Chapitre 5 – Celui qui brûle sans dévorer

1272 Words
Le ciel s’assombrit avant même que le soleil n’ait atteint son zénith. Ce ne fut pas une obscurité naturelle, mais une ombre lourde, pressante, comme si quelque chose de gigantesque s’était interposé entre le monde et la lumière. L’air devint plus chaud, plus sec. Chaque respiration brûlait légèrement la gorge, et même les pierres semblaient vibrer sous une tension invisible. Elle se figea près de la fenêtre. — Alaric…, murmura-t-elle. Il était déjà immobile, le regard fixé vers l’horizon, ses traits d’ordinaire si maîtrisés durcis par une vigilance extrême. — Il est proche, dit-il. — Le dragon ? — Oui. Un grondement profond résonna, si puissant qu’il fit trembler les murs. La bâtisse gémit, comme si elle pouvait s’effondrer à tout instant. Elle porta instinctivement ses mains à son ventre, le cœur battant à tout rompre. La chaleur en elle répondit immédiatement, pulsant avec une intensité nouvelle, presque impatiente. — Il ne va pas… attaquer ? demanda-t-elle, la voix étranglée. Alaric la regarda. — S’il avait voulu réduire cette ville en cendres, ce serait déjà fait. Un second grondement retentit, plus proche encore. Des cris s’élevèrent au-dehors. Elle entendit des pas précipités, des portes claquer, la panique se répandre comme une traînée de poudre. — Alors pourquoi est-il là ? demanda-t-elle. Alaric hésita. Ce simple instant de silence suffit à lui faire comprendre que la réponse ne lui plairait pas. — Pour toi. Avant qu’elle ne puisse répondre, la température monta brutalement. Une lumière orangée illumina la pièce, filtrant à travers la fenêtre. Elle osa regarder. Le ciel était en feu. Une silhouette immense se détachait dans les nuages, ses ailes colossales battant lentement l’air, chaque mouvement soulevant des rafales brûlantes. Des écailles d’or et de cuivre reflétaient la lumière, et lorsque la créature tourna légèrement la tête, un œil immense, incandescent, sembla se poser directement sur elle. Elle eut l’impression que le monde entier se figeait. — Il me voit…, souffla-t-elle. — Oui, confirma Alaric. La pression devint presque insoutenable. Elle sentit ses jambes faiblir, mais avant qu’elle ne puisse tomber, une chaleur plus douce se répandit dans son corps, la soutenant de l’intérieur. Pas agressive. Pas dominante. Protectrice. — Respire, dit Alaric d’une voix basse. Il ne te fera pas de mal. — Comment pouvez-vous en être si sûr ? — Parce qu’un dragon ancien ne se déplace jamais sans raison sacrée. Un rugissement retentit, si puissant qu’elle crut que ses os allaient vibrer hors de son corps. Puis, dans un fracas assourdissant, la créature descendit. Le sol trembla violemment lorsque le dragon se posa à l’extérieur de la ville, dans une clairière dégagée. La chaleur se fit plus intense, mais étonnamment supportable, comme si elle était filtrée, maîtrisée. — Il veut te voir, dit Alaric. — Ici ? Maintenant ? — Il n’attendra pas. Elle ferma les yeux un instant, luttant contre la peur qui menaçait de la submerger. — Je n’ai pas le choix, n’est-ce pas ? — Non, admit-il. Mais tu n’es pas sans protection. — Vous venez avec moi ? Un silence. Elle rouvrit les yeux, inquiète. — Alaric ? — Je ne peux pas m’approcher trop près, répondit-il doucement. Les dragons tolèrent rarement les vampires lors de rencontres sacrées. — Et le démon ? Un éclat sombre passa dans les yeux d’Alaric. — Il observe déjà. Cette pensée n’eut rien de rassurant. Ils sortirent. La ville était en chaos. Certains habitants s’étaient réfugiés à l’intérieur, d’autres priaient à genoux, d’autres encore fuyaient sans but précis. Personne n’osait s’approcher de la clairière. Elle, si. Chaque pas vers la zone dégagée faisait battre son cœur plus vite, mais la chaleur en elle la guidait, la poussait en avant. Lorsqu’elle arriva enfin à découvert, elle leva les yeux. Le dragon était encore plus