili, il sait que le temps s’est remis en marche. Les sons de sa musique ont la beauté des notes de shamisen frappé par les plectres d’ivoire. Au battement d’ailes, il lève les yeux et aperçoit un papillon batifoler autour de l’envoûteur assis près du chat aux longues moustaches. Si Dios quiere, murmure le musicien, sous le porche de l’église de Santiago. Hasta luego, à plus tard, mon ami ! Stalugo, répond l’homme en poncho. L’inconnu est aristocratique, kizoku no, comme dit la grand-mère de Yukio. Belle comme celle du rossignol au printemps, sa voix indique le chemin, et il y a cette lumière l’enveloppant soudain ! Certitude : le chat roux a conduit l’élue chez l’antiquaire{4} qui lui a remis la calligraphie du Coquelicot bleu. Yukio a croisé l’éclair qui scinde le ciel en deux.
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