Chapitre 5 : Les Griffes de l'Ombre à Genève

1211 Words
. Genève m’accueillit avec une froideur clinique qui tranchait brutalement avec la chaleur étouffante et le chaos vibrant de Casablanca. En descendant la passerelle du jet privé d’Adrien, l’air des Alpes, pur et tranchant comme une lame de rasoir, s’engouffra dans mes poumons. Ce n’était pas seulement le froid qui me faisait frissonner, c’était le poids du silence helvétique. Ici, l’argent ne criait pas, il chuchotait derrière des murs de pierre de taille et des vitres blindées. — Ne traîne pas, Lina, murmura Adrien en posant une main ferme sur mon épaule. Son contact, bien que protecteur, me fit tressaillir. Chaque geste brusque me rappelait la poigne de Yassine. — Ses contacts au sein de la police des frontières et des services de renseignement privés pourraient signaler ton passeport d’une seconde à l’autre. À Genève, tout se sait si l’on paie le prix fort, et ton mari a les poches très profondes. Je serrai mon sac à main contre ma poitrine, comme si c’était un bouclier. À l’intérieur se trouvait la clé USB que j’avais dérobée au péril de ma vie, contenant des preuves de montages financiers illégaux. Ma fille, Wallya, me hantait. Son rire cristallin résonnait dans ma tête, me torturant. L’avais-je vraiment sauvée en m’enfuyant, ou l’avais-je jetée dans la gueule du loup ? Nous montâmes dans une berline noire aux vitres si sombres qu’elles semblaient absorber la lumière du jour. Le trajet vers le centre-ville se fit dans un silence oppressant. Je regardais défiler les enseignes de luxe de la rue du Rhône, les banques privées aux noms centenaires et les horlogeries où le temps se vendait à prix d'or. Tout ici respirait une sécurité illusoire. Adrien nous installa dans un appartement de grand standing surplombant le Jet d’Eau. L’endroit était magnifique, épuré, d’un luxe minimaliste et glacial. Mais pour moi, ce n'était qu'une nouvelle cage dorée, plus vaste et plus lointaine que celle de Casablanca. — Pourquoi m’aides-tu réellement, Adrien ? explosai-je enfin, mes nerfs lâchant alors qu’il servait deux verres de cristal. Tu n'es pas un sauveur désintéressé. Personne ne risque sa réputation et sa vie pour une simple influenceuse marocaine en détresse. Il s'arrêta, une bouteille de whisky rare à la main. Son regard d’acier, d’un gris presque transparent, plongea dans le mien avec une intensité qui me coupa le souffle. Il posa le verre avec une lenteur calculée et s’approcha de moi. Chaque pas qu'il faisait semblait réduire l'oxygène dans la pièce. Il s'arrêta si près que je pouvais sentir son parfum boisé, une odeur de cèdre mêlée à quelque chose de plus métallique, de plus dangereux. — Tu as raison, Lina. La philanthropie ne fait pas partie de mon vocabulaire. Yassine n’est pas seulement ton mari ; c’est un prédateur qui a piétiné des dizaines de familles pour bâtir ses gratte-ciels. Mon contentieux avec lui est personnel, et surtout... financier. Tu es la seule personne capable de me donner accès à ses comptes secrets ici, à Genève. Je reculai, heurtant le dossier du canapé. — Donc, je ne suis qu'une clé pour toi ? Un simple outil pour ta vengeance ? — Tu es bien plus que cela, murmura-t-il, sa voix devenant étrangement douce, presque caressante, tandis qu’il effleurait ma joue du bout des doigts. Tu es une femme qui a osé défier le diable. Et j’ai toujours eu une certaine fascination pour ceux qui survivent à l'enfer. Soudain, le vibreur de mon téléphone posé sur la table basse déchira l'atmosphère. Un numéro masqué. Mon cœur manqua un battement. Je décrochai d'une main tremblante, espérant entendre la voix de ma mère ou de ma fille. — Tu pensais vraiment que les montagnes suisses suffiraient à te cacher, Lina ? La voix de Yassine. Toujours aussi calme, aussi posée, dépourvue de toute émotion humaine. C’était cette absence de colère qui était la plus terrifiante. — Yassine... laisse-les tranquilles, je t'en supplie, m’écriai-je, les larmes brûlant mes paupières. Elles n'ont rien à voir avec ça. — Ta mère est une femme fragile, Lina. Ce serait un tel drame s'il lui arrivait un "accident" domestique dans la villa. Quant à Wallya... elle ne cesse de réclamer sa maman. Je lui ai dit que tu étais partie pour un shooting photo très long. Mais si tu ne reviens pas à Casablanca dans les quarante-huit heures avec les documents que tu as volés... je crains que son prochain voyage ne soit sans retour. Il marqua une pause, le silence au bout du fil étant plus lourd qu'une menace physique. — Je n'ai pas peur de la prison, Lina. J'ai assez d'argent pour acheter la moitié des juges du royaume. Mais toi, seras-tu capable de vivre avec le sang de ta fille sur les mains ? Il raccrocha sans attendre ma réponse. Le bip sonore de la fin de l’appel résonna comme le glas. Je m’effondrai sur le tapis épais, ma respiration devenant saccadée, une crise de panique me submergeant. Adrien s'accroupit immédiatement devant moi. Son visage, d'ordinaire si froid, laissa poindre une lueur d'inquiétude, ou peut-être de calcul. — Il les tient, Adrien, sanglotai-je. Il va les tuer si je ne rentre pas. Je ne peux pas être libre si ma fille est morte. Je dois y retourner. Je dois me rendre. — Si tu rentres maintenant, il te brisera comme il a brisé tous ceux qui lui ont résisté, trancha Adrien avec une dureté nécessaire. Il utilise ta peur parce que c'est sa seule arme contre toi en ce moment. Mais nous avons un plan. Il sortit un dossier noir de sa mallette. — On ne retourne pas au Maroc pour quémander sa pitié. On frappe là où bat son cœur : son compte en banque. Demain, nous allons infiltrer la Banque de Gestion Privée V. C'est le sanctuaire où il cache ses actifs les plus sombres. Une fois que nous aurons ces preuves physiques, Yassine perdra tout son pouvoir politique. Il sera trop occupé à éviter l'extradition et la prison pour s'occuper de toi ou de ta famille. Je levai les yeux vers lui, cherchant une once de vérité dans son regard d'acier. J'étais prise dans une tempête parfaite. D'un côté, un mari monstrueux qui utilisait l'amour maternel comme un instrument de torture ; de l'autre, un allié mystérieux qui voulait se servir de moi pour démanteler un empire. — Et si nous échouons ? Et s'il s'en rend compte avant ? — L'échec n'est pas une option, Lina, dit-il en saisissant mes mains dans les siennes. Ses paumes étaient chaudes, rassurantes. Parce que dès demain, tu vas cesser d'être l'influenceuse fragile qui se cache derrière des filtres i********:. Tu vas devenir la femme qui va raser l'empire de Yassine. Et je serai juste derrière toi pour m'assurer que personne ne t'arrête. Je passai le reste de la nuit à la fenêtre, observant les reflets d'argent du lac Léman. Le luxe qui m'entourait me paraissait soudain dégoûtant. J'étais devenue une pièce sur un échiquier géant. J'allais devoir jouer le rôle de ma vie, non pas pour des millions de "likes", mais pour la survie de mon propre sang. La guerre venait de changer d'échelle. Elle n'était plus marocaine, elle était mondiale. Et je savais que pour vaincre un monstre, je devrais peut-être en devenir un moi-même.
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