Prologue

2225 Words
PROLOGUE Vendredi soir, 15 octobreJérôme Valais vient juste de se poser à l’aéroport de Brest-Guipavas, après un vol sans histoires. Avec un S à histoire. Car les trois cent et quelques pages qui suivent vont vous démontrer que ce vol en a une, histoire, longue et difficile, que je vais vous raconter. Mais pas tout de suite… En remontant dans sa Renault Laguna laissée au parking, l’architecte peine à retenir ses larmes. Il lui faut même quelques minutes pour récupérer une certaine sérénité… et une vue normale. Le temps d’essuyer ses lunettes embuées, de caresser sa barbe poivre et sel qui plaît tant à sa femme, de remettre de l’ordre dans son épaisse chevelure grise et il met le contact, direction la maison de famille, là-haut sur la côte, à la pointe nord-ouest de la Bretagne, à Plouguerneau. Bien vite, une impulsion, subite évidemment, le fait bifurquer vers Portsall, adorable port de pêche, mais lieu de triste mémoire, celui du naufrage de l’Amoco Cadiz en 1978. Les kilomètres défilent sur la D26, les minutes aussi, chacune voyant son moral, comme son courage, descendre inexorablement. Sans même s’en rendre compte, il a ralenti l’allure et roule maintenant à un train de sénateur grabataire. En traversant Plouguin, l’enseigne d’un café lui fait ouvertement de l’œil. « Allez », se dit-il, « ça va me redonner du tonus ! » Il pousse la porte du Ty Bar, dans l’indifférence générale. L’ambiance bon enfant lui apporte un bref mais appréciable sentiment de réconfort. Du côté du guichet dévolu aux jeux de hasard, une chance au grattage et parfois une au tirage, une petite file d’attente s’est formée. Des joueurs impatients de payer leurs impôts en jouant à l’Euromillions ou autres tentations de gains aléatoires. Il hésite quelques instants avant de rejoindre la mini-cohorte des optimistes qui espèrent, malgré les statistiques, faire fortune, mais finalement se rabat sur le bar où la serveuse s’empresse de prendre sa commande. « Un whisky, s’il vous plaît, double ! » Un whisky qu’il avale cul sec. Avant que d’autres viennent s’ajouter au premier… Une loterie alcoolisée avec laquelle on n’a aucune chance de gagner, si ce n’est quelques moments d’oubli, et c’est bien ce qu’il cherche en ce moment. * La Laguna repart vers Portsall avec un conducteur transcendé par le stimulant, normalement à consommer avec modération, avalé dans le bar. Sa nouvelle assurance, artificielle, le pousse à côtoyer des vitesses excessives, ce qui ne l’empêche pas d’arriver sans encombre sur le petit port. Il gare soigneusement sa voiture près du môle, l’avant tourné vers la mer. Il fait quelques pas, va jusqu’au bout de la digue, tandis que son cerveau commence à comparer sa situation personnelle avec celle du pétrolier juste avant son naufrage. Il passe de longues minutes à scruter le large, cherchant à reconstituer sur l’écran de sa mémoire les circonstances exactes de la catastrophe. De retour à sa voiture, il reprend la route du sud et rejoint l’un des monuments les plus célèbres de Portsall, la croix de Guilliguy, entourée de son dolmen et de son menhir. Une croix de granite perchée sur un promontoire et offrant une vue remarquable sur la côte. Ses yeux balayent la paisible anse portuaire tandis qu’il s’adosse à la croix, se remémorant les mots de l’écrivain Émile Souvestre, mots qu’il s’est amusé tant de fois à réciter avec sa femme : « C’est debout sur la pointe du Guilliguy, appuyé à un dolmen, les yeux rivés sur la mer qu’il faut aller méditer quand la vie étroite du monde vous blesse ; on devient fort à cet air de l’océan qui vous coule dans la poitrine. On se sent retrempé et vivace. » Une réflexion faite pour retrouver la pêche, qui prend tout son sens à ce moment précis de sa vie. C’est l’esprit redevenu clair, sûr de sa décision, qu’il retrouve le chemin de la maison familiale. Pont de Tréglonnou, Lannilis, le bourg de Plouguerneau, Kéruzal et le voilà qui rejoint son domicile à Trolouch Saint-Michel, à quelques centaines de mètres de la discothèque la plus célèbre du secteur. La Renault s’engage au ralenti dans la cour des “Mélèzes”, sa villa flambant neuf, résolument moderne. Les pneus ne font aucun bruit sur l’enrobé fraîchement posé. Une arrivée en douceur, puisqu’à l’intérieur, personne ne se manifeste. Jérôme Valais reste, quelques secondes, impassible, les mains posées sur le haut du volant. Toujours aucun mouvement venu de la maison. Si seulement, à ce moment-là, elle avait… Cela l’aurait-il fait changer d’avis ? Il ne le saura jamais, puisque rien ne s’est passé. Il respire un grand coup, vide la flasque de whisky posée sur son siège, qui, normalement attend sagement dans son sac de golf, et descend. Il marche comme un automate vers l’entrée principale de la propriété. Alors qu’il ne reste plus que