Chapitre 6 – Les griffes qui se referment

1244 Words
Le calme qui suivit le départ d’Azaeryn n’était qu’une illusion. Elle le comprit dès la première nuit. La chaleur stable qui l’avait rassurée toute la journée se mit à fluctuer, comme une mer soudain agitée par des courants contraires. Elle se réveilla avant l’aube, le souffle court, la sensation désagréable d’être observée revenant avec une insistance oppressante. La petite chambre semblait plus sombre que d’habitude, les coins avalés par des ombres épaisses qui refusaient de se dissiper. Elle se redressa lentement, attentive. — Alaric…, murmura-t-elle. Aucune réponse. Elle fronça les sourcils. Il n’était jamais loin depuis l’éveil de ses pouvoirs. Une inquiétude sourde lui serra la poitrine. Elle posa les pieds au sol, frissonnant malgré la chaleur ambiante, et fit quelques pas prudents vers la porte. Avant même qu’elle ne l’atteigne, l’amulette lunaire pulsa violemment contre sa poitrine. Un avertissement. Elle n’eut pas le temps de réagir davantage. La fenêtre explosa dans un fracas de verre et de bois, projetant des éclats dans toute la pièce. Elle cria, se protégeant le visage par réflexe, tandis qu’une silhouette massive traversait l’ouverture comme une tempête de muscles et de crocs. Un lycan. Mais pas du clan de l’Alpha. Celui-ci portait les marques sombres d’un clan mercenaire, ses yeux d’un jaune malsain brûlant d’une avidité sans retenue. Derrière lui, deux autres apparurent, leurs formes à moitié humaines, à moitié bestiales, déformées par une transformation incomplète. — Prenez-la vivante, gronda le premier. Le reste ne compte pas. La panique la frappa de plein fouet. Elle recula instinctivement, une main sur son ventre, l’autre cherchant quelque chose — n’importe quoi — pour se défendre. Son esprit hurlait, mais son corps réagit autrement. La chaleur en elle monta brusquement, répondant à la menace comme un animal acculé. — N’approchez pas…, dit-elle d’une voix tremblante. Le lycan ricana. — Tu n’as aucune idée de ce que tu vaux, petite. Il s’élança. Le monde sembla ralentir. Elle sentit quelque chose se déployer en elle, rapide, instinctif, presque v*****t. L’air vibra autour de son corps, et lorsqu’elle leva la main par pur réflexe, une onde de force invisible frappa le lycan de plein fouet. Il fut projeté contre le mur opposé dans un bruit sourd, laissant une fissure profonde dans la pierre. Les deux autres s’arrêtèrent net, stupéfaits. Elle aussi. — Qu’est-ce que… ? souffla-t-elle, choquée par sa propre puissance. L’hésitation ne dura qu’un instant. Les mercenaires se ruèrent sur elle à nouveau, leurs griffes déjà sorties. Cette fois, la peur laissa place à autre chose. Une colère brûlante. Une détermination farouche. — Vous ne l’aurez pas, dit-elle d’une voix basse, mais ferme. Une ombre se détacha soudainement du mur derrière les lycans. — Faux, murmura une voix familière. Ils ne l’auront pas. Kael apparut comme une déchirure dans l’air, ses yeux dorés brillant d’un éclat dangereux. En une fraction de seconde, il fut sur le premier lycan encore groggy, sa main s’enfonçant dans sa poitrine sans effort apparent. Le corps s’effondra, inerte, avant même de toucher le sol. Les deux autres reculèrent, paniqués. — Démon…, grogna l’un d’eux. Kael sourit, découvrant des dents légèrement trop longues. — Oui. Il claqua des doigts. Les ombres de la pièce se mirent à bouger, s’enroulant autour des mercenaires comme des serpents vivants. Leurs cris furent étouffés alors qu’ils étaient traînés vers le sol, immobilisés, impuissants. — Tu es blessée ? demanda Kael sans quitter les lycans des yeux. Elle secoua la tête, encore sous le choc. — Non… mais— — Bien. Il tourna légèrement la tête, comme s’il écoutait quelque chose qu’elle ne pouvait pas entendre. — Le vampire arrive, ajouta-t-il d’un ton sec. Et il ne sera pas content. Comme pour confirmer ses