Narration
J’avais parcouru avec un plaisir nouveau cette gracieuse forêt de sapins qui enveloppe le village des Bois. J’arrivais à cette petite esplanade, de jour en jour envahie par les glaciers, que dominent d’une manière si majestueuse les plus belles aiguilles des Alpes, et qui aboutit par une pente presque insensible à la source pittoresque de l’Arveyron. Je voulais revoir son portique de cristal azuré qui tous les ans change d’aspect, et demander quelques émotions à ces grandes scènes de la nature. Mon cœur fatigué en a besoin.
Je n’avais pas fait trente pas que je m’aperçus, non sans étonnement, que Puck n’était pas près de moi – Hélas ! vous ne l’auriez pas décidé à s’éloigner de son maître, au prix du macaron le plus friand, de la gimblette la plus délicate – il tarda même un peu à se rendre à mon appel, et je commençais à m’inquiéter quand il revint, mon joli Puck, avec la contenance embarrassée de la crainte, et cependant avec la confiance caressante de l’amitié, le corps arrondi en demi-cerceau, le regard humide et suppliant, la tête si basse, si basse, que ses oreilles traînaient jusqu’à terre comme celles du chien de Zadig… Puck était aussi un épagneul. –
Si vous aviez vu Puck dans cette posture, vous n’auriez pas eu la force de vous fâcher.
Je ne me fâchai point, mais il repartit, puis il revint encore, et à mesure que ce jeu se renouvelait, je me rapprochais sur sa trace du point d’attraction qui l’appelait, jusqu’à ce qu’également attiré par deux sympathies parfaitement isogènes ou par deux puissances tout à fait semblables, il resta immobile comme le battant aimanté entre ses timbres de fer.
Sur le banc de rocher dont Puck me séparait avec une précision si exacte que le compas infaillible de La Place n’aurait trouvé ni d’un côté ni de l’autre le moyen d’insérer un seul point géométrique, était assis un jeune homme de la figure la plus aimable, de la physionomie la plus touchante, vêtu d’une blouse bleue de ciel, en manière de tunique, et la main armée d’un long bâton de cytise recourbé par le haut, ajustement singulier qui lui donnait quelque ressemblance avec les bergers antiques du Poussin. Des cheveux blonds et bouclés s’arrondissaient en larges anneaux autour de son cou nu, et flottaient sur ses épaules. Ses traits étaient graves sans austérité, tristes sans abattement. Sa bouche exprimait plus de déplaisir que d’amertume. Ses yeux seuls avaient un caractère dont je ne pouvais me rendre compte. Ils étaient grands et limpides, mais fixes, éteints et muets. Aucune âme ne se mouvait derrière eux.
Le bruit des brises avait couvert celui de mes pas. Rien n’indiquait que je fusse aperçu. Je pensai qu’il était aveugle.
Puck avait étudié toutes mes impressions, et au premier sentiment de bienveillance qu’il vit jaillir de mes regards, il courut à ce nouvel ami.
– Qui nous expliquera l’entraînement de l’être le plus généreux de la nature vers l’être le plus infortuné, du chien vers l’aveugle ! Ô Providence ! je suis donc le seul de vos enfants que vous ayez abandonné !…
Le jeune homme passa ses doigts dans les longues soies de Puck, en lui souriant avec candeur. – D’où me connais-tu, lui dit-il, toi qui n’es pas de la vallée ? J’avais un chien aussi folâtre, et peut-être aussi joli que toi ; mais c’était un barbet à la laine crépue – il m’a quitté comme les autres, mon dernier ami, mon pauvre Puck !…
– Hasard étrange ! votre chien s’appelait comme le mien…
– Ah ! monsieur, me dit le jeune homme, en se soulevant penché sur son bâton de cytise ; pardonnez à mon infirmité…
– Asseyez-vous, mon ami ! Vous êtes aveugle ?
– Aveugle depuis l’enfance.
– Vous n’avez jamais vu ?
– J’ai vu, mais si peu ! J’ai cependant quelque souvenir du soleil, et quand j’élève mes yeux vers la place qu’il doit occuper dans le ciel, j’y crois voir rouler un globe qui m’en rappelle la couleur. J’ai mémoire aussi du blanc de la neige, et de l’aspect de nos montagnes.
– C’est donc un accident qui vous a privé de la lumière ?
– Un accident qui fut, hélas ! le moindre de mes malheurs ! J’avais à peine deux ans qu’une avalanche descendue des hauteurs de la Flégère écrasa notre petite maison. Mon père, qui était guide dans ces montagnes, avait passé la soirée au Prieuré. Jugez de son désespoir quand il trouva sa famille engloutie par l’horrible fléau ! Secondé de ses camarades, il parvint à faire une trouée dans la neige et à pénétrer dans notre cabane dont le toit se soutenait encore sur ses frêles appuis. Le premier objet qui se présenta à lui fut mon berceau ; il le mit d’abord à l’abri d’un péril qui s’augmentait sans cesse, car les travaux mêmes des mineurs avaient favorisé l’éboulement de quelques masses nouvelles et augmenté l’ébranlement de notre fragile demeure. Il y rentra pour sauver ma mère évanouie, et on le vit un moment, à la lueur des torches qui brûlaient à l’extérieur, la rapporter dans ses bras – mais alors tout s’écroula – Je fus orphelin, et on s’aperçut le lendemain qu’une goutte sereine avait frappé mes yeux. J’étais aveugle.
– Pauvre enfant ! ainsi vous restâtes seul, absolument seul !
– Un malheureux n’est jamais absolument seul dans notre vallée. Tous nos bons Chamouniers se réunirent pour adoucir ma misère. Balmat me donna l’abri, Simon Coutet la nourriture, Gabriel Payot le vêtement. Une bonne femme veuve, qui avait perdu ses enfants, se chargea de me soigner et de me conduire. C’est elle qui me sert encore de mère, et qui m’amène à cette place tous les jours de l’été.
– Et voilà tous vos amis ?
– J’en ai eu plusieurs, répondit le jeune homme en imposant un doigt sur ses lèvres d’un air mystérieux, mais ils sont partis.
– Pour ne pas revenir ?
– Selon toute apparence. J’ai cru pendant quelques jours que Puck reviendrait, et qu’il n’était qu’égaré… mais on ne s’égare pas impunément dans nos glaciers. Je ne le sentirai plus bondir à mes côtés… je ne l’entendrai plus japper à l’approche des voyageurs…
(L’aveugle essuya une larme.)
– Comment vous nommez-vous ?
– Gervais.
– Écoutez, Gervais – Ces amis que vous avez perdus… – expliquez-moi… –
(Au même instant, je fis un mouvement pour m’asseoir auprès de lui, mais il s’élança vivement à la place vide.)
– Pas ici, monsieur, pas ici !… c’est la place d’Eulalie, et personne ne l’a occupée depuis son départ.
– Eulalie ? repris-je en m’asseyant à la place qu’il venait de quitter ; parlez-moi de cette Eulalie et de vous. Votre histoire m’intéresse.
– Je déclare, dit Victorine, qu’elle commence à m’intéresser aussi…
– Et que pourrais-je lui refuser ? – Décidément, Breloque, nous n’irons pas encore aujourd’hui en Bohême.
Gervais parla donc ainsi :