Protestation

451 Words
Protestation Plagiaire ! moi, plagiaire ! – Quand je voudrais trouver moyen pour me soustraire à ce reproche de disposer les lettres dans un ordre si N O U V E A U ‚ ou d’assujettir les lignes à des règles de disposition si bizarres, ou pour mieux dire si follement hétéroclites ! ! ! Quand de si violentes inversions, je voudrais torturer les mots ! Ou marier incompatiblement des idées et des paroles ennemies qui rugiraient de se rencontrer ! Quand je n’aspire qu’à vous emporter sur les ailes du Condor oriental au sommet de quelque montagne qui a bravé, inaccessible, l’invasion du déluge ; – Ou à vous précipiter avec moi sur un coursier près duquel celui de Mazeppa ne ferait pas meilleure figure que le grison de Sancho, dans des profondeurs creusées cinq cent millions de lieues au-dessous du monde souterrain de Klimius… – Vous m’accuseriez de vous emprisonner par une lâche impuissance dans ce petit recoin de notre petite terre que l’on appelle la Bohême !… Hélas ! je n’irai peut-être jamais en Bohême, quoique ce soit, je le jure sur l’honneur, le seul projet dont je m’occupe aujourd’hui – et si j’y vais, j’y arriverai si tard que personne de cette génération et des vingt-deux générations qui la suivront, n’en pourra lire la nouvelle dans les affiches de Prague. – J’ai tant de choses à faire sur le chemin ! D’abord, j’y suis bien décidé : je n’entrerai en Bohême que par l’Autriche… En Autriche que par la Styrie… En Styrie que par la Carinthie, où je dois une larme au tombeau vide d’Édouard… En Carinthie que par la Carniole, ma seconde et chère patrie… En Carniole que par l’Istrie, où, couchés sur les plages riantes du golphe bleu, nous égarerons à loisir nos yeux ravis des bastides de Trieste à la tour d’Aquilée… En Istrie que par le pays de Venise – Voilà Venise, et son port, et ses gondoles, et sa vieille mosquée chrétienne, et ses noirs palais, et les degrés de marbre où vit la trace du sang de Faliéro, rajeunie par les vers de Byron et par les pinceaux de Delacroix – À Venise que par Mantoue qui rappelle Virgile ; Ou par Brescia, qui rappelle la continence de Bayard (Puisse le ciel lui en savoir plus de gré que moi !) ; Ou par Bergame, qui rappelle un autre héros, plus modeste et plus populaire, dont vous reconnaîtrez les compatriotes à la queue de lapin qui flotte élégamment sur leur feutre blanc – Et si vous m’en croyez, nous laisserons là Bayard et Virgile en faveur d’Arlequin – En Italie enfin que par le mont Saint-Bernard et la vallée de Chamouny, où je viens de pénétrer à reculons, rétrogradant avec une habileté merveilleuse dans des sentiers épouvantables, bien que j’eusse l’esprit doublement distrait par le vertige, et par je ne sais quel souvenir confus des aventures de Gervais et de Cæcilia… – Mais êtes-vous aussi disposés à les entendre que moi à les raconter ? Je ne suis venu que pour cela.
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