Convention

785 Words
Convention Seulement je n’irai pas sans eux. J’ai de si bonnes raisons pour cela ! L’un, c’est don Pic de Fanferluchio ! L’autre, c’est mon fidèle Breloque. Le premier m’entretient en secret de ces études de peu de valeur avec lesquelles on oublie doucement de vivre. Il fut le plus assidu des amis de ma jeunesse. À vingt-cinq ans, je n’avais jamais recherché d’autre conversation que la sienne, et quelle conversation ! L’homme le plus long, le plus mince, le plus étroit, le plus géométriquement abstrait dans toutes ses dimensions – le plus frotté de grec, de latin, d’étymologies, d’onomatopées, de thèses, de diathèses, d’hypothèses, de métathèses – de tropes, de syncopes et d’apocopes – la tête qui contient le plus de mots contre une idée, de sophismes contre un raisonnement, de paradoxes contre une opinion – de noms, de prénoms, de surnoms – de titres oubliés et de dates inutiles – de niaiseries biologiques, de balivernes bibliologiques, de billevesées philologiques – la table vivante des matières du Mithridate d’Adelung et de l’Onomasticon de Saxius !… Le second, créature bizarre et capricieuse – jeu singulier de la Providence qui s’amuse, après avoir moulé un génie sous la forme d’Achille ou d’Apollon, à bâtir avec les rognures échappées à son ciseau sublime un monstre difforme et grotesque – mélange fortuit d’éléments que l’on croirait incompatibles – accident passager mais unique dans les modes innombrables de l’être – ébauche ridicule de l’homme qui ne sera jamais achevée – être sans nom, sans but, sans destinée, qu’on voit toujours riant, toujours chantant, toujours moquant, toujours gabant, toujours gambadant, toujours disposé à rien faire ou à faire des riens – Hélas ! mon cher Victor, je n’ai pas ta plume d’or et ton encre aux mille couleurs ; je n’ai pas, mon cher Tony, la palette plus riche que l’arc-en-ciel où tu charges tes pinceaux – et j’essaierais de peindre un nain ! Quand j’eus gagné à la loterie cette principauté d’Allemagne que j’ai perdue ce matin à mon réveil – la peste soit du frotteur ! – je donnai à don Pic de Fanferluchio les sceaux de la chancellerie et les clefs de la bibliothèque. Breloque eut la trésorerie et les petits appartements. Ô vous que la fortune a exposés dans un rang élevé aux regards jaloux de la multitude, et qui n’avez pas lu sans fruit la vie d’Alcibiade, vous pouvez vous adresser à Breloque en toute sûreté. Il coupera la queue de vos chiens. Non… jamais on n’a éprouvé au même degré que moi… – Non, Cléobis et Biton qui moururent de fatigue en traînant le char triomphal de leur mère… Non, le sire Gontran de Léry qui expira en déposant sa fiancée au sommet de la Côte des deux amants… Non, Euthyme de Locres à qui il n’arriva rien de moins, pour avoir transporté un rocher énorme, destiné à clore les murailles de sa cité – Que dis-je ! ce géant qui soutint le monde – Anthée, Épiméthée, Prométhée, ou Atlas – je serais bien fâché de me tromper sur son nom, mais je n’ai pas même ici un almanach – Non, personne n’a senti ce que pèse cette vertu compacte et immense, cette idéalité des perfections absolues, cette prototypie de toutes les facultés innées et acquises, morales et rationnelles, ce το χαλον de l’âme et de l’intelligence humaine presque divinisées, dont la supériorité accablante exerce une censure involontaire, mais hostile et perpétuelle, sur la société entière – À moi, Breloque, m’écriai-je, sauve-moi de mon innocence ! Dépouille, s’il le faut, mon chaste front de cette couronne de pureté timide que les femmes me décernèrent autrefois. – Délivre-moi de cette infaillibilité de mœurs, de cette austérité inflexible, qui finiraient par m’attirer la haine de tout le genre humain. – Danse, Breloque, danse encore. – Donne-moi des défauts qui ne soient pas des vices, des goûts qui ne soient pas des excès, des manies qui ne soient pas des passions. – Danse, Breloque, danse toujours ; – et si tes grelots bruissent jamais dans le formidable concert des trompettes du jugement, ne crains pas qu’ils m’avertissent d’un remords ! Breloque fit le saut périlleux. Pauvre Breloque ! sans toi que serais-je devenu ! Qu’aurais-je été sans eux, je le demande ? La statue informe du Titan, la poupée de l’idéologue, le monstre anthropomorphe de Godwin ? Quand l’archange qui coule la figure d’un homme dans les fourneaux de la nature, se fut aperçu de la méprise qui lui avait fait confondre des éléments si divers – don Pic, Breloque et Théodore – son premier mouvement fut de rompre l’image, et d’en jeter les fragments à travers l’espace. – O povero mi ! Que de siècles n’aurait-il pas fallu pour remettre mes molécules constitutives en harmonie, pour raccrocher mes atomes, pour idiosyncraser mes monades, pour rétablir l’adhérence intime et parfaite de tant de surfaces antipathiques entre le myrmidon Breloque et le patagon filiforme don Pic de Fanferluchio ? Heureusement l’ange praticien y regarda deux fois, trois fois, y revint encore, s’accoutuma d’abord à tolérer, puis à aimer son modèle. Il alla même jusqu’à lui confier une émanation de ce souffle de bonté dont les anges sont avares, et imprimant fortement le pouce à l’extrémité du nez de son mannequin encore inanimé, pour parvenir à le reconnaître un jour à ce méplat original : – Va, lui dit-il, sois Théodore. – Et mon père pleura de joie sur un berceau.
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