paroles, la température de la pièce chuta brusquement. Une brume froide s’infiltra par la porte, et Alaric apparut, son regard rougeoyant de colère contenue. — Je m’absente quelques minutes…, dit-il lentement, …et je retrouve des mercenaires dans sa chambre. Il fixa Kael. — Encore toi. — Toujours moi, répondit Kael avec un sourire provocateur. Tu devrais me remercier. Je lui ai sauvé la vie. — Tu as attiré l’attaque, répliqua Alaric froidement. Kael haussa les épaules. — Peut-être. Mais ils seraient venus de toute façon. La tension entre eux était presque palpable, lourde, chargée d’une rivalité naissante. Elle les observait, le cœur battant, consciente pour la première fois de l’ampleur réelle du conflit qui se formait autour d’elle. — Pourquoi eux ? demanda-t-elle, la voix encore tremblante. Qui les a envoyés ? Alaric s’approcha des lycans immobilisés, son regard glacial. — Parle, ordonna-t-il. L’un des mercenaires cracha du sang, un sourire tordu aux lèvres. — Trop tard…, gronda-t-il. D’autres arrivent. Avant qu’Alaric ne puisse réagir, le lycan se mordit violemment la langue. Son corps se raidit, puis s’effondra, sans vie. Un silence pesant suivit. — Ils sont prêts à mourir pour empêcher sa naissance, murmura Alaric. Elle sentit un frisson la parcourir. — Alors ce n’est que le début…, dit-elle. Kael la regarda, son expression étonnamment sérieuse. — Oui. Et tu viens officiellement d’entrer dans la phase où le monde cesse de te laisser tranquille. — Génial…, souffla-t-elle. Alaric posa doucement une main sur son bras, un geste mesuré, respectueux. — Nous devons partir d’ici, dit-il. Cet endroit n’est plus sûr. — Partir où ? — Au Palais Lunaire. Le nom résonna en elle comme un écho lointain. — Là où réside la Déesse… ? — Là où ses lois sont absolues, répondit Alaric. Et où même les clans hésitent à attaquer ouvertement. Kael ricana. — J’adore quand les lois divines se mêlent aux conflits sanglants. Alaric l’ignora. — Le voyage sera dangereux, poursuivit-il. Et tu dois comprendre une chose essentielle. Elle releva les yeux vers lui. — Laquelle ? — Tu ne peux plus rester passive. Un silence. — Je ne te demande pas de te battre, ajouta-t-il. Mais d’apprendre. De t’ancrer dans ce que tu es en train de devenir. Elle baissa les yeux vers son ventre. La chaleur y était toujours présente, mais elle n’était plus chaotique. Elle répondait à ses émotions. À sa volonté. — Et si je perds le contrôle ? demanda-t-elle. Kael sourit doucement, chose rare. — Alors nous serons là pour t’empêcher de te consumer. — Tous les deux ? demanda-t-elle, sceptique. Leurs regards se croisèrent, chargés de défi. — Ne t’y habitue pas, dit Alaric. — Pas question, répondit Kael. Elle soupira, un rire nerveux lui échappant malgré la situation. — Parfait. J’ai donc un vampire, un démon… et un dragon gardien invisible. — Invisible pour l’instant, corrigea Kael. Un grondement lointain résonna dans le ciel, comme pour ponctuer ses paroles. Elle inspira profondément. — Très bien, dit-elle. Emmenez-moi au Palais Lunaire. Alaric hocha la tête. — Prépare-toi. Une fois là-bas, il n’y aura plus de retour possible. Elle leva le menton, le regard déterminé. — Il n’y en a déjà plus. Alors qu’ils quittaient la chambre ravagée, elle jeta un dernier regard derrière elle. La vie qu’elle avait connue — discrète, silencieuse, effacée — était définitivement brisée. Mais à sa place naissait autre chose. Quelque chose que même ses ennemis commençaient à redouter. Et loin de là, trois silhouettes observaient la scène depuis les hauteurs boisées. Trois frères. Trois princes lycans. — C’est elle…, murmura le premier, les yeux froids et calculateurs. — La Porteuse…, ajouta le second, la voix plus douce. — Et elle est à nous, grogna le troisième avec un sourire dangereux. La chasse venait officiellement de commencer.
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