immense de près. Son corps colossal semblait sculpté dans le feu et la pierre. Des cicatrices anciennes parcouraient ses flancs, témoins de batailles oubliées. Lorsqu’il abaissa lentement la tête, son regard doré se posa sur elle avec une intensité presque écrasante. Elle sentit ses genoux trembler. — Petite lune…, gronda une voix profonde, résonnant directement dans son esprit. Enfin. Elle inspira profondément. — Vous… me connaissez ? Un souffle brûlant effleura le sol devant elle sans la toucher. — Je te connais depuis avant ta naissance, répondit-il. Et avant celle de l’enfant que tu portes. Son cœur manqua un battement. — Comment est-ce possible ? — Parce que ton âme n’est pas nouvelle. La phrase résonna en elle comme un coup de tonnerre. — Tu as été rejetée, poursuivit le dragon. Brisée par ceux qui n’ont pas su reconnaître ce qu’ils avaient devant eux. Une colère sourde monta en elle. — Vous êtes venu me juger ? — Non, dit-il calmement. Je suis venu m’incliner. Avant qu’elle ne comprenne, l’immense dragon plia lentement une patte massive, abaissant la tête dans un geste solennel. La terre vibra sous le poids du symbole. Elle resta figée, incapable de parler. — Je suis Azaeryn, Gardien du Feu Primordial, déclara-t-il. Et je reconnais en toi la Porteuse de l’Équilibre. — Je ne comprends pas… — Tu comprendras, dit-il. Mais pas aujourd’hui. Il redressa la tête, son regard se durcissant légèrement. — Ton enfant est un nœud du destin. Un point où les lignes se croisent. Certains voudront le contrôler. D’autres le détruire. — Je ne les laisserai pas faire, dit-elle sans hésiter. Un éclat approbateur brilla dans l’œil du dragon. — Voilà pourquoi je suis ici. Il inspira profondément, et une lueur ardente se forma au creux de sa poitrine. Elle sentit la chaleur répondre en elle, vibrer à l’unisson. — Je te lie à moi, non par possession, mais par serment, déclara Azaeryn. Je serai ton gardien tant que tu marcheras sur ce chemin. Une vague de chaleur douce la traversa, enveloppant son corps sans la brûler. Elle sentit quelque chose s’ancrer en elle, stable, solide, comme une montagne. — Et si je refuse ? demanda-t-elle, la voix tremblante. — Alors je partirai, répondit-il simplement. Mais tu perdras un allié que peu ont jamais eu. Elle pensa à son enfant. À la peur. À la solitude. Aux regards qui la jugeaient. Puis à cette force nouvelle qu’elle sentait en elle, prête à éclore. — J’accepte, dit-elle enfin. Le serment se scella dans un grondement sourd, ancien, puissant. Au même instant, à la lisière de la clairière, une ombre se détacha des arbres. Kael observait la scène, les bras croisés, un sourire sombre aux lèvres. — Intéressant…, murmura-t-il. Très intéressant. Non loin, Alaric ressentit le lien se former, et ses poings se serrèrent. — Un dragon…, pensa-t-il. Elle attire vraiment tous les monstres. Dans le territoire lycan, l’Alpha tomba à genoux, le souffle coupé par une douleur brutale dans sa poitrine. Un lien venait de se renforcer. Pas le sien. — Non…, gronda-t-il. Pas lui. Dans la clairière, Azaeryn se redressa lentement. — D’autres viendront, avertit-il. Et tous ne seront pas dignes de ta confiance. Elle releva la tête, le regard plus assuré qu’elle ne l’aurait cru possible. — Je n’ai plus l’intention de me laisser choisir, dit-elle. Un rire grave résonna dans l’esprit du dragon. — Alors tu es prête à devenir ce que le monde redoute. Il déploya ses ailes immenses, le vent brûlant balayant la clairière, puis s’éleva dans le ciel, disparaissant dans les nuages en feu. Le silence retomba. Elle posa une main sur son ventre. La chaleur y était stable, forte, rassurante. Pour la première fois, elle comprit une chose essentielle. Elle n’était plus une femme rejetée. Elle était devenue un point de convergence. Et le monde allait devoir apprendre à vivre avec cela.
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