quelques mètres à peine, son pas ralentit, devient hésitant. Il s’approche de la porte en bois blanc massif. Sur sa droite, par la fenêtre du salon-salle à manger, ne filtre aucune lumière. Sa main se pose lentement sur la poignée, s’attarde, sans faire le moindre geste pour ouvrir le battant. Une affreuse migraine lui enserre le crâne et il sent battre ses tempes. L’espace d’un instant, il s’apprête à renoncer, tant la douleur redouble d’intensité. Instant fugace, car le mal de tête – Dieu sait pourquoi – s’estompe presque aussitôt, lui permettant de reprendre ses esprits. Il ouvre l’huis en silence, entre dans le hall tel un cambrioleur, sans faire le moindre bruit. Pas une lueur au rez-de-chaussée, mis à part un rai lumineux venu tout droit de la cuisine, dont la porte est à peine entrebâillée. À entendre le bruit du robot ménager, Sabine, sa femme, doit préparer un hachis, sans doute pour lui concocter son plat favori, des poivrons farcis. Avantage de la situation, elle ne s’est pas rendu compte qu’il était rentré et il peut avancer sans qu’elle interrompe ses préparatifs culinaires. Quelques mètres encore et il rejoint l’escalier en colimaçon, aussi silencieux qu’un Indien sur le sentier de la paix. Du premier étage descend une musique de variété, un son qu’il ne peut pas ne pas reconnaître : « Gimme, gimme, gimme » du groupe ABBA. À l’évidence, sa fille Vanessa, quinze ans, fan de karaoké, s’entraîne pour sa prochaine soirée. Quant à son fils, Jules, du haut de ses douze ans, il doit encore user ses yeux et son énergie en jouant à la console, son casque sur la tête. Veillant à monter aussi doucement que possible, pour minimiser tout risque de grincement intempestif, Jérôme Valais n’est pas long à atteindre le palier et sa profonde moquette qui absorbe tous les sons. Là, il marque un court temps d’hésitation, regardant tour à tour les portes des chambres de ses enfants. Rien n’a changé dans l’environnement sonore, que ce soit au premier étage ou au rez-de-chaussée. Dernière chance de changer d’avis, dernière grande inspiration, mais sa décision est prise, irrévocable. Il s’approche à pas feutrés du domaine de son aînée, avec d’infinies précautions, il appuie sur la poignée et entrouvre légèrement le battant, de façon à juste pouvoir passer sa tête. Vanessa, son casque sur la tête, micro à la main, ne quitte pas l’écran des yeux, celui où défilent les paroles de la chanson du groupe suédois. Assise au bout de son lit, les fesses posées sur ses talons, elle chante avec tant de cœur et de concentration qu’elle ne remarque même pas l’arrivée de son père. Et ce d’autant plus que l’entrée de sa chambre se situe côté tête de lit. Sans tourner la tête, elle ne peut rien voir. Valais est maintenant dans la pièce, il referme soigneusement la porte, enlève avec précaution la ceinture du peignoir de sa fille, suspendue à une patère. En deux pas, il est à hauteur de la nuque de la chanteuse insouciante. Prestement, il entoure le bout de tissu autour de son cou et se met à serrer aussi fort qu’il le peut. Les yeux fermés, des larmes coulant sur son visage, il ne peut voir la réaction de l’adolescente. Il sent juste ses ongles essayant d’arracher l’horrible garrot qui, seconde après seconde, la rapproche de l’asphyxie. Son visage, devenu érubescent, vire bientôt au pourpre, tandis que le reste de son corps cherche, vainement, à se débattre. Mais l’étrangleur ne lâche pas sa prise, bien au contraire. Et quelques dizaines de longues et horribles secondes plus tard, le corps de la toute jeune femme se relâche. Ses yeux exorbités expriment son atroce surprise, tandis que son visage cyanosé, devenu inerte, n’est plus qu’un poids mort soutenu par les mains meurtrières de celui qui fut son géniteur. Dans un dérisoire cérémonial, celui-ci enlève alors la ceinture du cou de sa victime, embrasse tendrement son visage, tandis que ses propres yeux ruissellent de pleurs. Puis il lui enlève son casque, le repose sur la table de nuit, et il allonge sa fille sur le lit, recouvrant son corps avec sa couette comme si elle était paisiblement endormie. Dans la chambre d’à côté, Jules n’a pas bougé, sans doute toujours trop occupé par sa console. Pourtant, un bruit imprévu vient de faire paniquer le père assassin. Malgré la musique d’ABBA, il peut entendre nettement quelqu’un s’engager dans l’escalier. Pas le temps de réfléchir, ou de trouver une échappatoire, car il entend sa femme, arrêtée à mi-hauteur entre le rez-de-chaussée et le premier étage, qui hurle : — Bon, les enfants, Papa ne va plus tarder, il serait temps que vous mettiez la table ! En guise de réponse, Jules se contente d’un tonitruant : — Ouais, ouais ! Dans cinq minutes, j’finis ma partie ! Le père i*********e, afin de ne pas éveiller les soupçons, lance, en essayant de prendre