Chapitre 2 – Sous une lune étrangère

1096 Words
La forêt s’étendait devant elle comme une mer obscure, vivante, indifférente à sa douleur. Les arbres millénaires dressaient leurs silhouettes noueuses sous la lumière lunaire, et chaque bruissement de feuilles semblait murmurer des avertissements qu’elle ne comprenait pas encore. Elle avançait pourtant, un pas après l’autre, refusant de regarder en arrière. Elle n’avait rien emporté, ou presque. Quelques vêtements, un peu d’argent, et cette douleur sourde qui pesait dans son ventre et dans son cœur. Chaque respiration lui rappelait ce qu’elle avait perdu… et ce qu’elle portait désormais. Un enfant. Son enfant. Elle posa une main protectrice sur son ventre, un geste encore maladroit, presque irréel. La vie qui grandissait en elle était silencieuse, invisible, mais déjà si lourde de conséquences. Elle ne savait pas comment elle survivrait. Elle savait seulement qu’elle le ferait. Parce qu’elle n’avait pas le droit d’abandonner. Le souvenir du regard de l’Alpha lors du conseil la hantait encore. Ce n’était pas seulement le rejet qui faisait mal, mais l’absence totale de lutte. Il n’avait pas hésité. Pas plaidé. Pas même tenté de la défendre. Comme si cette nuit n’avait jamais existé. Comme si elle n’avait jamais compté. Une partie d’elle voulait hurler. Une autre voulait se recroqueviller et disparaître. Mais une troisième, plus profonde, plus ancienne, commençait lentement à émerger. Elle ne savait pas encore que c’était sa force. Les premiers jours furent un combat constant. Elle trouva refuge dans une petite ville humaine à la lisière du territoire surnaturel, un endroit où les regards glissaient sans s’attarder, où personne ne connaissait son nom ni son histoire. Elle loua une chambre étroite au-dessus d’une boutique fermée, aux murs trop fins et au plancher grinçant. Mais c’était un toit. Et pour l’instant, cela suffisait. La nuit, elle dormait peu. Les rêves venaient par vagues, remplis de crocs, de griffes, de regards dorés et de voix qui l’appelaient par des noms qu’elle ne reconnaissait pas. Parfois, elle se réveillait en sursaut, le cœur battant, convaincue que quelqu’un l’observait. Elle se levait alors, allait jusqu’à la petite fenêtre, et levait les yeux vers la lune. — Protège-nous, murmurait-elle. Et toujours, la lune brillait, silencieuse. Les semaines passèrent. Son corps changeait. Lentement, mais inexorablement. La fatigue était plus lourde que ce qu’elle avait imaginé. La faim aussi. Une faim étrange, presque surnaturelle, qui ne se calmait jamais vraiment. Elle se surprenait parfois à désirer des aliments qu’elle n’avait jamais aimés auparavant, ou à ressentir une chaleur inhabituelle sous sa peau. Quelque chose n’allait pas. Elle le savait. Un soir, alors qu’elle rentrait tard après une journée de travail harassante dans une petite auberge, elle sentit cette sensation revenir. Cette impression d’être suivie. Elle accéléra le pas, serrant son manteau autour d’elle. La ruelle était déserte, éclairée seulement par un lampadaire vacillant. — Respire, se dit-elle. Tu es fatiguée. C’est tout. Mais son instinct hurlait. Elle n’eut pas le temps de réagir. Une présence se matérialisa devant elle, surgissant des ombres comme si elles l’avaient enfantée. Elle recula brusquement, le souffle coupé, son cœur battant à tout rompre. L’homme — si c’en était un — était grand, élégant, vêtu d’un manteau sombre qui semblait absorber la lumière. Ses yeux, d’un rouge profond, brillaient doucement. — Tu n’as rien à craindre, dit-il d’une voix calme, presque mélodieuse. Elle recula encore, jusqu’à sentir le mur froid contre son dos. — Qui êtes-vous… ? Un sourire lent étira ses lèvres. — Quelqu’un qui te cherchait depuis longtemps. — Je ne vous connais pas. — Pas encore. Il inclina légèrement la tête, un geste d’un autre temps. — Je suis Alaric de Valombre, chef de la Maison vampirique de l’Est. Son sang se glaça. Les vampires évitaient généralement les femmes enceintes. Trop fragiles. Trop imprévisibles. Et pourtant, il était là. Devant elle. Et son regard… n’était pas affamé. Il était attentif. Calculateur, peut-être, mais aussi empreint d’une étrange douceur. — Si vous êtes venu me faire du mal, dit-elle en rassemblant le peu de courage qu’il lui restait, sachez que je ne me laisserai pas faire. Un rire discret lui échappa. — Je n’en doute pas. La Lune ne se trompe jamais sur la force de celles qu’elle marque. Son cœur manqua un battement. — De quoi parlez-vous… ? Il fit un pas en avant, puis s’arrêta, respectant une distance qu’elle n’avait pas demandée mais qu’elle appréciait. — Tu portes en toi bien plus qu’un enfant. Et ton rejet n’est pas passé inaperçu. Elle serra les poings. — Ce qui m’est arrivé ne regarde que moi. — C’est faux, répondit-il doucement. Ce qui t’est arrivé a réveillé des forces anciennes. Des serments oubliés. Et certains d’entre nous ont senti l’appel. — L’appel… de quoi ? — De toi. Le silence retomba, lourd, chargé de promesses qu’elle ne comprenait pas encore. Elle aurait dû fuir. Mais quelque chose dans son regard la retenait. Il ne cherchait pas à la dominer. Il ne la pressait pas. Il attendait. — Pourquoi moi ? murmura-t-elle finalement. — Parce que tu n’as pas plié, répondit-il sans hésiter. Parce que tu as été rejetée… et que tu as survécu. Parce que ton enfant est lié à un futur que beaucoup redoutent. Une vague de colère monta en elle. — Je ne suis pas un symbole. Je suis une femme qui essaie juste de vivre. — Et c’est précisément pour cela que tu es dangereuse, dit-il avec un sourire presque admiratif. Il sortit lentement une petite amulette de sa poche, ornée d’un symbole lunaire ancien. — Ceci te protégera, pour l’instant. Contre ceux qui voudraient t’utiliser… ou te détruire. Elle hésita, puis la prit. L’objet était chaud contre sa paume. — Et en échange ? demanda-t-elle. — Rien, répondit-il simplement. Pas encore. Il recula, les ombres semblant déjà l’engloutir. — Repose-toi, ajouta-t-il. Tu n’es plus seule. Que tu le veuilles ou non. Puis il disparut. Elle resta longtemps immobile, le souffle court, l’amulette serrée contre elle. Quand elle rentra enfin dans sa chambre, elle s’effondra sur le lit, épuisée. Cette nuit-là, ses rêves furent différents. Elle se tenait au centre d’un cercle de feu, de sang et de lumière. Autour d’elle, des silhouettes indistinctes l’observaient. Certaines étaient familières. D’autres terrifiantes. Et toutes… semblaient liées à elle. Une voix grave, profonde, résonna dans l’obscurité. Enfin… Elle se réveilla en sursaut, une chaleur intense irradiant depuis son ventre. L’amulette brillait faiblement sur la table de nuit. Au loin, dans un royaume d’ombre et de flammes, un démon souriait lentement. Et sous une montagne ancienne, un dragon ouvrit un œil. Le destin venait de faire son premier pas vers elle.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD