Elle ne dormit presque pas.
Chaque fois qu’elle fermait les yeux, son corps réagissait comme s’il était en alerte permanente. La chaleur revenait par vagues, parfois douce, parfois presque étouffante. Son cœur battait trop vite, puis trop lentement. Et sous sa peau… quelque chose bougeait. Pas l’enfant — pas seulement. C’était différent. Plus vaste. Plus ancien.
À l’aube, elle se leva avec difficulté, les muscles lourds, les pensées embrumées. La petite chambre semblait trop étroite, comme si les murs s’étaient rapprochés pendant la nuit. Elle ouvrit la fenêtre, inspirant profondément l’air frais du matin, mais même cela ne suffit pas à calmer la tension qui vibrait en elle.
Elle baissa les yeux vers ses mains.
Elles tremblaient légèrement.
— Ce n’est que le stress…, murmura-t-elle, sans y croire vraiment.
Lorsqu’elle tenta de se préparer un thé, la bouilloire se mit à vibrer violemment sur la plaque. Elle recula brusquement, le souffle coupé. Le métal se déforma légèrement, comme pressé par une force invisible. La bouilloire retomba dans un bruit sourd.
Le silence fut assourdissant.
Elle fixa l’objet, le cœur battant à tout rompre.
— Non…, souffla-t-elle.
Elle posa une main sur son ventre, cherchant un ancrage. La chaleur y était plus forte que jamais, mais cette fois… elle n’était pas chaotique. Elle était dirigée. Contrôlée. Comme si quelque chose en elle apprenait.
Un coup discret à la porte la fit sursauter.
— Une seconde ! lança-t-elle, la voix plus aiguë qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle inspira profondément, tenta de calmer son esprit, puis ouvrit.
Alaric se tenait dans le couloir étroit, impeccablement vêtu, comme s’il sortait d’un salon aristocratique plutôt que de cette bâtisse modeste. Ses yeux rouges s’attardèrent un instant sur son visage, puis glissèrent vers ses mains.
— Tu n’as pas dormi, constata-t-il.
— Comment le savez-vous ?
— Je le vois, répondit-il simplement.
Il entra sans attendre d’invitation, mais sans arrogance. Il observa brièvement la pièce, son regard s’attardant sur la bouilloire cabossée.
— Les premiers symptômes ont commencé, dit-il calmement.
Elle se crispa.
— Symptômes de quoi ?
Il se tourna vers elle, plus sérieux que jamais.
— D’un éveil.
Elle sentit un frisson la parcourir.
— Kael est venu cette nuit, dit-elle d’une voix basse.
Les traits d’Alaric se durcirent imperceptiblement.
— Je m’en doutais.
— Vous saviez qu’un démon viendrait ?
— Je savais qu’il sentirait ton existence, corrigea-t-il. L’Enfer ne laisse jamais une anomalie prospérer sans y poser un regard.
— Il a dit que mon enfant était en danger.
Alaric soutint son regard.
— Il a dit vrai.
La peur la traversa comme une lame glacée.
— Alors pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?
— Parce que la peur paralyse, répondit-il doucement. Et tu avais besoin de rester debout.
Elle serra les poings.
— Je ne suis pas un pion dans vos jeux.
— Non, dit-il avec une sincérité troublante. Tu es l’échiquier.
Ses mots la laissèrent sans voix.
Il s’approcha lentement, s’arrêtant à une distance respectueuse.
— Ton corps change parce qu’il accueille plusieurs héritages à la fois, expliqua-t-il. Lycans, lunaire… et autre chose. Quelque chose que même nous ne comprenons pas encore totalement.
— Et l’enfant ?
— L’enfant est le catalyseur.
Elle détourna le regard, submergée.
— Je n’ai rien demandé de tout ça.
— Les êtres qui comptent le plus dans l’histoire ne demandent jamais leur rôle, répondit Alaric.