une voix féminine. — Deux minutes, j’arrive… Les deux réponses suffisent à la mère de Vanessa et de son frère car elle redescend aussitôt dans sa cuisine, arrachant par là même un horrible et indécent soupir de satisfaction chez son mari. Celui-ci sait maintenant qu’il doit agir vite. Alors sans prendre plus de précautions, il ressort de la chambre où le DVD de karaoké vient d’envoyer une nouvelle chanson d’ABBA, horriblement de circonstance : « Money, money, money… » Il frappe discrètement à la porte de Jules qui avec son casque sur les oreilles, n’a pas entendu le son trop faible. Quand son père ouvre la porte, la surprise se lit sur le visage de l’adolescent, vite remplacée par un grand sourire. Il quitte sa position assise sur le tapis, face à l’écran de la télé, et saute dans ses bras pour lui faire un gros bisou. — T’es déjà là ! Maman vient de nous dire que tu n’étais pas encore rentré ! — Je voulais lui faire une surprise, alors je suis rentré comme un cambrioleur… — Mais… t’as pleuré ? dit le jeune homme en regardant le visage de son père. — Un peu ! Mais c’est de joie, tu sais ! La tête de son fils n’est qu’à quelques centimètres de la sienne. Alors, d’un geste brusque, il entoure le cou de son fils de ses deux mains, et il se met à serrer, à serrer tout en regardant le plafond. « Surtout ne pas regarder ses yeux, sinon, je n’aurai plus le courage », se dit-il. Et pourtant, quelle abominable détresse, quelle horrible souffrance, mêlée d’incompréhension, il y verrait… Jules, du haut de ses douze ans, fait tout ce qu’il peut pour s’arracher aux griffes étrangleuses de son père. Avec ses mains, il essaie de desserrer l’étau qui lui écrase petit à petit la trachée, tandis que ses pieds et ses genoux viennent frapper le corps de son papa pour essayer de le faire lâcher prise. Mais la résistance du “Petit Prince”, comme l’appelle, ou plutôt l’appelait sa mère, ne dure pas longtemps. Son corps asphyxié n’est bientôt plus qu’un poids sans vie qui s’écroule aux pieds de celui qu’il a tant aimé. L’architecte soulève alors délicatement le corps du frère de Vanessa et le met au lit, suivant le même cérémonial que pour sa sœur. Après s’être passé un peu d’eau sur le visage, afin d’effacer, autant que faire se peut, les larmes qu’il vient de verser, il remet de l’ordre dans les deux chambres, éteint les écrans et redescend sans prendre de précautions spéciales. Quand il pénètre dans la cuisine, Sabine, sa femme, ne réagit même pas, le bruit qu’il fait s’avérant couvert par le bruit du four et de la hotte aspirante. Il se passe bien quelques secondes avant qu’elle ne se retourne et sursaute de surprise. — Oh ! Tu m’as fait peur, je ne t’ai pas entendu arriver ! — Parce que je voulais te faire une surprise ! répond-il, en l’embrassant tendrement sur la bouche. — Eh bien, c’est réussi ! Alors qu’est-ce que cela a donné à Paris ? — À Paris ? Rien du tout ! Le gars s’est foutu de moi, foutu de moi ! Il m’a dit que c’était de ma faute, de notre faute, et qu’il ne pouvait strictement rien pour nous. — Alors, qu’est-ce qu’on va faire ? demande Sabine d’une voix tremblotante d’émotion. — Il n’y a plus rien à faire, Sabine, malheureusement. Plus… rien. Devant les yeux incrédules de sa femme, il empoigne un grand couteau de cuisine dans le râtelier fixé au mur, il se retourne et enfonce la lame d’un coup sec dans le ventre de sa femme en répétant : — Plus rien à faire, malheureusement. Les yeux rivés sur l’horrible objet qui dépasse de son abdomen, les deux mains enserrant le manche du couteau, Sabine Valais, le visage reflétant sa stupeur, trouve encore la force de murmurer à l’intention de son mari : — Mais pourquoi, Jérôme ? Pourquoi ? Ce sont ses derniers mots avant qu’elle ne tombe à genoux sur le carrelage, puis s’écroule sur le sol, poussant un dernier râle. Après avoir vérifié que sa femme était bien morte, le triple assassin, à genoux lui aussi, caresse doucement les cheveux de sa femme et couvre son visage de baisers. La scène dure une bonne dizaine de minutes, et il finit par murmurer à son oreille : — Je vais bientôt vous rejoindre, ne t’inquiète pas. Quelques documents à classer, une lettre à rédiger, et je vous rejoins. Le temps d’aller chercher son porte-documents et son ordinateur portable dans sa voiture, et Jérôme Valais s’installe dans son bureau. Un long moment. Avant de monter au premier, une bouteille de vodka à la main, de passer dans la salle de bains, d’ouvrir l’armoire à pharmacie qui regorge d’anxiolytiques et d’antidépresseurs divers, souvenirs d’une dépression nerveuse pas si lointaine, de passer embrasser sur le front, une dernière fois, ses enfants. Quand il regagne sa chambre, ou plutôt la chambre conjugale, il sait ce qu’il lui reste à faire…
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