Un silence lourd s’installa. Puis, sans prévenir, une douleur fulgurante traversa son abdomen. Elle plia en deux, un gémissement lui échappant. Alaric fut à ses côtés en une fraction de seconde, la soutenant sans la toucher directement.
— Respire, ordonna-t-il calmement. Regarde-moi.
Elle leva les yeux vers lui, paniquée.
— Qu’est-ce qui m’arrive ?
— Ton pouvoir cherche un exutoire, répondit-il. Et ton émotion l’alimente.
La douleur monta encore, jusqu’à devenir presque insupportable. Les murs frémirent. Le plancher craqua sous leurs pieds. Une onde invisible se propagea dans la pièce.
— Arrête ! cria-t-elle, les larmes aux yeux.
— Tu ne dois pas l’arrêter, dit Alaric avec fermeté. Tu dois le guider.
— Je ne sais pas comment !
— Alors écoute ton instinct.
Elle ferma les yeux, haletante. Elle pensa à l’enfant. À sa peur. À son désir de le protéger coûte que coûte. La douleur changea. Elle ne disparut pas, mais se concentra, se plia à sa volonté.
La pièce se calma lentement.
Quand elle rouvrit les yeux, elle était épuisée, mais toujours debout.
Alaric la regardait avec une expression qu’elle n’avait jamais vue chez lui.
Du respect. Et quelque chose de plus sombre.
— Tu as réussi, murmura-t-il.
— Réussi quoi… ?
— À ne pas te briser.
Un rire amer lui échappa.
— Je n’ai pas l’impression d’être entière.
— Tu ne l’es plus, admit-il. Et tu ne le seras jamais comme avant.
Il se redressa, soudain tendu. Ses yeux se tournèrent vers la fenêtre.
— Nous ne sommes plus seuls.
Un grondement lointain résonna, profond, presque tellurique. Le sol vibra légèrement. Elle sentit la chaleur revenir, plus intense, mais étrangement… familière.
— C’est quoi, ça ? demanda-t-elle, la voix tremblante.
Alaric inspira lentement.
— Le troisième à répondre à l’appel.
À des kilomètres de là, la montagne se fendit.
Des roches anciennes roulèrent dans un fracas assourdissant tandis qu’une immense silhouette se déployait dans l’obscurité. Des ailes colossales se déplièrent lentement, balayant l’air brûlant. Des yeux d’un or incandescent s’ouvrirent, pleins d’une intelligence millénaire.
— Elle s’est réveillée…, gronda la voix du dragon.
Il quitta sa caverne, son corps immense fendant le ciel dans un rugissement de feu et de vent.
Dans le même temps, au cœur du territoire lycan, l’Alpha arpentait sa chambre comme une bête en cage. La sensation dans sa poitrine ne l’avait pas quitté depuis la veille. Une douleur sourde, persistante, mêlée à une colère qu’il ne comprenait pas.
— Trouvez-la, ordonna-t-il à ses guerriers, la voix rauque. Maintenant.
— Alpha…, hésita l’un d’eux. Le conseil—
— Le conseil n’a plus d’importance ! rugit-il.
Il se tourna vers la fenêtre, le regard perdu vers l’horizon.
— J’ai fait une erreur, murmura-t-il pour lui-même.
Mais le monde ne pardonnait pas toujours les erreurs.
Dans la petite chambre, elle se sentait étrangement calme, malgré la tempête qui grondait autour d’elle.
— Ils arrivent, dit-elle doucement, sans savoir comment elle le savait.
Alaric hocha la tête.
— Oui.
— Et moi ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que je suis censée faire ?
Il la regarda longuement, comme s’il la voyait enfin telle qu’elle était destinée à devenir.
— Apprendre, répondit-il. Te renforcer. Et surtout… ne plus jamais t’excuser d’exister.
Elle posa une main sur son ventre. La chaleur y pulsa doucement, presque rassurante.
Pour la première fois depuis son rejet, elle sentit quelque chose de nouveau naître en elle.
Pas de la peur.
De la détermination.
Et quelque part, entre flammes, sang et lune, le destin sourit.